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Full text of "Lettres inédites, 1812-1857; recueillies et annotées par son fils Hippolyte Valmore, Préf. de Boyer d'Agen Notes d'Arthur Pougin"

L 



LETTRES INÉDITES 



7/ a été tiré de cet ouvrage vingt exemplaires numérotés 

cinq sur papier de la Manufacture impériale 

du Japon 

et quinze sur papier vergé de Hollande. 



Droits de traduction et de reproduction 
réservés pour tous pays. 



Marceline DESBORDES-VALMORE 

LETTRES INÉDITES 

(I8I2-I857) 

Recueillies et annotées par son fils HiPPOLYTE VALMORE 

Préface de BorEJ{ D'AgE]\ 
(Notes d'Arthur POUGIN) 

Un portrait en héliogravure de M"'« Desbordes-Valmore 
par son onde Constant Desbordes 




Société des Editions 

LoUIS-MlCHAUD 

168, Boulevard Saint-Germain, jôS 

PARIS 






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Jâ/<S 



NOTICE BIOGRAPHIQUE 
SUR LA 

Correspondance de M""^ DESBORDES -Valmore 



LES manuscrits des lettres de Marceline Desbordes et 
de ses correspondants qu'Hippolyte Valmore, fils de 
la célèbre poétesse, a consacré sa vie pieuse à rassembler 
de partout en un hommage posthume que sa propre mort 
ne lui a pas permis de publier dans une édition intégrale, 
forment six volumes in-8°, entièrement écrits et annotés 
de sa main. Ils furent communiqués à Sainte-Beuve qui 
y puisa quelques-unes des citations trop rares, parsemées 
dans son volume trop restreint. Madame Desbordes- 
Valmore, sa Vie et sa Correspondance (i). 

Moins avare d'mi si riche trésor épistolaire qui nous révèle 
la part la plus « divine » de cette femme étonnante à qui ses 
seules poésies auront valu ce titre, M. Benjamin Rivière, 
profitant des Archives de la Ville de Douai dont il est 
rérudit bibliothécaire, a publié, avec les pièces autographes 
que lui ont fournies ses recherches et celles de ]\I. Félix 
Delhasse dans la ville natale de la poétesse, deux volumes 
autrement précieux, encore qu'incomplets, de la Corres- 
pondance intime de Marceline Desbordes- Valmore (2). De 
cette publication importante, les admirateurs de la maî- 



(i) Paris, Miditl L,évy, 1869. 
(2) Paris, Alphonse I,einerre, it 



b MARCI'.r.INE DESbOKDr.S-VAl.MOllli 

tresse épistolière doivent une bien juste reconnaissance à 
son premier révélateur. 

A son tour, mis par M. Delhasse sur la trace d'un tel 
trésor littéraire, M. Arthur Pougin eut la fortune meilleure 
d'entrer en rapports avec Hippt)lyte Valmore lui-même, 
dont la plume moins habile confii à celk- du distingué 
historiogra])he de Marie Malihran et de tant d'autres 
figures célèbres, le soin de publier ces pages de La Jeu- 
nesse de M^" Desbordes- Valmore (i), que l'heureux fils 
d'une telle mère eut le bonheur de pouxoir lire à la Nou- 
velle Revue, avant d'aller rejoindre, dans 1 1 même tombe 
du cimetière Montmartre, celle à qui il allait apprendre que 
la plus belle part de sa gloire littéraire, loi'.i d'être morte 
avec la poétesse un peu vieillie, ne faisait que de naître 
avec la ])rosatrice supérieure peut-être à sa fortune passée. 
Cent quatre lettres de Marceline Desbordes, choisies par 
M. Arthur Pougin parmi les plus belles du surabondant 
recueil d'Hippolyte Valmore, complètent ce volume et 
font, du monument littéraire qu'il élève à la gloire de cette 
femme sans pareille, le vestiljule le plus noble et comme 
les Trois Marches d'un autre mar]>re rose où celui d'Alfred 
de Musset n'aura trouvé ni moins de sang d'un cœur qui 
s'oubliait, ni plus d'éclat d'un esprit qui s'ignorait et d'un 
génie que ces lettres enfia nous révèlent. 

A cette source documentaire, il faut rattacher, sans les y 
confondre, vingt-cinq lettres écrites par Marceline Desbordes 
à Sainte-Beuve et publiées par M. »Spœlberg de lyovenjoul 
dans un volume récent sur Sainte-Beuve intime (2). lyà, 
vinrent puiser aussi pour d'autres livres sur Marceline 
Desbordes- Valmore d'après des papiers inédits (3), et sur 

(i) Paris, Calniann-I,cvy, 1898. 

(2) Paris, Calniann-I/-vy, 1909. 

(3) Paris, Ar thème Fayard, 19 10. 



NOTICE BIOGRAPHIQUE 7 

la Vie douloureuse de Marceline Desbordes-Valmore (i), 
MM. Jacques Boulenger et lyucien Descaves. Mais, soit que 
la clef du puits où puiser abondamment encore en fût jalou- 
sement retirée, soit que les distingués historiographes 
ignorassent l'adresse posthume de cette inépuisable source, 
ces derniers n'eurent, pour venger de l'oubli leur patiente 
héroïne par un genre d'argumentation assez contradictoire, 
à peu près d'autres documents que ceux qu'avaient déjà 
publiés leurs prédécesseurs plus fortunés. 

Nous en étions, pour notre compte, à l'épreuve des mêmes 
regrets, quand deux occasions se présentèrent, qui nous per- 
mirent d'élargir le cercle des in\'estigations autour de cette 
attachante mémoire ou, pour mieux dire, de nous rappro- 
cher davantage du puits mystérieux où restait encore enfer- 
mée, avec tant de lettres encore inédites, la vérité qui ne 
demandait qu'à en sortir toute simple et toute lumineuse, 
pour rendre à cette femme tout son honneur intact de 
sainte fille de la charité toujours donnante, — jusqu'à 
l'apparence de sa réputation d'épouse incriminée et pour- 
tant sans reproche. Et voici que, de cette revanche ines- 
pérée, sortirait, en outre, éclatante, une réputation de sty- 
liste qui n'y prit jamais garde et d'épistoUère qui sema, 
tout le long de sa vie douloureuse, des chefs-d'œuvre de 
lettres inconscientes qui vieilliraient, tout à coup, de trois 
siècles, celles d'une trop soucieuse M™^ de Sévigné, et des 
subUmités de sentiments auxquels ne sembleraient avoir 
atteint, jusque-là, qu'une sainte Thérèse en ses extases 
divines de souffrance et d'amour. 

La première de ces fortunes heureuses nous est venue de 
Rome, sous la forme d'un paquet de copies reproduisant 
une bonne part de la correspondance que Marceline Des- 

(i) Paris, Nilsson, 1911. , • t. . _ 



B. MAKCELINE DESBORDES- VALMORE 

bordes échangea, de 1823 à 1852, avec l'avocat Jean- 
Baptiste Gergerès, qu'elle avait connu pendant son séjour 
à Bordeaux, et dont elle avait fait, pour la vie durant, un de 
ses amis les plus fidèles. Cette correspondance, divisée en 
deux lots par les héritiers de l'avocat bordelais, avait pu 
être copiée en partie par un autre Bordelais de valeur très 
littéraire, M. l'abbé J. K. Fraikin dont les découvertes 
érudites dans les bibliothèques de Rome^font l'ornement de 
maints recueils qui les publient périodiquement. Ces lettres 
étant d'un genre particulier et attendant leur complément 
de Paris où les manuscrits d'Hippol5d;e Valmore pourraient 
suppléer, tôt ou tard, à de nombreuses lacunes, M. Fraikin 
se plut à nous les envoyer avec la note biographique qu'on 
va lire, sur Gergerès, et qu'on ne trouverait qu'à grand'peine 
chez les contemporains déjà vieux, que cette pure mémoire 
d'honnête homme et d'écrivain autorisé, à ses heures, a 
laissée dans sa ville natale. 



Cet ensemble de docaments nous a été gracieusement communiqué 
par M""^ Descrambes, deTargon (Gironde), l'une des héritières de Gergerès 
à qui toutes ces lettres furent adressées par la célèbre et infortunée poétesse 
Marceline Desbordes- Valmore. 

Jean-Baptiste Gergerès, dont le nom est encore bien connu des vieux 
Bordelais, naquit à Cenon-la-Bastide près Bordeaitx, en 1791. Il fut succes- 
sivement avocat au barreau qu'avait illustré Montesquieu, magistrat et 
bibliothécaire de cette ville. Ardent légitimiste, il défendit en 1833, devant 
la Cour de Poitiers, plusieurs Vendéens compromis dans l'échauffourée 
de la duchesse de Berry, et alla ensuite rendre visite à l'ancien ministre 
de I<ouis- Philippe, M. de Peyronnet, alors détenu au château de Ilam et 
dont i. était resté l'ami dévoué. Il fut le bienfaiteur aussi délicat que désin- 
téressé de MarceUne cjui, à cause de l'affection de l'avocat et des sœurs 
de celui-ci, conserva une véritable nostalgie de Bordeaux après un premier 
séjour (qu'elle y Ht en 1823. 

Gergerès publia un certain nombre de poésies et d'ouvrages, dont le 
seul cjui mérite encore d'être lu est une Histoire et description de la Biblio- 
thèque publique de la Ville de Bordeaux, m-S", 1864. Il mourut à Bordeaux 
le 6 juillet 1869, laissant une riche C(jIlection d'autographes, quia été par- 
tagée entre M""^ Descrambes et M"^' Claveric, de Bordeaux. Nous en 
avons extrait une lettre de I^ouis XIII publiée dans les Archives historiques 
delà Gironde, 1897, t. XXXII, pp. 225-226, et diverses Lettres relatives 



\ 



NOTICE BIOGRAPHIQUE 9 

a l'armée de Condé pendant la Révolution, publiées dans les Annales 
de Saint-Louis-des-Français, avril 1892. (Tirage à part, chez Cuziani, 
Rome.) 

I,es lettres de Marceline, contenues dans la collection Descrambes, sont 
toutes des originaux olographes et y ont été réunies en deux cahiers. Plu- 
sieurs ont été déjà pubUées par MM. Benjamin Rivière et Arthur Pou- 
gin. Nous donnons ici celles qui sont demeurées inédites, en en respectant 
scrupuleusement le texte et l'ortliographe, mais en nous permettant d'en 
compléter la ponctuation souvent insuffisante. 



Il semble pourtant que les préférences de Marceline 
Desbordes furent pour un autre ami que ses malheurs lui 
avaient gagné à Marseille. Au tome III^ des manuscrits 
d'Hippolyte Valmore commencent, à la date de 1829, ^^^ 
lettres de sa mère à Frédéric Lepcytre, pour finir seulement 
en 1859, à la mort de la correspondante toujours fidèle. Cent 
lettres qu'on oserait appeler supérieures, si tant d'autres 
n'étaient sorties de cette plume inaltérablement plaintive, 
fonnent le plus beau lot de ce recueil et ne présentent, dans 
le manuscrit, d'autre indication biographique sur tm cor- 
respondant si privilégié, que cette dédicace préliminaire : 
A Frédéric Lepeytre, Secrétaire général de la Mairie de 
Marseille. Quelle intelligence et quel cœur restaient cachés 
sous le marbre impénétrable de cette seule ligne, froide et 
muette, à l'égal d'une inscription posthume? 

L,e hasard des relations littéraires nous a enfin permis 
de retrouver à Marseille, non seulement les lettres origi- 
nales de Marceline à celui qu'elle appelait si cordialement 
Frédéric, mais encore un fils de celui-ci en la personne de 
M. Théodore lyepeytre, conservateur avisé des précieuses 
archives de sa famille. Et voici la lettre, documentée 
à souhait, que ce fils pieux nous a écrite sur le meilleur et 
le plus discret ami de cette passionnée des humbles de la 
vie, qui refusa toujours la plus petite ligne d'écriture à la 
plus grande de ses admiratrices, George Sand, et qui 

2 



10 MARCELINE DKSBORDES-VALMORE 

envoyait sans compter les plus admirables de ses lettres à un 

simple modeste fonctionnaire d'mic municipalité de France. 

Marseille, le 7 juin 191 1. 
Motisicur et très honoré confrère, 

\'ous voulez bien me demander des notes sur mon père vènèré, l'rèdéric 
l,epeytre qui fut, pendant trente ans, le correspondant assidu de M""" Des- 
bordes- \'almore. Répondre h ce désir est pour moi un devoir lîlial, aiuiuel 
je ne puis me soustraire. Mais le public y trouvera- t-il grand intérêt? 
Tout d'abord, que les curieux de scandales ne s'affriolent pas. 11 ne s'agit 
ici que d'une amitié pure, entre une mère de famille, déjà grisoimante, 
et un jeime homme alors fiancé, bientôt marié et père. Kt puis, ce modeste 
n'eut pas d'histoire. I,e plus mtéressant, à mon avis, est de savoir comment 
s'établirent les relations épistolaircs entre Marcelhie \'almore et Fré- 
déric I.,epeytre. 

N'y a-t-il pas, en effet, quelque cliose d'étonnant dans cette intimité 
d'âmes, entre deux êtres, nés aux deux pôles de la France, dans des condi- 
tions sans analogie et (jui s'écrivirent, neuf ans de suite, avant de se voir 
pour la première fois? Marceline Desbordes, née à Douai en 1786, avait 
quinze ans lorsque l'rédéric I.cpeytre voyait le jour, le y mars 1801, à 
Villefranche-de-Conllant (Pyrénées-Orientales). Conunent le jjctit Pyré- 
néen (jui, pendant ses ])remières aimées, ne parlait <iue le catalan, devint-il 
le confident intime tle la jeune fille, née d'un ijeintre en blason, elle-même 
déjà artiste et lettrée (lui, à l'autre bout de la P'raiice, achevait de croître 
en intelligence et en talents? Il y a, là, un de ces mystères par lesciuels 
la rrovidence semble se jouer de tous les ailculs humains et de toutes les 
prévisions. 

Issu d'une famille de quatorze enfants, originaire du Massif-Central, 
mon grand-i)ère, Barthélémy I.epeytre entré jeune dans les douanes, fut 
amené par les vicissitudes administratives à \'illefranche-de-Couflant. 

11 y épousa l'rançoise Delfau, <iu) lui ajjporta une petite dot. Ils eurent 
deux fils, t-^milc et Frédéric, à l'éduaiticjii desquels leur ])ère consacra tous 
ses efforts. I,e collège de I,unel, puis le lycéj de Marseille, trouvèrent 
en ces deux frères, deux brillants élèves. A Marseille, l'Cmile eut 
pour condisciple le petit et pétulant Adolphe Thiers, fjui devait rester 
son ami, toujours petit et non moins pétulant, (juant à I-'rédéric, très 
lettré, amoureux de i)()ésie latine et franvaise (il figure en tête des prix 
d'honneur du lycée de Marseille pour 1818 et i8i<j). il se prenait parfois à 
regretter le temps où l'honnête homme pouvait passer ses jours à ne 
"'occuper que d'iuimanitc-s. 

I<es deux frères firent leur Droit à Aix. l'vmile y eut pour condisciples 
Thiers et Mignet. Ivntré au Paniuct de Marseille, il fut, après 1830, subs- 
titut, puis procureur du Roi. Il venait d'être nommé prf)cureur général 
à Ciien, lorsqu'un décret d'AdcjIplie Crémieux le révoqua, au lendemain 
du 24 février 1848. Il redevint avoait à Marseille, et n'eut ])as à s'en 
repentir. 



NÛTK;!'; lilOGHAl'lIKjUE M 

r Frédéric était encore avocat, lorsqu'il s'éprit d'une jeune fille sans 
fortune, M"" Marianne Blanc. Musicienne dans l'âme. M"® Blanc chan- 
tait en s'acconipagnant de la çjiitare, l'instrument que l'on préférait 
alors. Sans avoir appris l'harmonie, elle composait des romances pleines 
de clianne. ly'amoureux, pour faire sa cour, lui apportait des poésies à 
mettre en musique. Un jour, ce furent les Hirondelles, de Bcranger : 

Captif au rivage du More, 

Un guerrier courbé sous ses fers 



I,a jeune musicienne trouva dans son mspiration une mélodie senti- 
mentale qui plut à tout le monde. L,e morceau fut gravé. Frédéric en 
envoya un exemplaire au poète, accompagné de joUs vers qu'il signa 
audacieusement : « Marianne Blanc ». I,e chansonnier répondit fort galam- 
ment, en prose et en vers, à son admiratrice inconnue qui n'en revenait 
pas de surprise. Elle n'eut l'explication du mystère que lorsque Frédéric 
lui eut avoué sa supercherie. Fncouragé par ce succès, il en usa à peu 
près de même, à l'égard de M"» Desbordes- Valmore, dont M"* Blanc 
avait mis en musique deux poésies. Il les lui envoya à Lyon, où Valmore 
était alors engagé (1829). Remerciements, nouvelle lettre du jeune avocat, 
nouvel envoi de poésies (l'Oraison et les Cloches du soir). Ils avaient mis 
le doigt dans l'engrenage, ils allaient y passer corps et âmes. 

Cette correspondance devait durer trente années. Ce fut une commu- 
nion des âmes, tout intellectuelle et sentimentale, où le cœur eut plus 
de jïlace C|ue l'imagination. Ces deux âmes élevées, ces deux coeurs d'élite 
n'eurent plus de secrets l'un ]iour l'autre. Marceline fit de Frédéric le 
confident de toutes ses peines, — et elles furent nombreuses ! — l'associé 
de ses rares joies. Elle trouva en lui le réconfort de paroles sympatliiques, 
de sages conseils et, dans les jours de détresse, une aide effective dont elle 
lui fut à jamais reconnaissante. Il n'y eut là, de la part de Marceline, ni 
brillant papillotage à la .Sévigné, ni passion à la manière de Juhe de I^es- 
pinasse. Dans ces lettres, destinées à la plus stricte mtimité, nulle trace 
de littérature : ce furent les cpanchements de deux cœurs qui vibraient 
à l'unisson, à cent heues, à deux cent^ heues de distance, et cela pendant 
trente années. 

Quand pour la première fois ils se virent, — c'était en 1838, — Fré- 
déric avait 37 ans et Marcelhie Valmore 52. EUe commençait à blandiir. 
Introduit chez la poétesse, dans son petit appartement parisien, le jeinie 
provincial ne s'était pas fait annoncer. I,a perspicacité du cœur le devina : 
— « C'est Frédéric ! » s'écria-t-flle en lui ouvrant les bras. 

« Vous me_connaissez tout entière », lui écrivait-elle, après cette pre- 
mière entrevue. Depuis lors, pas une émotion (jui ne fût commune à l'un 
et à l'autre. De Paris, on s'intéressait â la précoce intelligence du petit 
Frédéric (alors âgé de 8 ans); on saluait en jolis vers la naiss;uice de 
la petite Blanche, à qui ce prénom venait d'Inès-Blanche Valmore; on 
lui envoyait ses premiers souliers, on suivait ses progrès, on fêtait ses 
anniversaires et, pour le Jour de l'An, on gratifiait Frédéric et Blauclie 
de petits livres avec dédicaces à leurs noms. De Marseille, ou s'associait 



12 MARCI-.LINl-, UUSBORDLS-VALMORK 

aux rêves d'avenir du jeune peintre Hippolylc Valmore, élève de Dela- 
roche; on applaudissait aux succùs scolaires d'Ondine; on symiialhisait 
au goût musical d'Inôs-Blanche. Ilélas ! rien de tout cela ne devait durer. 
Hippolyte, obligé de renoncer à la ]icinture, se résigna à la vie de rond-de- 
cuir et entra au Ministère de l'Instruction l'ubli<iue, où il acquit, à la 
longue, une situation honorable. Inés-Iîlanche, longtemps maladive, 
mourut prématuréuient. Ondine se maria, mais ce bonheur inespéré ne 
devait pas aboutir; elle succomba, en donnant le jour à un enfant ciui ne 
vécut pas. De son o")té, Blanche I,ei)eytre, dans sa onzième année, fut 
faudiée connue ime fleur. Vu double voile de crêpe s'étendit sur les deux 
familles. 

C'est dans ce milieu que na(|uit — un peu tardivement — celui qui 
survit seul ;\ tout ce monde. I,e matin, j'ouvrais mes yeux d'enfant sur 
le portrait de Marceline Valmore (|ui ornait la chambre de mes iiarenls, 
au-dessous d'ime gravure fameuse du tableau de Girard, « Corinne au 
cap Misène ». Je fis mes premières lectures dans le Livre des Pe'ils Enfants 
et les Anges de la Famille. Je n'ai pas connu Marceline Valnu)re qui ne 
put jamais venir ù Marseille, à son grand regret; mais quand elle mourut, 
en 1859, nous éprouv'âmes tous une grande douleur. 

Le petit avocat de 1829 avait été, après 1830, nommé Secrétaire général 
de la Mairie de Marseille. Il occujw ces fonctions près de (luarante ans 
(sauf une interruption de quelcjnes mois en 1848). A ce titre, il i>rit part 
aux grands travaux des règnes de l,ouis- Philippe et de Napoléon III. 
Ami fanatique de l'illustre ingénieur Franz de Montricher et dévoué à 
sa grande œuvre, — la cré-ation du cinal de la Durance à Marseille, — 
il en réalisa jjre.sque toute la partie administrative et mérita ainsi l'hon- 
neur qu'on lui fit d'inscrire son nom, avec ceux des autorités de l'époque, 
sur la pierre commémora tive de l'atiueduc de Ro<iuefavour. ChevaUer <lc 
la Légion d'honneur en 1847, il reçut, sous l'Rmpire, une médaille d'argent 
pour l'organisation des bureau.x de secours, lors du choléra de 1865, ainsi 
que les grandes médailles frappées lors du percement de la rue Impériale, 
de l'élargissement de la rue Noailles et de la construction du palais de Long- 
champ. 

Fidèle à ses goûLs littéraires, il fut encore en correspon<lance avec 
Armand Carrel, Brizeux, les frères Méry, Autran, I/juis Reybaud, Gozlan, 
Castil Blaze, M'"» Vohiys, M""' Dorval, etc. 

Comme administrateur, il ])résida à des opérations qui mirent en mou- 
vement des millions, sans que personne eût seulement l'idée de lui pro- 
poser im intérêt dans une des nombreuses affaires cjui passaient par ses 
mains. Le ailte de l'honneur était alors ime religion toute naturelle et 
n'avait pas besoin de récompense. Ses seuls j^laLsirs étaient la lecture, — 
il était un des assidus de la riche bibliothèque du Cercle de l'Atliénée, — le 
théâtre, dont il fut passionné spectateur, et enfin le jeu de boules, auquel 
il attribuait la belle santé dont il jouit jusqu'à sa fin (83 ans). Prési- 
dent, pendant 30 ans, du Cercle des « Boulomanes », il eut la joie de voir 
ses exploits raconté-s dans Bouliana, par son spirituel ami :m. Justin Cau- 
vièrc. Laborieux et sobre, simple dans ses goûts, ce fut un nuideste et un 
sage. Son unique fils survivant lui doit l'amour des lettres et des arts 
qui font encore la joie et la consolation de sa vie. ''.\'sà 



r 



XOTKi; BlOr, IIAPIIKJUE 13 

I/CS quatre volumes m-S^ où Hippolyte Valmore a con- 
signé les lettres de sa mère, ne présentent pas moins de 
2,200 pages d'écriture compacte. Le scribe filial devait en 
composer une publication des proses de ^Marceline qui, 
pour si inattendues qu'elles fussent de celle qui semblait 
n'avoir droit à la célébrité que par ses poésies, n'en seraient 
que plus curieusement accueillies. ]\Iais la mort qui vint 
frapper, le 9 janvier 1892, au petit logement de la rue 
d'Alésia, no 88, n'entendit pas l'injonction du moribond 
dressé contre sa porte, pour défendre à la sourde visiteuse 
d'entrer; et ce projet, auquel une vie entière de recherches 
si heureuses avait à peine suffi, ne fut pas réalisé. Il ne le 
sera pas encore pleinement aujourd'hui, avec la publica- 
tion des seules lettres inédites que présente ce nouveau 
livre. Du moins, elle permettra d'attendre celle que des 
mains plus libres pourront entreprendre, plus tard, avec 
l'ensemble, aussi émotionnant que documentaire, des 
longues et attachantes lettres de cette admirable pauvre 
Marceline qui n'eut une âme si grande et si riche que pour 
en mieux donner à tous ceux qu'elle aima. Ce sera le monu- 
ment tardif et d'autant plus magnifique dont les vrais 
amateurs des gloires vraiment françaises se plairont à 
honorer cette pure mémoire, au seuil de l'immortaHté qui 
en a déjà consacré tant de pages impérissables parce qu'un 
cœur de femme saignant d'amour, jusqu'à la dernière goutte 
et jusqu'au sacrifice suprême, s'y sera épuisé pour autrui, 
tout entier. Chapelle expiatoire de tant d'injustes calom- 
nies, les marbres blancs de l'innocence s'y mêleront aux 
marbres noirs du repentir, avec un génie familier au car- 
quois vide pour en garder le vestibule; tandis que tout 
autour, tombera, des toits si connus de cette locataire 
obstinée des cinquièmes, une avalanche de plumes qu'aura 
laissé s'en aller de ses grandes ailes toujours essorantes vers 



14 MAKti;i,IM-: Dl::.SB()Ht)ES-VAl.M()IU; 

le ciel, et de ses longues lettres perpétuelleiueut vouées à 
consoler la terrestre misère, cette colombe des mansardes 
dont, païenne divine christianisée par la douleur, Marce- 
line Desbordes- Valmore aurait fait tour à tour son Capitole 
de gloire et son Calvaire d'agonie. 

BoYEK d'Agen. 

P. S. — Au moment de mettre ce volume sous presse, 
nous apprenons que les héritiers de feu M. Eugène Fabre, 
avoué à Douai, ont mis en vente à Paris, Hôtel Drouot, 
les 19, 20 et 21 décembre 1911, la riche bibliothèque du 
défunt. Au n" 108 du catalogue de cette vente, on lit : 
u Desbordes-V ahnore {Marceline). Lettres adressées à 
Théophile Bra, statuaire; 17 lettres autographes signées, 
1825-1838. Correspondance touchante et douloureuse 
avec son cousin. » C'est tout l'état d'âme de l.i malheu- 
reuse femme : « Je suis sous l'accablement d'une si grande 
tristesse, ma chère Rosine, qu'il m'est difficile de soulever 
une plume pour vous le dire », écrit-elle de Milan, le 1 
25 juillet 1838, à sa cousine M'»^" Bra. » ' 

Cet exemple nous prouve (^u'il court encore, pur le 
monde, bon nombre de lettres de la « divine » et inlas- \ 
sable épist<jlière et (jue l'appel fait, par nous, aux déten- j 
teurs de ces rayons épirs de la gloire posthume de ' 
Marcehne, finira par être entendu de tous. On nous per- 
mettra de réaliser ainsi, tôt ou tard, le projet d'une 
édition complète, — l'auréole entière de cette O)rrespon- 
dance de M'"'-" Desbordes- Valmore, — tel (pie nous rav(jns 
fornmlé aux ]>remières pages de ce présent \-olume <jui 
ne doit admettre, pjur sa pari, que des lettres inédites. 

li. d'A, 
21 décembre 191 1. 



A FÉLIX DESBORDES^'^ 

c:^ ^:fk» ^« 

Paris, le 8 Août 1812. 
Mon cher Félix, 

Je t'aurais écrit bien plus tôt si j'avais pu joindre à 
ma lettre un peu d'argent, que je juge être très nécessaire 
dans ta position. Je ne l'ai pas pu, mon cher Félix. Crois-le 
bien, car c'est un si grand plaisir pour moi, que je ne m'en 
serais sûrement pas volontairement privée. Je sais bien 
qu'une simple lettre aurait été de même bien accueillie 
par toi, mais j'attendais toujours. Enfin, ce malheureux 
argent semble fuir ceux qui l'appellent et qui voudraient 
en faire un bon usage. Je suis obligée de remettre ce plaisir 
à quelque temps d'ici, et je te fais passer une lettre de mon 
oncle, qu'il m'a remise avec vingt francs qu'il t'envoie. 



(i) Félix Desbordes, pour qui sa sœur Marceline fut toujours d'une 
tendresse pleine d'indulgence, était de quatre ans plus âgé qu'elle. Etre 
un peu énigmatique, sans caractère et sans force morale, il s'était engagé 
de lx)nne heure et avait fait les guerres des premières années de l'Empire. 
Je trouve sur lui, dans les papiers de la famille Valmore, cette note qui 
n'est point de Marceline : « Félix Desbordes, frère de M'"" Desbordes- 
Valmore, ancien soldat, prisonnier des Espagnols et relégué dans l'île 
d'Iviça (Baléares); fait prisonnier par les Anglais en 18..., jeté sur les 
pontons d'Ivcosse, revenu de là infirme, indigent, vieilli avant l'âge, tou- 
jours amoureux, poète à sa mesure, bon, tendre, indisciplinable et boitant, 
jusqu'à la fin de sa carrière, entre l'indulgence méritée et le mépris prescjuc 
également mérité. » Pendant longtemps sa famille ignora son sort, et ce 
n'est qu'à force de recherches et de démarches <iue MarceUne apprit enfin 
qu'il était prisonnier et connut le lieu de son internement. Cette lettre, 
la première ciu'elle put lui faire parvenir, portait cette suscription : 



16 MAUCELlNIi DKSUORUES-VALMORi; 

Je suis, tu le vois, à Paris, où j'espère me fixer. Papa y est 
aussi, très bien portant et surtout bien content d'avoir de 
tes nouvelles. J'y vais jouer la comédie (i). Tu vois que je 
m'explique plus simplement que toi, qui ne parles que par 
Apollon et ses sœurs que j'aime pourtant et que je cultive 
toujours. Mais je ne chante pas; mon genre est plus sérieux. 
Je tâcherai pourtant qu'il ne soit pas trop triste, car tu sais 
que mon caractère m'y porte, malgré moi. 

Prie le ciel, mon pau\'re prisonnier, qu'il m'accorde de la I 
santé. J'en ai besoin pour assurer mon existence et celle 
de papa. Moi, je le prie et je le prierai pour qu'il te délivre, 
et te rende les moyens de t'avancer dans ton état, bien plus 
noble et plus h()uoral)le que le mien. Fais-toi aimer de tes 
camarades et distinguer de tes chefs; c'est là une doctrine, 
et je la suis pour moi le plus que je peux. Sois bon, brave 
et gai : un militaire, avec cela, est bien plus qu'un autre 
homme. Je ne suis qu'une femme, et sûrement une fennne 
bien faible : eh bien ! mon ami, je n'entends jamais le tam- 
bour sans me sentir plus courageuse et moins triste. Juge, si 
j'avais l'honneur d'être sergent ! | 

Mon oncle a reçu ta lettre et doit y répondre, dans quel- 
ques jours. Je te dirai, mon ami, que je ne vois pas dans la 
rue un soldat sans penser à toi, et sans avoir l'envie de lui 
demander s'il te connaît. Je leur trouve, à tous, des phy- 
sionomies qui me plaisent, et je me retourne pour voir 
leur habit et leur démarche. Je repense aussi quelquefois 



« Monsieur !•'. Desbordcs, 119" rcgiinciit, prisonnier de guerre, prison de 
Falleyfield, à l'ennyaiick, prc^s l^dimbourg. » Félix Desbordes, né à I<yon 
le 8 juillet 1782, mourut à l'hospice général de Douai le 26 juin, 1861. 
(Arthur Pougin, op. cit., p. 133). l'our eomi);étcr c.tte note, il convient 
d'ajouter que Marce.inj Desbordes écrivant à Gergerés, le 8 juin 1826, 
dit : « Je crois que mon frère a 42 ans. » D'après sa sœur, Té.ix Des- 
bordts SL-rait donc né vers 1784, et à Douai. (Voir celte lettre, p. 21.) 
(i) Elle allait entrer prochamement à l'Odéon. 



A FÉLIX DESnOKDF.S 17 

au temps où tu jouais avec tes camarades, dans la rue 
Notre-Dame, un grand casque de papier d'or sur la tête, 
un baudrier, un sabre de bois ; tu étais avec cela fier comme 
un Écossais, et toujours capitaine. Fais- toi donc faire un 
jour capitaine, mon ami, que je te revoie avec ce grade. 
C'est un beau titre pour un Français ! Je te le répète : sois 
bon, brave et gai. Je ne t'en demande pas davantage. 

MARCEUNii DESEORDES 



A Jean-Baptiste GERGERÈS '^ 

^o «ifc <=^ 

Bordeaux, le 28 (?) Novembre 1824. 

TE VOUS renouvelle ma prière d'accueillir la bonne 
demoiselle dont je vous ai parlé, l'autre soir. J'ai tant 
de confiance dans votre nature bienveillante et bienfaisante 
que je laisse de côté toutes les phrases qui humanisent 
les protecteurs qui le sont par ostentation. Je vous dirai 
seulement que cette personne est très pieuse, excellente 
fille, mais fille et alors bavarde dans sa dévotion. Klle 
a vécu soixante-quatorze ans. C'est dire qu'elle a beau- 
coup souffert. vSi je vais à cet âge, il me semble que j'aurai 
moins peur de l'enfer et que mes péchés seront tout noyés 
dans mes pleurs. J'aimerais mieux mourir jeune. Mais 
qui a dit : « On ne meurt jamais à propos »? Je crois que 
c'est M^^ de Staël. Je suis très vacillante sur les auteurs; 
aussi je cite peu. « On ne meurt jamais à propos. » Que 
c'est vrai ! 

Vivez donc longtemps, vous qui n'êtes là que pour 
faire du bien, et n'y trouvez que du plaisir... 

iS.in.s sig.iature.) 



(I) I/in-txlenso (Ils ktlrts d.- Maicciiiic D^sbuicLs-Valmorc à Jiai:- 
Bap'iislc Gcrgor& comprei.d]202 pigLS, dris un des 4 volumes iii-8» 
manuscrits où Ilippolytc Valmore a fidèlement transcrit les lettres de 
aa mère. iT. II, p. 337-539-) 



A JEAN-BAPTISTE GERGERÈS 19 

^Bordeaux, le 7 Avril 1825. 

On a dit à Valmore que MM. de Mérigon, vSagot avocat 
?t vSagot médecin pouvaient tout sur M. le Préfet; et nul 
loute qu'à son tour M. le Préfet ne puisse tout sur l'ina- 
Dordable M. Prct (i), qui n'est pas vrai en disant que sa 
:roupe est complète; il est par cette épargne maladroite 
lans l'impossibilité de jouer la plupart des tragédies 
jue le retour de M"^^ Cosson doit faire attendre. Du reste, 
:her Gergerès, sans me mêler dans ce dédale, essayons 
e dernier moyen d'être utile à un homme (2) que quelque 
;alent (assez pour jouer des tyrans), un caractère honnête 
.^t une position affreuse rendent intéressant pour ceux 
jui pensent to their fellow s uf fer ers. 

Pour moi, je ne pense à vous que pour vous estimer et 
/ous aimer, de plus en plus, et pour me dire 

Votre affectionnée amie, 
Marceline Desbordes- Valmorë. 



Bordeaux, le 12 Mai 1825. 

On tient à me faire laisser mon humble hommage à 
/otre bonne ville de Bordeaux, cher Gergerès, et c'est 
le bien bon cœur, attendu que j'y suis forcée. On vient 
ne saisir, et je paye. Je souhaite que cet argent passe 
)ar vos mains, afin que vous ayez l'extrême bonté de 
n'éviter de courir à un bureau que je ne sais où prendre. 
Dn m'a dit, en me remettant ce madrigal, ce matin, qu'il 
allait payer dans le jour, ou être saisie dans mes meubles, 



(i) Directeur du Grand-Théâtre de Bordeaux. 
(2) Son mari. 



20 maucklim: di'.suoudes-vai.moui: 

qui ne sont pas à moi. Faites donc, je vous en supplie, 
porter bien vite cette petite sonune de lo francs, car je 
ne sais où les adresser. Je vous aime, je vous embrasse et 
je vous espère quand vous passerez, pour (jue je vous 
demande pardon de me croire tant votre amie. 



Bordeaux sars ditt^. 



Je vous rends Edouard, frère déshérité d'Ourilla (i). 
Peut-être je suis trop faible pour lire en ce moment, mais 
je n'ai vu ni les grâces tristes ni le désespoir vrai de la 
noble et pauvre négresse. Je m'y connais, moi, Ourilla 
aux mains blanches. 

Il y a une scène agréable, qui finit mal. J'entends 
agréable de talent, mais on ne conçoit pas comment le 
jeune avocat n'étrangle ])as le lâche qui refuse de se 
battre avec lui, parce qu'il n'est pas gentilhonuue. Si 
c'est un préjugé reçu, il est horrible, il arrache les dents; 
je doute qu'on le fasse avaler aussi doucement à un être 
aussi bouillant, aussi passionné, aussi frénéti(iue de 
douleur et de rage que doit l'être iCdouard. 

Mais voilà ma bourse et voilà une dette qui me pèse 
Et si j'allais être riche, demain, que ferais-je? J'achète- 
rais un mouton énorme que je ne ferais jamais tondre, 
et des poules que je ne ferais jamais tuer... 



1 



IJorduaux, c 29 Janvier 1826. 



Vous m'avez rendue hardie, very dear brother. Je ne vous 
demande plus pardon quand je veux de vous une grâce, 



(i) Roman de M"'» de Dura^. 



\ 



A jKAN-BAPTisTE gi:rgi:uî;s 21 

un service ou un bienfait; vous en avez pour moi plein 
vos poches, et plus encore pour les malheureux. Ah ! Ger- 
gerès, tout le monde ne donne pas dans le carnaval. 
Enfin vous savez, cette grande, grande femme? Elle est 
au lit, étouffant sous ses soixante- quinze années. J'envoie 
ce que je peux,... je ne puis guère! On dit qu'il faudrait 
qu'elle obtînt une carte; je ne sais ce que c'est, mais 
il me paraît que ce serait bien bon pour elle. Au secours 
donc! C'est moi que vous servirez, et j'irai au ciel avant 
vous, pour le dire. D'ailleurs, il y a un grand livre pour 
attraper les ingrats. vSi j'étais de ce nombre, je ne me 
souviendrais pas si bien que c'est à vous seul que je peux 
recourir, quand je vois un être souffrant à protéger. 
Vous êtes le bon ermite Aubry, et moi je suis le chien. 



Bordeaux, le S Juin 1826. 

Je ne sais comment j'ai le courage de vous transcrire 
la note relative à mon frère, car je n'ai aucun espoir 
qu'elle vous serve à m'obliger, et c'est une importmiité 
de plus dont j'accable votre amitié. Enfin, puisque vous 
êtes de cette trempe bonne et rare qui ne se fatigue pas 
d'être utile et accessible au malheur, en voici un beau à 
tâcher de consoler. Ee réparer en entier, n'est plus au pou- 
voir de personne. 

Je crois que mon frère a quarante-deux ans, ou à peu 
près. Il est né à Douai (Nord). Ea première action de sa vie 
a été bonne et belle; car, à l'âge de quatorze ans, il s'est 
vendu comme remplaçant pour secourir mon père, qui était 
tombé dans une extrême ii'digence. Mon père était penitre 
d'équipages et d'armoiries, d'ornements d'église, et soi; 



22 MMICKLIXE DKSHORDES-VALMOUE 

état fut perdu à une époque qui en a perdu tant d'autres. 

Depuis ce temps, Félix Deslwrdes, mon frère, a servi 
dans l'armée d'Italie. Il t)l)tint son congé, quatre ou cinij 
ans après, ayant reçu un coup de feu dans la i)oitrine, 
qui l'avait affaibli. Il reprit du service bientôt a])rès. 
car son éducation avait été toute troublée et la vie mili- 
taire ne le rendait déjà plus propre à la vie civile, surtout 
n'aj'ant ni appui ni autres moyens d'existence que ce que 
je pouvais faire, tout enfant que j'étais, avec les petits 
appointements que je gagnais au théâtre, où la même 
infortune venait de me jeter. Réengagé comme simple 
soldat et s'étant bien battu, peu après on le nomma ser- 
gent, mais il fut fait prisonnier en Espagne et passa 
sept années de son histoire dans les prisons d'Angleterre 
et enfin dans celles d'Ecosse, où il a trouvé le type de 
mal affreux qui l'afflige, aujourd'hui. Ce mal est à la 
jambe, déclaré incurable et le rend inhabile à aucune 
sérieuse fatigue. Cet hifortuné passe une grande partie de 
sa vie dans les hospices militaires, où la pension modique 
que lui fait mon mari lui fait trouver une admission momen- 
tanée. Une pareille existence pour un honune encore jeune 
est ce que l'on peut se figurer de plus triste, et vous savez 
si j'en suis malade de chagrin. Ce que je souhaiterais 
absolument, c'est une petite place où ce pauvre frère uti- 
liserait ce qu'il lui reste de force et de talent. Il écrit 
très bien, et ses premières études dans un bon collège 
n'ont pas été toutes perdues. 

Si c'est trop que de ])rétendre à la retraite des militaires 
aux Invalides où il serait heureux d'entrer, croyez-vous 
que son admission aux Vétérans sous-ofiïciers fût tout 
à fait impossible? Du moins il cesserait d'errer, il aurait un 
asile, et ce que je lui envoie deviendrait une douceur. 
Etant à Paris, je i^ourrais l'y voir un jour ou l'autre; il 



A JEAN-BAPTISTE GKKGEIIKS 23 

serait près de mon oncle, à peu près malheureux comme 
nous, qu'il aime de tout son bon cœur de soldat, et je 
prendrais ma vie errante plus en patience. Voilà un bien- 
fait, cher Gergerès, et cela vaudrait mieux pour mon 
bonheur que de m'oiïrir une pension que je ne mérite pas 
du tout, tandis que mon pauvre infirme mérite quelque 
chose. Vous savez qu'il sortit de prison, à l'époque du 
retour du roi. Il a servi dans la Garde, il a ses papiers 
plus en règle que sa pauvre tête fatiguée, de malheur et 
de misère. Votre inaltérable bonté fait que je vous en 
fatigue aussi; mais, Gergerès, il y a si peu de personnes 
à qui j'oserais demander un service si grand. 

Adieu ! Je me souviendrai toujours de vous, car vous 
m'avez fait assez de bien et inspiré assez de confiance 
pour vous initier dans les peines les plus profondes de ma 
vie. Je pleure pour mon frère, depuis l'âge de dix ans. 

Quand vous verrai-je? Quand verrez- vous la personne 
qui vous est affectionnée pour la vie? Vous savez que 
c'est moi, et que je m'envolerai bientôt de vos beaux 
rivages un peu dédaigneux. 



Bordeaux, le i6 Septembre 1826. 

Votre lettre, comme la visite inattendue d'un ami, m'a 
fait un vif plaisir. Elle m'a fait aussi respirer un moment 
l'air pur de Bagnères. Vous avez la bonté de m'y souhaiter, 
et j'y serais en effet mieux qu'ailleurs. Mais ne me faites 
pas rêver trop longtemps à ce projet, qui m'avait charmé 
en venant à Bordeaux. Je me faisais une grande joie 
de retourner dans ces belles montagnes dont j'ai gardé 
le souvenir. Si vous y rencontrez une petite fille aux 



2^1 MAUCia.lNE I)F,Sl50Rl>i:S-VAr,MnuK 

longs chc'VL'Ux liloiuls flottants, couverte de bouquets 
et baisant tous les moutons (ju'elle approche, appelez-la 
Marceline. 

Se peut-il que les Espagnols en soient à ce point? Quel 
contraste avec nos campagnes Flamandes? Vous n'en 
pouvez concevoir la richesse. Les maisons étincellent au 
loin, car elles sont toutes couvertes en tuiles vernissées. 
Au dedans, c'est l'étain qui brille comme de l'argent, 
et des figures sanguines, larges et riantes, comme on n'en 
voit pas une dans le Midi. Ah ! Gergerès, pardonnez ce 
retour vers mes tableaux de Téniers. Ils ont égayé mon 
enfance, et rien, plus rien ne ni'égaye errante et arrachée 
de partout où je voudrais me reposer. 

J'ai lu des vers de Sigoyer qui sont, en vérité, 1)ien 
beaux, Ijien harmonieux. Il les adresse à M. de I^amartine 
qui n'en a pas fait de plus purs; mais il veut toujours 
croire qu'il meurt de mélancolie, et je me réjouis de l'idée 
qu'il se porte à merveille. J'éprouve de l'étonnement 
partout où je lis (et je lis dans vingt poètes) : 

« ... douce mélaiico if » , 

I 

Douce !... Qu'ils s(Mit heureux de trouver un si bon goût 
au poison ! 

Je me hâte de vous écrire, car il me semble que vous 
allez revenir. Tant mieux, Gergerès, je me sentirai un ami 
dans Bordeaux; vous m'avez entourée de mille preuves 
de votre obligeance, et ne croyez pas que j'oublie sur les 
grands chemins. J'ai eu de mauvais jours, depuis votre 
absence. Mon troisième enfant a été malade. C'est vous 
dire que je le suis devenue moi-même. Je ne veux rien pour 
la vie; j'aime trop ce que Dieu m'y donne... 

Mes enfants voulaient à toute force vous porter ma 






A JEAN-bAPTlSTb; GKRGERÈS 25 

lettre. S'ils ne \'ous aimaient pas, ils auraient de bonnes 
dispositions à l'ingratitude. 

Apportez-moi une fleur de Bagnères. 



I,yon, le 30 Août 1827. 

Que ^l. W'illiams devienne nègre (i) ou dogue, comme son 
cousin qu'il traîne à la corde sous la figure d'Azor (au 
moins il le prend pour son cousin transfiguré), qu'il devienne 
tout au monde et coupable de toutes les atrocités dont les 
bons Anglais sont susceptibles, il n'en sera pas moins 
béni par moi pour m' avoir fait rire aux larmes, en lisant à 
la séance de littérature et de gaîté... Je ne sais si c'est 
lui ou voxis, qui avez donné à cette scène une couleur 
naï\-e et charmante. Je crois que c'est vous, car, en nature, 
la table de nuit, le pot à la graisse et aux fleurs ne m'au- 
raient pas semblé d'aussi bon goût. Enfiji, soyez toujours 
pour ce gros Parisien, le plus indulgent des hommes ; et ne 
perdez jamais une occasion de m' apprendre ime de ses 
inventions, comme aussi de l'assurer que je l'aime bien. 
C'est que c'est vrai : c'est une sorte d'affection, d'une cou- 
leur à part. Je ne pourrais y trouver ni une élégie, ni une 
romance; mais je souhaite, de bon cœur, du rhum de pre- 
mière qualité, du piment et des bœufs tendres à M. Wil- 
liams qui est peut-être mon prochain et le vôtre. 

Bon Gergères, la vie est anière, et ne me plaignez jamais 



(i) V. lettre à M. I<cpeytrt:, 25 novembre 1830, sur M. Williams, pro- 
fesseur d'anglais de ma mère, à Bordeaux. ÏM. N\'illiams croyait l'âme 
d'mi sien cousin transmigré • dans le corps de son cliien A/or. 11 le tlisait 
le pins gravement du UKjntle. Plein d'excentricité, tle naïveté, de ridicule 
et de bon sens, il allait jusiiu'à croire (lue, pendant un voyage du Havre 
h Bordeaux, partout on le havc pris pour un franc.', etc. Il faL-;L;it admira- 
blement les puddings (H. V.). 



20 maucklim; iii;snoiti>iis-VAi..\i(»ui: 



\ 



trop pourtant : j'en ai passé quelques instants dans le ciel. 
Je liénis Dieu eonime je l'aime. M. \A'illiams le prie main- 
tenant à Toulouse ou ne le ])rie pas, je ne sais trop. Ce 
pauvre Anglais m'éerit toutes ses traverses. Il y en a pour 
dix. Etre si gros et si malheureux ! Cela me passe. Il est 
vrai que ses tortures à lui sont à ileur de i)eau, mais le 
physique aussi veut le bonheur. 

Je vous avoue que j'ai eu, l'autre jour, le eœur navré' 
et une grosse migraine pour Montano. J'ai vu entrer chez, 
moi son cicérone. — Ce sera tout à l'heure la misère errante* 
Elle est à Grenoble, en gage, à l'hôtel des Trois Rois. 
Tous les comédiens ont l'enrouement de janvier, et elle 
attend peut-être en vain pour gagner de quoi joindre une 
nouvelle station stérile. Oh ! Gergères, « pourquoi ces choses 
et non pas d'autres? »(i). Là, les épreuves du corps; là, 
celles de l'âme, et souvent toutes réunies sur de frêles 
créatures. Oh ! je crois à l'autre vie pour nous tous, pour 
ceux aussi qui nous déchirent le cœur dans celle-ci, car ils 
ne savent ce qu'ils font, et ils seront bien étonnés. Je sais 
un vers très beau : 

Je veux fiuf tous les cœurs soiiut hturtux de ma joie (2). 

Je veux de même que ceux qui nous trompent et qui 
se trompent, entrent aussi dans mon paradis où je les verrai 
avec plaisir passer heureux... de loin. - 

1 

I,yon, le 5 D<Jceuibre 1827. 

Vous grondez, n'est-ce pas, Gergerès? Eh bien, pardon ! 
car, de tous les coupables que vous traitez avec tant 



(i) Paroles de l'igaro dans le Mariage de Figaro (II. V.). 
(2) D'Orosnianc, dans Zaïre (II. V.). ^ 



I 



A JKAX-nAPTISTE GHRGEUÈS 27 

d'indulgence, pas tin ne mérite plus que moi de trouver 
en vous un juge sans colère. Et d'abord vous y êtes obligé, 
par tout le bien que vous m'avez fait; c'est le bien qui 
unit si étroitement Dieu avec ses créatures. J'ai reçu votre 
lettre par un rossignol avec une joie si vive, elle a jeté 
dans ma solitude mi rayon si consolant, que ce mouve- 
ment intime du cœur vaut dix lettres de convenance 
dont je ne me soucie guère. Ni vous non plus, je pense, 
lyC rossignol était tout brisé, en reposant ses ailes sous 
mon toit (i). Je n'ai rien compris à votre colère contre moi, 
pour je ne sais quelle froideur supposée, qu'en vérité je 
n'ai jamais sentie. Vous savez combien je l'aime et quel 
sort je lui souhaite ! Tout a fini, comme en amitié; nous 
nous sommes embrassées vingt fois et je l'ai vue, encore 
une fois, partir avec les larmes aux yeux. Absence ! j'ai 
cruellement goûté ton amertume. Nous avons parlé de 
vous, comme d'un frère. A présent, j'y pense et seule je 
vous le prouve. 

Vous devinez bien que ces lignes inespérées dans votre 
lettre m'ont ravie et charmée; et toutes ces choses bien- 
veillantes m'ont doimé quinze jours d'enchantement, 
à travers les brouillards qui couvrent le Rhône et les 
vastes prairies qui sont là, mais que je ne vois plus. 

Du tout, je n'ai pas ri de vos visites chez notre bon ami 
'Matis. Pourquoi donc n'auriez-vous pas pour d'autres 
:ette pure bienveillance dont nous nous tenons honorés et 
:ontents.^ Je n'ai ri que dans le temps, de la relation sur 
M. Williams : me voilà obligée à l'aimer un peu, pour le 
ion-sens qu'il m'a fait faire. Vous dites que j'ai de la can- 
deur, mais il en a plus, et je me trouve un prodige de 



(i) Il s'agit d'utic ftniiiu, d'ur.c chanteuse. {Kvie d'Hippolyte 
^almore). 



28 MARCDI.IXE DESBORDES-VALMOnr 

finesse quand je pense à toutes ses histoires anglo-folâtres' 
qui n'ont pu éelore que de ee front penseur. Pauvre honnne ! 
Saviez- vous qu'il dansait? Oui, il danse; et faites-lui 
bien mes compliments, s'il va vous demander quelcjue 
service contre les petits polissons des rues. 

Vous avez bien jugé la parenté entre Maillia Garât (i) 
et La Fontaine. Seulement les distractions de Garât vont | 
en zigzag, et lya Fontaine allait droit son chemin. Hélas ! 
je lui voudrais une M^*^ de la Sablière. 

Adieu ! Car,l)ien que je vous aime, vous n'êtes pas le seul 
qui m'attiriez par la pensée à ce charmant Bordeaux où 
il ne manque que des bancs hospitaliers dans les prome- 
nades, des Savoyards ramoneurs surveillés par la ville, 
et de l'eau ! de l'eau ! de l'eau !... autre part que dans la 1 
rivière. Attendez, je vois cela, je crois, en latin : Ondaf 
Ondaf Ondaf Ondaf Ondaf Ondaf... plus ou moins. Vous , 
les arrangerez. Mais vos incendies glacent de terreur et 
d'étonnement, par le peu d'eau qui coule. Vous souvenez- 
vous de ce tapage d'artiste que nous fîmes, un soir, à vos' 
oreilles, en criant : « Des bancs! des Savoyards! des 
pompes !» Je mourais de fatigue. 

Valmore, son père, les petits, tous vous crient : « Bon-J 
jour » ! vSoyez content, soyez-nous toujours excellent. | 



I.yun, le 6 Février 1828. 



f 



...J'ai eu (Ui chagrin, de vives inquiétudes d'argent; 
vous en serez surpris, mais touché, j'en suis sûre, quand 



(i) Maillia Garât, le mervcilUiix cli iiit< iir dont Grélry disiit : « C'cstj 
la musique elle-même » (H. V.). 



A JEAN-BAPTISTE GERGERÈS 29 

VOUS saurez que j'ai pleuré à chaudes larmes pour ce vil 
métal. lyCS bras vous tomberont, c'est pourtant vrai; 
mais c'est qu'il s'agissait d'une confiance trompée, et je 
n'avais vu cela que dans les comédies ou dans les livres, 
et j'étais consternée d'en voir la réalité. Il était question 
d'un petit manuscrit remis aux mains d'un homme qui 
paraissait y mettre mi soin extrême. Il me faisait, au nom 
d'un Hbraire de Paris, des offres charmantes. Moi, je crois, 
je remercie et j'envoie, persuadée que c'est la Providence 
qui, du coin de l'œil, a vu mes embarras intimes; et, pour 
la première fois de ma vie, je me sens contente d'avoir fait 
des vers. Du tout, ce n'était pas la Providence, mais quel- 
qu'un d'assez abandonné par elle pour avoir un grand 
besoin d'argent. Le manuscrit est vendu pour toujours, à 
vil prix. Ce prix disparaît avec l'infortmié, car il faut l'être 
pour en tromper d'autres. Enfin, j'attends. Je ne vois, 
après deux mois d'un silence accablant, qu'un libraire 
voyageur qui vient, en passant, me demander si j'ai reçu 
le prix de ce traité, et il me montre cette triste convic- 
tion de ma douloureuse aventure. Nous sommes restés aussi 
confondus l'un que l'autre. Mais, comme c'est un homme 
d'honneur, il a rayé d'abord l'article pour toujours au prix 
de cent francs et, de retour à Paris, il a dirigé la chose 
tout droit au Procureur du Roi. La famille du fugitif, 
alarmée de ses démarches dont les conséquences pouvaient 
être si graves pour un homme qui lui est cher, s'est jetée 
en avant du Hbraire allumé et a rendu l'argent. On a excusé 
(ce que j'accepte de tout mon cœur) cet imprudent, en 
parlant de distraction, de défaut d'ordre en affaires, et 
tout va à merveille présentement. Voilà d'où vient le retard 
de ma lettre, car ce petit château en Espagne étant l'u- 
nique que je possède au monde, je l'avais vu s'écrouler 
avec un chagrin d'enfant..., de mère; et voilà la vraie 



30 MAUCKLINE I)KSB<JUIH:.S-VALM0UI-: 

source des larmes que j'ai enfin connues pour une chose, 
en elle, qui m'occupe si peu. 

Elle m'a écrit de Naples, cette sirène (i). Si vous les 
ignorez, je me dépêche de vous apprendre ses succès. 
Comment ne l'aimerais-je pas toujours? Je vous ai connu 
par elle, et ce beau talent a subi les chances les plus tou- 
chantes du malheur. Je voudrais aller l'entendre, puisque 
notre étoile errante lance toujours ses rayons sur nous. 
Ce sera dans un an, je crois, de nouveaux apprêts de 
voyage. Notre bon directeur (2) se retire à Paris, et sans 
lui nous ne courrons pas les risques d'une administration 
nouvelle, dans une ville que nous aimons si peu. Hippolyte 1 
grandit beaucoup. Il danse avec ses sœurs et les fait 
tourner. S'il pouvait les empêcher de penser ! 

Hélas ! (( pourquoi ces choses et non pas d'autres? « Pour- , 
quoi pas une petite maison, dans les arbres du village (3) ^ 
que j'aime? Heureux habitants de Belle- Allée, que le même 
ombrage vous protège toujours et que la petite Elodie (4) 
n'en connaisse pas d'autre ! 



I,yon, le 3 Août 1828. 

Vous serez bien surpris quand vous saurez que ce n'est 
pas pour moi seule que je vous écris, après un si long 
retard. Voyez- vous comme je me hâte de faire entrer 
une société dans ma lettre, afin de désarmer votre accueil 



(i) M"« Mentaux, cantatrice de talent, lide avec la famille Gcrgcrte. 
IClle dtait partie pour l'Italie à la fin de 1827, afin de chanter à Naples. 

(2) .Siigi r, le p-cniitr load ikur dj la Caissj d.s Artistes Drama- 
tifjuts (II. V.). 

(3) Sin, près Douai (H. V.). 

(4) Elodi.- Géraud, la grilcc de I.ormont (II. V.). 



Il 



A JEAN-liAPTISTR GERGEUKS 31 

peut-être un peu terrible. Voilà Montano, tout près de 
moi. Qu'avez- vous de mieux à faire, que de bien la recevoir 
et moi par-dessus le marché? Je vous en aurai d'autant plus 
d'obligation, que je ne peux me justifier que par les expli- 
cations les plus tristes du monde (i) et que ce n'est pas 
pour pleurer que je vous écris. Un coup d'oeil sur ma 
ceinture noire, sur une figure encore moins colorée, vous 
dira qu'une peine profonde m'a frappée; mais, comme 
vous n'avez jamais connu ce que j'ai tant de droits de 
regretter, n'en parlons pas... 

Un engagement nouveau, que nous allons contracter, 
fait finir les doux rêves de mon retour à Bordeaux. Pour- 
quoi s'obstine-t-on à vouloir du bonheur, Gergerès? 
C'est une passion malheureuse qui ne s'éteint qu'avec la 
vie, ou plutôt c'est alors qu'elle est satisfaite; car ce besoin, 
qui renaît toujours, renferme un grand m3^stère. Xe le 
croyez- vous pas? 

Toute satanique que soit la transition, selon les idées 
reprises, je passe à M^^*^ Mars et au bonheur de l'admirer 
encore, en attendant ce but immortel où elle s'en va, 
comme nous. Elle est ici. Il n'y a pas de solitude qui tienne; 
aujourd'hui, j'irai l'entendre... 



I<yoH, le 14 Décembre 182 S. 

...Je vis dans ma situation si retirée, si loin du bruit de 
ce monde, qu'elle ressemble à un sommeil plein de rêves. 



(i) Il s'agit, évidemment, de la mort de l'oncle cliéri de Marceline, 
Constant Desbordes, survenue, le 30 avril 1828. C'était un peintre de 
valeur, élève de Gros. Voir, dans la Jeunesse de M"'" Desbordes- Valpttore, 
par M. Arthur Pougia (p. 167), mie lettre toucliante, écrite par Marce- 
line sur son oncle dont elle venait d'apprendre Li mort. 



1 



32 makcei.i.m: i»i;shuuih>-vai..mouk 

Si mes cufauls u'aimaiciit i)as cette solitude absolue, elle 
serait uiortelle pour uia santé; car elle me jette souvent 
dans une profonde tristesse. Vous savez que I.yon est tout 
à fait contraire a mes goûts. Il ne m'a pas même reçue 
entièrement dans son sein; je suis à la barrière, connue 
sur un rocher. C'est très bizarre. 

Vous seriez content d'Hippolyte, je crois. Son intel- 
ligence s'ouvre et reçoit toutes les instructions de son 
âge avec une sorte d'amour, et il est bon comme vous 
l'avez connu. Ces anges me font une petite cour d'amour 
où la poésie se glisse, quelquefois. Ils composent des vers 
à mourir de rire, et Valmore n'y tient pas. D'après tout ceci, 
vous jugez qu'il y a mille moments heureux pour moi, 
dans cette retraite mélancolique... 

Que vous dirai-je de Montano? Son dernier voyage à 
Lyon a été tout de travers. Mille entraves l'ont empêchée 
de s'y faire entendre. Je ne sais, mais je crains pour elle 
un sort déplorable. Elle n'a plus de santé, pas d'engage- 
ment, pas d'appui. Pauvre rossignol ! Je l'ai vue triste, 
et je sentais qu'elle en avait toutes les raisons du monde. 
Aussi je rétais moi-même. 

Soyez tout le contraire, je vous prie. Que votre vie ait 
des fleurs et des fruits, de l'ombre et du soleil. Ce sont mes 
vœux et ceux de mes enfants. Vous voyez qu'ils se rappel- 
lent que vous les avez aimés et qu'ils savent que nous vous 
aimerons toujours. Parlez- moi beaucoup de vous. Et 
Garât (i). et Matis (2). et le poète Williams (j)?... 



(i) S;uis (lotitc JtMii Doiiiini<iuc, chuiilc-.ir de Uilciil, ne en 1771, neveu 
du Krand chaiileur IJoniiniquc Carat (1762-1823), qu'on a siniionuué 
rurplu'e moderne, et qui était neveu lui-même du ministre de la Con- 
vention. 

(2) Matis, comédien et miniaturiste. 

(3) Williams, son maître d'anglais, mort depuis à l'hospice d'Alger. 



I 



A JEAN -BAPTISTE GERGEUÈS 33 

J'oublie de vous parler vers et poésie. Ou ne l'aime 
pas, de ce temps. Si vous saviez que de dédains ! L,e livre 
de la Contemporaine et celui de Vidoc ont tout tué. 



I<yon, le II Février 1829. 

Si l'hiver est aussi tranchant pour vous qu'il l'est à notre 
égard, je vous plains et je mets au rang de mes félicités 
présentes des cheminées étincelantes de feu, sans fumée. 
Je suis si engourdie, si mélancolique, sous cette froide neige, 
qu'il ne faut pas m'en vouloir, Gergerès, si je réponds 
avec tant de lenteur à votre bonne amitié. J'ai été très 
malade : six mois de fièvre, une insomnie dévorante. Ce 
semblant d'existence qui était encore en moi, me suffi- 
sait tout juste pour dire bonjour et bonsoir à ceux que 
j'aime, et fréquemment : « Mon Dieu ! » en lui tendant mes 
mains. 

Me voilà. Je ne suis pas précisément un Hercule, mais je 
tiens un rang dans la vie; et comme la mienne se passe à 
l'écart, sans bruit, partant sans grand trouble, je trouve 
tout selon mes forces, et j'ose dire souvent : « J'existe. » 
Et Mlle Mars le dit bien (i). S'il y avait moyen, on prierait 
le ciel qu'elle le dise toujours; mais on en meurt, et c'est 
douunage. Il est vrai que l'éternité accommodera tout. 

Ivcs vers que vous m'avez envoyés sont bien tristes. 
Ils sont d'un vrai qui déchire. Si vous avez envie de gron- 
der ceux que je vous envoie, arrêtez- vous; car je les ai 
écrits, sans les avoir composés. Ils sont venus comme cela. 



Ses derniOres pensées ont été pour ma luérc, si filiale pour lui et pour tous 
les vieiJlards (H. V). 

(i) On sait que Marceline était liée d'amitié avec M'"^ Mars (II. V.). 






34 MAKCELINE DESBORDES-VAI.MOni: 

dans un de ces nioinents d'amour triste dont on mourrait 
peut-être, si l'on ne fondait en larmes, en poésie. Que la 
poésie y manque, c'est possible; mais pour les larmes, 
non. 

Je ne \'ous dirai qu'un mot, sur Montano; c'est que je 
ne sais où elle a passé. Inconcevable fille... Je vous en 
dirai davantage sur mon cher Hippolyte. Il devient si 
raisonnable, excepté quand il se traîne en chien et déchire 
son habit de drap de zéphir; mais, quand il se tient droit, 
j'éprouve un grand bonheur à voir comme il grandit et 
comme il embellit. Robinson dans son île n'aura pas eu 
des enfants plus naïfs; car, que les miens vivent en l'air ou i 
dans une tour de cartes de fées, ils ne voient les hommes [ 
qu'au loin, traversant les ponts et la chaussée. Je ne les j 
sors jamais, ou je les accompagne pour les aider à ramas- I 
ser des cailloux, au bord du Rhône. Cette solitude presque 
entière, au haut d'une maison, me fait souhaiter vive- 
ment la liberté de la campagne. Je ne comprends pas la ' 
ville de Lyon. C'est une ruche noire; et pourtant la néces- 
sité, l'intérêt de notre petite famille, ont encore fait signer 
un engagement d'une année avec le nouveau directeur. 
Votre Bordeaux m'a gâté toutes les autres villes. J'ai 
appris avec bien de la joie le mariage heureux de M. Edouard 
Delprat. Le bonheur des autres repose le cœur, et franche- 
ment M'"*^ Delprat a payé d'audace. La perte de sa chère 
fille recevra-t-elle jamais une consolation dans ce monde? 
Les mères savent bien que non... 



l,yon, le i6 Mai 1829. 

C'est vrai, j'ai été malade, Gergerès, et vous êtes bien 
bon de vous y être intéressé. Je l'étais beaucoup déjà eu 



A JEAX-DAPTiSTE (.EROEUÈS 35 

VOUS écrivant, à travers la fièvre et un abattement profond. 
Je ne vous en ai guère entretenu, j'en suis si lasse moi- 
même, que je pense bien volontiers à autre chose. I^a 
chaleur des beaux jours me fait du bien. So3'ez encore 
tranquille sur ce roseau si souvent prosterné. 

Dieu n'a pas dit : « Brisez son facile coiirEge », 
Dieu lit le roseau faible, et l'air est son appui; 
I/Lspérance c'est Dieu, même au sein de l'orage. 

Voilà mon portrait. Celui que vous avez se porte trop 
bien. Ce pauvre IM. Williams, qui n'est pas un roseau, 
veut pourtant aller se prosterner aussi hefore the Virgin 
Mary, en Espagne. Il m'annonce son pèlerinage après une 
terrible maladie qu'il vient de faire à Bordeaux, et cela 
dans des termes comiques, à lui. I,e tremblement de terre 
de Murcie le remplit d'espérance d'}' trouver un petit 
terrain à bon marché, pour sa salade; et il me demande, 
à moi, pauvre pèlerine aussi, de lui donner des lettres de 
recommandation pour ce beau jardin de la terre qu'il va 
parcourir. Si sa lettre n'est pas grosse comme sa tête, je 
vous l'enverrai. Vous n'avez rien vu de pareil. 

Ainsi, tout est bouleversé au théâtre de Bordeaux. 
Celui de Lyon est aussi plein de trouble et de confusion. 
On n'a pas encore de craintes sérieuses, mais ce n'est pas 
gai. Je l'entends dire par mon mari et mon père (i) ; car, 
pour moi, je n'y vais pas. Je suis fort loin et ses sifflets 
n'appellent pas. 

Vous avez besoin de croire que tout Bordeaux me 
contentait. I^a propreté, l'élégance, le goût, toutes vos 
façons vives et bienveillantes, le peu d'amis que j'y ai 
laissés, tout cela me tient à la mémoire et forme un grand 

(i) Son beau-pdre Va:morL- (II. V.), ' 



3r> MAHiEI-lNU DESBOUhF.S-VAl.MORi; 

contraste avec ma vie actuelle. Il faut tout accepter, et ce 
n'est pas surtout l'idée que je mérite mieux, qui me rend | 
difficile. Ah! vraiment, Oergerès, je trouve que Dieu 
me traite encore avec une grande bonté; car, au fond <le 
mes tristesses, et tout au bout de cet avenir mélancolique 
où il faudra passer, il y a quelque chose... Il me send)le | 
que je ne peux trop l'acheter. 

Dites à vos aimables sœurs que je n'ai pu découxrir à 
Bordeaux que Caula (ou Colat), rue Sainte-Catherine, qui | 
tient des soies et cordonnets passables pour le travail des 
perles. Il ne faut pas les employer trop gros, et avoir soin ' 
de les cirer a\'ec de la cire l^lanche. I^es trois bouts sont les 
meilleurs et les plus unis; mais ces jolis petits ouvrages 
ressemblent à toutes les petites joies de la vie. Les fils 
cassent, les perles roulent : adieu ! 

Pourquoi parlez-vous de notre retour à Bordeaux? 
Comme aux enfants, n'est-ce pas, à qui l'on dit : « Ne 
pleurez pas, vous aurez une belle robe d'or ou un beau palais 
de cristal. » Je ne veux plus rien désirer. J'ai été trop 
navrée de quitter Bordeaux, pour la ville ({ue je crai- 
gnais le plus d'habiter, et où me voihà, pour la troisième 
année, à la barrière encore, — n'ayant pu, à la lettre, 
trouver place dans la ville, dans la ruche où l'on regarde 
en frelons ceux qu'une destinée errante y fait aborder. 
Je ne peux pas vous dire ce qu'est I^yon, pour moi. vSi ce 
bon Master Williams y était, alors il pourrait dire qu'il 
trouve les PVançais tristes, connue des fantômes. C'est 
son arrêt sur ou contre les Parisiens; il les a vus, comme 
cela. 



A JEAN-BAPTISTE GERfiERKS 37 

Lyon, le 12 Septembre 1829. 

Je tiens l'alouette par les ailes, mon bon Gergerès, je 
vais lui donner la volée par la poste. Ce vol est un peu 
lourd pour une si frêle petite chose, mais vous m'avez 
permis d'user de cette occasion, n'en ayant pas d'autre. 
Vous aurez plus tard la chanson dialoguée. Vous me trou- 
verez bien lente à remplir le peu que vous attendez de 
mon amitié; mais comme cette amitié ne bougera pas de 
mon cœur, vous êtes sûr que, tôt ou tard, chaque preuve 
permise vous arrivera. 

Voilà septembre aux A^eux gris, comme disent ou di- 
raient les romantiques. (Ah ! mon Dieu ! je crois que j'en 
suis, si je suis quelque chose.) Mais, de quelque com- 
pagnie que l'on soit, on ne peut s'empêcher de lui trouver 
une physionomie un peu grise et triste. Chez nous, les ven- 
danges se colorent. Ici, c'est septembre tout nu, dans ses 
nuagerj. 

Il est temps que je vous demande pardon d'avoir 
tardé à répondre à la meilleure de vos lettres. Voilà mes 
enfants que je vous présente, trois petits avocats en che- 
mise qui sortent du bain et qui peuvent attester que je 
n'ai pas beaucoup de temps à prendre sur mes soins 
pour eux. Un jour, peut-être, vous m'en piésenterez 
de tout pareils, pour vous justifier de m' avoir fait 
attendre. Je ne demande pas mieux que d'écouter leurs 
raisons. 

On a joué ici Marino que vous allez voir, sans doute, 
aussi à Bordeaux (i). Je suis un peu soulevée contre 
M. Casimir de lyavigne (sic) qui met, sans se gêner, mille 



(i) Marino Faîicro avait été reprc<?enté pour la première fois an théâtre 
de la Portt-Saiiit-Martin, le 30 mai 1829 (II. V.). 



3ft MARCELINE DKSBORDES- VAI.MORE 

vers tragiques dans la l^ouche d'un vieillard en colère. Si 
l'on avait dans le inonde de pareils accès de fureur, tous 
les colériques en mourraient, et c'est peu connaître la me- 
sure des forces humaines. J'en médis par tendresse; car 
\'almore, qui \'ous salue pourtant dans un intervalle de 
repos, n'en peut plus de cette tâche innnense. Du reste, 
la direction nouvelle, grâce à tant de nouveautés éton- 
nantes, marche \'ers une sorte de prospérité. Vous m'a])- 
prendrez, j'espère, ce que devient M. Delprat, dans la 
sienne. Bien qu'il soit heureux, nous l'aimons toujours, et 
surtout bien qu'il nous oublie. Nous ne serons jamais 
détachés de Bordeaux, c'est une chose arrêtée. Il faut 
encore que vous me disiez des nouvelles de M. Mestre. 
Est-ce une amitié perdue ou endormie? L,e voyez- vous? Il 
a été si bon pour nous. Nous y tenons par la reconnais- 
sance. 

Le même bien m'attache au souvenir de M. et M"'*^ Gé- 
raud. Voulez- vous bien leur dire, Gergerès, que je suis avare 
de tous ces fils qui me lient par le cœur. Ici, personne; 
ici, pas de poésie. Heureusement que l'on entrevoit mieux 
encore, en regardant le ciel. C'est Dieu partout... 



I<yon, 1829. 

Mon Dieu ! comme vous traitez les pauvres voyageurs ! 
Il semble que vous ne leur supposiez loin de vous que du 
plaisir, et que vous ne fassiez pas la part des fatigues 
inouïes, des jours perdus sur les grandes routes et de cet 
abattement profond qui suit le déchirement de tant de 
séparations tristes. On voit bien que vous êtes dorloté 
par de tendres sœurs, qu'un toit accoutumé vous abrite 

I 



A JEAN-BAPTISTE GERGERÈS 39 

et que vous restez au sein de vos douces habitudes. \"ous 
ne perdez que moi, et moi je brise beaucoup de liens qui 
m'étaient chers... 

Quoi ! Mii^ Mars aussi a senti l'amertume de sa profes- 
sion, elle qui l'honore et qui la ferait adorer? Cher 
Gergerès, combattez donc, si vous en avez la force, le 
découragement où je tombe et qui m'a enveloppée, toute 
ma vie. Je viens d'être, ici, témoin de scènes bien orageuses; 
la victime est une de mes amies, pleine de talent, je vous 
assure, de modestie et de grâce, l'idole de ce public depuis 
plusieurs années. Mais la découverte, qu'on vient de faire, 
qu'elle a trente-trois ans, semble avoir arraché à la fois 
toutes les couronnes qu'elle a obtenues. J'ai cru voir 
des tigres prêts à déchirer un agneau. Je suis rentrée, 
hier, malade, à une heure après minuit; et je ne pensai 
pas qu'il y eût d'autre exemple d'une telle barbarie. 
Si vos enfiévrés savaient que M^i^ Mars a cinquante- 
quatre ans, peut-être qu'ils la tueraient. Après cela, 
étonnez- vous que les femmes ne disent pas leur âge? Vénus 
serait joliment arrangée devant de tels juges. Je vous 
remercie du chagrin que vous éprouvez. Eh bien ! sachez 
que, de toute la province, le public de Bordeaux est le 
plus délicat, le plus gracieux dans ses adoptions, celui dont 
la tenue soit la plus décente et le tact le plus fin. Ne vous 
étonnez pas que je l'aime et que je le regrette, du fond de 
mon cœur; car ce n'est pas le public de Bordeaux qui vient 
d'outrager ce que la scène possède de plus parfait, il l'a 
au contraire noblement défendue et protégée. IMais qui 
peut guérir une telle blessure? Non, non, la gloire ne vaut 
rien puisqu'elle est amère, même à M'ie Mars, et j'en suis 
toujours pour mes moutons et pour mes vallées tranquilles. 
C'est donunage qu'il faille aussi de l'argent, pour acheter 
des moutons. Je n'en ai plus du tout, Gergerès, et, avec 



i 



40 MARCELINE DESBORUES- VALMORi: 

mou air étonné dans Paris, j'ai perdu ma bourse en la 
tenant bien serrée dans ma main (i). 

Mon mari a été bien reçu. Uesforges a fait grand effet 
dans la danse. M. Grignon a, de même, obtenu beaucoup 
de succès. Ils ne battent pas tous les comédiens. Il faut 
espérer que Dieu aura la même miséricorde, et que vous 
ne plaiderez pas pour moi aux portes de l'enfer. Je n'y 
veux point aller. J'ai besoin d'un doux rei)05, après tant 
de voyages et de mélancolie. 

Je suis entrée seule à Paris, dans la maison déserte de 
Talma que j'ai trouvée ouverte. J'ai erré dans le jardin; 
j'y ai cueilli des lilas, et j'ai pleuré. Celui-là était l'ami du 
pauvre. Que de vieux comédiens errants lui ont dû un 
manteau et du pain ! Il s'en cachait, mais les manteaux 
parlent, et ce pain-là ne flétrit jamais. — Bon Talma ! 

Ah ! Gergerès, que Lyon est sale et bruyant ! On dirait 
l'univers qui s'agite dans la boue et dans la soie. Partout 
des toiles d'araignée et des rubans nouveaux; une poussière 
noire et grasse, sur laquelle s'étend de la gaze et des fleurs, 
guel contraste étrange ! Que de peine pour trouver un 
asile, au milieu de tous ces ateliers en mouvement. J'ai 
monté six cents étages, enfin j'ai trouvé du soleil, je le ])aie 
bien cher; mais je m'y établis, avec une joie d'enfant qu'ils 
ne comprennent pas. 



I^yon, le 14 Janvier 1830. 



I 



Me croyez-vous nujrte, que vous ne m'adressez pas 
même quelque (If)ux reproche ou quelques mots inquiets| 



(i) Ma mch-e avait encore quel<)iie jeuiiesbe et (jueltiue gaieté pouB 
recouvrir ses douleurs. Elle avait alors 43 ans (H. V). 



A JEAN -BAPTISTE GERGERES 41 

sur mon silence? Hélas! Gergerès, vous savez bien qu'on 
meurt rarement, et jamais à propos. Je suis ici debout 
souvent, comme dans ce portrait (i) auquel (en cela du 
moins) je ressemble, les yeux souvent levés où je crois 
qu'on est bien heureux. Je vous souhaite, à Bordeaux, 
l'hiver moins intraitable qu'ici et moins de tableaux 
déchirants sur la neige. La glace est partout... 

Hippolyte, encore tout chancelant d'une fièvre scarlatine, 
a voulu, comme vous verrez, faire usage de ses petits doigts 
pour vous dire, sans orthographe, qu'il vous aime de tout 
son cœur. Son style n'est pas du Chateaubriand, mais il est 
allé tout seul et vous rirez. Ma fille a tenu compagnie à son 
frère, dans sa maladie rouge; et je ne savais pas à quel lit 
courir, nuit et jour, durant trois semaines d'alarmej que 
vous pourrez comprendre, sans grand récit. Mais vous savez 
que les mères sont fortes, et que je n'ai pas été même indis- 
posée à mon poste. Après leur chère convalescence, mon 
tour est venu. J'ai dévoré les souffrances d'im panaris, 
et je me revois gardant encore ma fille, tombée malade 
de la variole. . . 



I,yo!i, le 22 Novembre 1830. 

Vous ne m'avez pas écrit depuis tout ce tapage, mon 
cher et bon Gergerès. Tous mes amis de Bordeaux semblent 
frappés d'oubli dans leur affection pour moi, et la mienne 
ne cesse pourtant de veiller sur eux. Je n'aurais pas tant 
attendu à vous donner ce faible témoignage, mais je me 
suis rétablie lentement de cette conunotion si glorieuse et 

(i) l'ciut p-ir Const-iut Dcsbordos, au Muscj de Douai. 



V2 m.\ucl;i,ink DESnoiiDios-vALMoni-; 

terrible (i). J'ui couru le danger delà vie par une alïection 
décevante au larynx. Ma voix s'était conune brisée dans des 
cris de terreur, à la vue d'un pont qui s'est brisé sous mes 
yeux et où cinq victimes ont perdu la vie (2). Je ne sais si 
je me remettrai jamais entièrement de cet effroi, qui en 
suivait de si sombres. Mais, si je dois quitter plus tôt ce 
grand théâtre de toutes les passions, respirez doucement 
en apprenant ma délivrance. Good master (3) is more living 
than evcr. Il est là près d'un feu, depuis quinze jours, en 
poeting money for a new journey to Marseille. C'est son 
deuxième pèlerinage, depuis trois mois. Il a été à Paris : 
en quittant cette ville d'où le voilà de retour, prêt à déployer 
de grosses ailes pour se glisser vers un climat plus doux, 
c'est-à-dire brûlant, et d'accord avec l'ardeur sourde de 
ses entrailles à demi-brûlées par la plus mauvaise drogue 
du monde, Alger est maintenant sa maîtresse... in hope. 
Hélas ! il ne vient pas dans des circonstances brillantes pour 
ma fortune, car j'ai perdu ce frêle roseau de pension qui 
m'aidait à être meilleure aux pleurs, et mon libraire, 
entamé par l'avalanche, rejette dans un avenir indéfini 
le payement de 2,000 et tant... Mais c'est arasez \'ous 
arrêter sur moi. 

Je voudrais savoir, bon frère, si, de votre côté, vous 
n'avez rien de réel à déplorer dans les événements graves 
qui se sont passés. Je ne les juge pas hardiment, mais je 
souhaite ardemment que mes amis n'aient pas à s'en 
plaindre, et vous serez toujours de ce nombre, n'est-ce pas?*; 
à moins que vous ne disiez vous-même : « Je ne veux pas.» '' 



(i) I<es journées des '27, 28 et 29 juillet 1830 (II. V.). 

(2) T«e pont de Tilsitt, sur la .Saônt.' (II. V.). 

(3) Williams, soa profess.-ur d'anglais. 



i 



A JEAN-BAPTISTE GERGF.UKS 43 

I<jon, le 23 Mars 1831. 

Vos aimables parents vous diront, mon bon Gergerès, 
tout le plaisir que m'a causé leur apparition ; et j'ai remer- 
cié votre frère, qui vous ressemble au point de l'avoir pris 
un moment pour vous. 

C'était le soir, 
Il faisait noir... 

Je suis malade en ce moment, comme mie petite bête, 
et je n'ai pu leur témoigner que bien languissamment 
combien tout ce qui me rappelle vous et Bordeaux m'émeut 
le cœur; mais je pense qu'ils l'ont vu, car par hasard Lyon 
était sans brouillard durant leur séjour, et l'on eût dit 
vraiment qu'une étoile bordelaise passait sur cette cité 
de brume et de boue. 

Avenir!.,. Mémoire!... On dirait deux gendarmes, l'un 
par devant, l'autre par derrière, qui nous accompagnent 
et nous attristent. Je hais Lyon pour beaucoup de raisons, 
Gergerès, et je sens que je pousserais un cri déchirant s'il 
fallait le quitter. C'est que j'y ai vécu avec mon cœur et 
que, partout, il pousse quelque racine qui le déchire quand 
il faut le transplanter... 



I<yoii, le 3 Juin 1831. 

I/événement qui vous frappe, bon Gergerès, dans votre 
plus intime amitié, m'a troublée de surprise et de douleur. 
Tous vos souvenirs se sont réveillés en moi, comme si je 
vous voyais vous-même; et vos larmes, votre pâleur, ce 
triste silence qui suit la perte irréparable de ce qu'on 
aime, tout m'est entré dans l'âme a vcc le regret personnel 



I 



44 M.MlCKLINi: Di;.SH01U)l-.S-VAI.MORE 

que j'cprouve de ne plus chérir, dans M. Géraud, qu'un 
ami pour toujours absent. Je vous assure que le serrement 
de cœur ([ue j'en éprouve me rapproche bien tristement, 
depuis cette triste nouvelle, de vous, Gergerès, que je 
sens bien malheureux, et de la charmante femme qu'il 
avait tant de ])eine à ([uittei. Couinie elle reste à ])laindre ! 
pauvre i)etite mère d'Elodie ! Personne ne la regarde, 
dans le présent et dans l'avenir, avec plus d'attendrisse- 
ment que moi; croyez-le. J'ai déjà connu tant de chagrins, 
que je les devine tous. Aussi, je ne consolerais pas IM'"^' (Gé- 
raud, mais je l'entendrais, si j'étais auprès d'elle. 

Je ne pourrais pas, dans ce moment, mettre assez d'or- 
dre dans mes idées pour \-ous en\-oyer rien cjui fût digne 
d'être jeté sur la tombe d'un ])oète. J'aimais M. Géraud 
pour quelque chose de pareil qui se trouvait dans nos 
âmes, une mélancolie qu'il cachait mieux que moi, et une 
ardeur vraie et profonde qui brûlait, qui charmait ou qui 
consolait sa vie, et je crois le voir devant moi qui me 
dit : '( Oui. vous ne vous trompez pas ! » Mais il me le dit 
avec le calme du ciel, à présent; et nous sommes tous, 
cher ami, plus troublés, i)lus malheureux (juc lui. Quel 
dommage, de s'en aller ainsi un à un ! Qneje plains surtout 
sa femme, elle qui était aimée ! f 

Vous aurez, plus tard, l'hommage bien dur de mes regrets. 
Il s'y mêlera toujours un doux sentiment, celui de la recon- 
naissance; car il m'a conduite et menée lui-même à Belle- 
Allée, moi. pauvre étrangère. Croyez bien aussi que le sou 
venir de Bordeaux m'est ineffaçable. 

A projws de moi, et de mes épreuves dont j'ose à peine 
vous parler dans un pareil moment, vous savez donc que 
j'ai eu, comme un éclair, le vif espoir de retourner à Bor- 
deaux. Tout semblait y concourir et jamais désa^jpoin- 
tement n'a été plus complet et plus rapide. 






A JEAX-BAPTISTE GERGERÈS 45 

Ecoutez, cher ; après le départ de vos aimables parents, 
ma position s'est encore bien enlaidie. Durant trois mois, 
mes enfants et moi-même nous avons été la proie convul- 
sive de la coqueluche. Valmore en a perdu la voix, pen- 
dant six semaines : et ce fléau contagieux, qui règne encore 
ici sur Hippolyte, a été couronné par la faillite et la fer- 
meture du théâtre. Nous courons le troisième mois, sans le 
mondre appointement. Depuis deux, je fais vivre ma 
famille par la vente de quelques meubles et d'un peu 
d'argenterie, seuls débris du passé où toutes mes écono- 
mies sont toujours éparpillées en voyages et en clinquant 
de théâtre, indispensables ornements de l'emploi ruineux 
de Valmore. 

Jugez de ma joie, quand j'apprends que Constant est 
nommé directeur, et que Colson ne reste pas. Jugez de 
ma crainte et de ma surprise, quand je sais que Constant 
est à Paris pour chercher des artistes et qu'il engage un 
premier rôle, quand il sait que Valmore ne tenait plus ici 
qu'à un fil prêt à se rompre. Jugez quel nouvel espoir 
se ranime enfin, quand son premier rôle, étant trop faible, 
n'a pas été agréé des Bordelais et que, sachant notre 
détresse, il nous offre une petite place, pour gagner tant 
bien que mal l'année prochaine, où il fera Comédie com- 
plète. Valmore lui répond, courrier par courrier, qu'il ne 
sait pas quelle il peut remplir, sinon celle du premier 
rôle, dont il abaissera les appointements autant que pos- 
sible pour nous rapprocher d'eux, et qu'il s'explique 
par une prompte réponse. Cette réponse arrive, il y a 
huit jours. Elle est atterrante. Le pauvre Constant, loin de 
nous rien offrir, nous répond qu'il ne peut s'en tenir, 
cette année, qu'au Légataire, à Crispin médecin, et aux 
autres petits ouvrages sans premiers rôles, qu'il tremlile 
lui-même pour l'avenir malgré la subvention ol)tc'nue. 



I 



/|6 MARCELINR DESnORDES-VAI.MORL: 

et que déjà son premier mois offre le résultat effrayant 
de 26.000 francs de perte. Vous i)()uvez croire que, devant 
ce tableau si grave, l'amitié se tait connue re;s])érance et 
qu'il est évident que, de ce côté, tout est dit. 

Le désespoir m'a gagnée, à cette nouvelle; car bien 
des choses se trouvent froissées, non dans le résultat, 
Gergerès : il est prudent et dans l'ordre, de la part d'un 
honnête homme qui ne veut pas trop hasarder. Quand moi 
je tendais les lèvres de si bon cœur ! Il faut toujours 
a])prendre quelques lettres de plus de l'alphabet si tendre, 
si riant, si clair du premier âge. N'en êtes- vous pas là? 

Nous avons encore pour dernier recours l'espoir de la 
Belgique, dont le directeur se trouve être aussi notre 
ami intime et qui nous écrit, le premier, de son simple élan ; 
mais la position politique de ce pays fait frémir. N'importe, 
il faut vivre : et, si une lueur d'espoir que l'on vient de 
nous rendre, du retour inattendu de notre bon Singier, ce 
bon directeur perdu avec tant de regret, si ce bonheur 
auquel je n'ose croire n'est encore qu'un rêve, nous retour- 
nerons en Belgique, à tout danger... 



I,>on, le 25 !\Inrs 1832. 

Je vous jette un adieu de cette ville (^ue je vais quitter, 
l)on Gergerès. Vous me retrouverez à Rouen où l'étoile nous 
tire après elle, comme des cerfs-volants. Puisqu'il fallait 
enfin remettre cette frêle barque aux vents, pourquoi 
pas pour nous ramener à Bordeaux? Car nous quittons la 
])luie, les vents, les brouillards et la boue, pour de la boue, 
des brouillards et de la ])luie. Ce climat qui m'a consumée 
de fièvres, où j'ai contracté une maladie de cœur, qui le fait 
battre quatre fois ce (ju'il devrait battre j)our vivre, ce 



A JEAX-BAPTISTE GERGERKS 47 

climat est le frère du climat de Rouen. Enfin, voilà ! 
Tout est si vague, dit-on, aux théâtres de Bordeaux, que 
ceux qui devaient y aller demeurent sur un pied, à regarder 
l'avenir. Il en est de même des théâtres de Lyon qui n'ont 
pas encore de directeurs. M. vSingier s'en va, et, de tant 
d'acteurs liés à son administration presque paternelle, 
Valmore est, je crois, le seul qui parte avec la certitude 
d'un asile ailleurs. C'est fort déchirant pour ceux qui ne 
croient pas à l'enfer pour cette classe innocente et mobile 
qui danse et qui pleure souvent en même temps. 

Je pars la première, comme l'hirondelle qui va chercher 
de la mousse pour les nids. J'emporte mes trois enfants, 
et je dis dans mon cœur : « ]\Ion Dieu, vous êtes partout ! » 
Qu'il soit, avant tout, autour de Valmore et de ceux que 
vous aimez ! Adieu. Je me reporte tout à coup au moment 
où je vous ai quitté, il y a cinq ans. C'était triste, mais au 
milieu du soleil de Bordeaux. 

Valmore vient de jouer avec un horrible succès Richard 
d'Arlington. Il attire la foule (i), et c'est inouï comme 
on se jette aux théâtres vers cette fin d'année. Personne 
n'est content. La terre bouge sous les pieds, et l'on veut se 
distraire à tout prix. Partout ce dicton de Beaumarchais : 
« Qui sait si le monde durera encore six semaines ? » 



Rouen, le 17 Août 1832. 

Un oiseau de passage prend cette lettre sous son aile, mon 
cher ami, et la fera tomber à votre porte où j'appelle 
les bénédictions de Dieu. Notre ami Grignon, après avoir 



I 



(i) lin réalité, Valmore reçut à Rouen, conuue on dit vulgairement, 
un accueil plus que t frais t. Voir Bouleiiger, ouvrage cité, cbap. XII. 



i8 MARCELINE DESBORDES-VAI-MORE 

recueilli de beaux et \rais succès ilu public roueunais et 
nos ciubrassenieuts, retourne où l'appelle sa chère famille 
et le plus séduisant théâtre de France. Je vous fcHcite du 
lustre nouveau qu'il va recevoir et répandre, je crois, sur 
Bordeaux qui doit un peu languir sans ce plaisir profane, 
mais bien joli ! Ici, l'on n'en connaît pas d'autre, si ce n'est 
la cavalcade sur les chevaux les plus brillants du monde. 
Le choléra n'a pas trop dérangé ces habitudes joyeuses, 
et la politique même n'y attriste que par le retentissement 
de ses menaces. Notre vallée est profonde, et je dois \-ous 
avouer que ma santé même y est un peu moins mobile et 
fiévreuse qu'à Lyon. Je ne sais rien du tout de l'avenir, 
et j'essaye de n'y pas trop penser. Il n'y a que sur le 
visage de mes chers enfants que je retrouve ce mot, avec 
anxiété... Ils sont du reste tous trois bien portants, tâchant 
d'aimer l'étude, mais aimant la vie à plein cœur. 

Je vous ai tant raconté de tristes pensées que je dois 
vous régaler un peu, bon Gergerès, sur le présent de ma 
vie, qui est moins sévère avec moi. Il y a deux voix de 
sœurs, ici, pour me répondre. Que de souvenirs d'enfance là- 
dedans, et puis des premers liens d'habitude et d'atmos- 
phère doux à ressaisir, quand on a été à demi ])rûlé par 
l'inclémence du climat fiévreux de Lyon ! 

N'ayez point d'effroi, i)our nous, du fléau (^ui paraît 
menacer Bordeaux. Il n'est vraiment dangereux que pour 
les intempérants et les trembleurs. Vos halntants et leurs 
maisons sont d'une propreté si ravissante, qu'il n'ira i)as 
s'y fourrer; et l'air, mobilisé sans cesse par les mouvements 
de la mer, balayera cette affreuse haleine. C'est là un de 
mes vœux bien vifs, cher Gergerès, et il s'étend sur votre 
famille, c'est-à-dire vos nombreux amis. 

Valmore est fort heureux devant ce public tout bien- 
veillant et judicieux, pour qui le spectacle est un plaisir 






A JKAN-HAPTISTE GERGERÈS 49 

sérieux, une affaire après les affaires, qui sont des maisons 
et des rentes; et je vous assure, Gergerès, qu'il n'y a que 
bonheur ici, à être comédien. 



Rouen, le 26 Septembre 1832. 

...L'événement du bon Garât m'a bien attristée. Il n'a 
pas assez de son mauvais sort, de cette vieillesse isolée ! 
Vous dites que je suis pleureuse, Gergerès; j'avoue que j'ai 
souvent le cœur bien gonflé pour les autres et pour moi. 
Je suis toute déchirée de mes affections, et je vois mes 
amis tomber dans les mêmes tristesses. Dieu le veut, et 
mon espoir est qu'il a des raisons pour cela. 

Si vous pensez que je prends gaîment le choléra, détrom- 
pez-vous. Une calamité qui pèse sur tant de familles, pèse 
sur mon âme comme le règne bizarre de Louis-Philippe; 
mais je tâche d'en distraire mon imagination et celle de 
ceux à qui j'écris... 



Paris, 4 Décembre 1833. 

Ne VOUS demandez- vous pas si je suis dans mon bon sens? 
Cher Gergerès, je me le demande moi-même, car une tête 
si frêle et si rêveuse est bien étonnée, bien peu dans sa sphère, 
au milieu de ce tourbillon, de tous les bruits. J'y suis triste, 
stupide ou effrayée. Je fais tout le contraire de ce que je 
veux. En ce moment pourtant, je m'appuie un quart 
d'heure sur une volonté trahie depuis six semaines, et je 
trouve dans ma servitude de toutes sortes de chaînes 
l'énergie de ce voyage à Bordeaux (i). i 

(i) Le Retour à Bordeaux. Chaipjiitior, 1852, p. 154. 



I 



r>0 M.VUCIM.INK l)i;siK)UI)KS-VAI.MOUK 

Me vt)ici devant vous : comment vous portez- vous? Ah ! 
qu'il est doux et utile de respirer et de dire à (quelqu'un 
« merci » quand on étouiïe de ce besoin. Pourtant, l'heure 
qui le rcnou\elle tous les jours est une des ])lus douces de 
ces heures d'agitation : celle où je prend:; le café qui réNcille 
un ])eu de j^aîlé et beaucouj) de reconnaissance en moi, 
mou bon Gergerès, qui ne peux vous le dire que si tard 
et de i",i loni ! Je l'ai reçu enlîn, ce suave don (i) de votre 
amitié. Je le bois, je le bois seule, avare et lière d'axoir 
quelque chose en toute propriété. Je vous rends grâce, 
une bonne fois, de cette possession vnii(iue : 

Comin/ iinj (.rrciir plus Uncl c, clk' a s;i volupté. 

J'ai revu M'"^ Nairac, (pii m'a donné de \'os nouvelles. 
Ce voyage l'a horriblement fatiguée. Avez-vous cru, 
en effet, que Charpentier ne m'avait pas payée? Il m'a 
payé ce qu'il m'avait promis au moins : 750 francs le 
volume des Pleurs, et 1.200 francs les deux de V Atelier 
d'un Peintre. 

Avez- vous ri d'en voir arriver un fragment d'é])reuve, 
connue échantillon, jusqu'à votre porte? J'attends une 
occasion sûre ])our vous envoyer les deux livres, où vous 
trouverez de quoi me gronder... de quoi m'aimer un peu 
aussi, peut-être. N'auriez-vous ])as ici de maison où je 
pourrais mettre les volumes à votre adresse? Car je veux 
qu'ils vous arrivent. Charjjentier vous i)rie, en mon nom, 
de lui en faire vendre au moins douze exemplaires ])ar vos 
libraires. Il est bien marchand, M. Charpentier ! Pourtant 
je lui dois cette obligation de m'avoir acheté les ]*leurs, 
dont personne ne voulait. 

Rien ne se décide pour notre sort ù Paris. Que le vôtre 






B[(i) Un envoi de café. 



i 



A JEAN-BAPTISTE GERGERÈS 51 

soit doux à Bordeaux ! On presse Valmore de signer pour 
Lyon. J'avoue que ce parti me navre et m'achève. 

A travers le travail accablant qui nous aide si peu, 
j'ai commencé ce dont vous parliez ici. Votre notice sur 
M. de Peyronnet m'a ouvert le cœur. 

J'ai pleuré!... J'ai trouvé, de lui, un article charmant 
dans un journal d'éducation; mais je ne peux ranger {sic) 
mes larmes sur un malheur si grave et si profond. Il aurait 
de grandes élégies autour de sa prison, si les âmes stupé- 
faites de sa destinée pouvaient se lire et se voir. Moi qui 
peux souffrir et soupirer sur les boulevards, je n'ose plus 
me croire à plaindre quand je regarde une prison. C'est 
ce que je n'ai jamais compris; mon cœur et ma tête écla- 
tent, quand j'y pense longtemps, et, hier encore, j'ai vu 
la tête du Tasse... Ah ! Dieu a donc bien fait la mort, puis- 
que le monde est ainsi... 



Paris, le 23 Décembre 1833. 

J'ai besoin de voue, mon bon Gergerès, et je vous appelle. 
Un journal s'élève ici dans un grand but de décentrali- 
sation au milieu de Paris. Ceux à la tête de cette entreprise 
nous paraissent pleins d'intelligence et de zèle. Il s'y trouve 
mi parent de Valmore qui réclame notre faible influence sur 
quelques talents distingués de la province à laquelle un lien 
éternel me retient attachée, et je vous demande pour ce 
journal, dont le but flatte singulièrement mes penchants 
et ma vie d'artiste errant de ville en \'ille, je vous demande 
un article, prose ou vers, politique ou littérature, science, 
art, quoi que ce soit enfin, de vous ou de vos lettrés qui 
ne dédaigneront pas d'élever ce monument à de vraies 
gloires, hors Paris. 



I 



02 MAUiICI.INt; l)i:SHORl)I'..S-VAl,MOl<E 

A présent que j'ai satisfait à l'intérêt d'autrui, j'ai bien 
à vous parler de moi. En envoyant à votre illustre prison- 
nier (i) les tristesses de mon cœur, vous ne saurez peut- 
être pas que vous m'avez fait éprouver une émotion terrible 
de surprise et d'attendrissement. J'ai reçu im élan de l'âme 
de M. Peyronnet. Je vous assure, Gergerès, que j'ai senti 
son âme jirès de moi dans des vers, des lignes et des mots, 
dont l'impression sur la mienne est aussi ineffaçable que 
son malheur. Le malheur est donc sublime. 

Si vous avez, comme je n'en doute pas, l'occasion de lui 
écrire, sachez de lui s'il a reçu ma réponse. Elle contenait 
ces vers (2) transcrits ])our lui, et des larmes aussi qui vou- 
laient passer à travers les grilles. Quand je vous disais, 
Gergerès, d'ouvrir toutes les prisons politiques! Allez ! j'ai 
de l'instinct. Dieu n'a rien fait de tout ce que les honnnes 
fabriquent avec du fer. Je mourrai triste, car je laisserai au 
monde les prisons et la peine de mort. Ah ! si j'avais les clés 
de tout cela, Gergerès, quel pèlerinage ! Je prie Dieu en 
vous écrivant, car tout l'amour dont mon âme était pleine 
et dont on n'a pas voulu en ce monde, se change en pitié 
l)our ceux qui souffrent connue j'ai souffert, et ma béné- 
diction sur M. de Peyronnet lui portera bonheur. Ah ! si 
la fourmi pouvait faire envoler la colombe ! 



(r) M. de Peyronnet, iirisfjiiniLr à llam, ((iii rc'poi.dil au.\ wis ûc 
Marc-liiie pur d'autres vers dont ks premiers disaient : 
C'ist à toi d-> pleurer, c'est à moi dj souffar. 
rature et tes pleurs sacrd-s alli^-g^roiit mes eliaî.iis .. 
Kl pi-ndant que je lutte avcc le malliLur, toi. 
Toi, Sapho, toi, Tyrlée, anime et soutiens-moi ! 

(2) CJ'"Ji ! c'est d'une prison que sort cette lumière ! 

Incline-toi, mon âme, au pied de ce flambeau. 
C'est la religion (\\n soulève un tombeau. 
C'est l'attente <jui veille au fond de sa prière. 
Nuls verrous entre l'homnie et Dieu... 



J'auircs fleura (1839) — P. 131. 



I 



A JEAN-BAPTISTE GERGERÈS 53 

Il paraît probable, pour ne pas dire certain, car la signa- 
ture y manque, que nous allons retourner à Lyon. Le direc- 
teur ne laisse pas respirer Valmore pour l'emmener, et 
l'effroi de rester ici sans moyens d'existence nous fera 
sortir encore une fois de ce grand gouffre de tant de misères. 
J'en souffre beaucoup pour mes enfants dont l'avenir eût 
pu s'instruire ici dans les arts, notre seule fortune. Mais, 
respect à la volonté de Dieu. 

Valmore va partir peut-être après-demain, avec le direc- 
teur qui l'enlève pour aller créer Bertrand (i), à Lyon. Je 
n'ai plus de sang au cœur. Moi, je pleure Bordeaux : vous 
y êtes. 



25 Janvier 1834. 

...Portez- vous mieux que moi, qui suis triste et malade. 
Vous avez bien dit, vous, bien compris avec votre âme : 
« Elle mourrait peut-être, si elle ne révélait pas sa mélan- 
colie. » Ah ! que cet article est bien ! 

Valmore est en ce moment à Lyon. Il a brisé sa coupe 
d'amertume de la Porte-Saint-Martin. Je suis sous le coup 
de son départ, à demi morte de son courage... 



Lyon, 18 Octobre 1834. 

Je n'ai pas voulu répondre sans avoir acquitté ce que 
je considérais comme un devoir, mon bon ami, la dette au 
prisonnier ! Vous savez comme il a grandi dans mon âme, 
depuis son exil de ce monde. Je le plains, je l'aime, je l'ho- 



(i). Bertrand et Raton, de Se ibj 



I 



.ri MAUCELINE DESHOUKES-VAI.MORF, 

nore et, puisque vous croyez qu'une créature si humble 
et si malheureuse que moi puisse verser une ombre de dis- 
crétion consolante dans une si longue infortune, j'ai osé 
lui écrire. 

Toutes les peintures imaginables de notre situation 
ne vous en donnent pas une juste idée. Quatre mois flottants 
j'ai passés dans l'incertitude du lendemain, voilà la plus 
juste. J'arrivais ruinée à Lyon, du passé et du présent. 
Maintenant c'est l'avenir qui s'écroule, car il n'est pas pro- 
bable qu'il répare jamais tout ce que nous lui empruntons. 
Pourtant, j'ai une ferme confiance dans l'appui et la bonté 
de Dieu, mais non pas pour cette vie, bon Gergerès; 
c'est à recommencer de la mienne, comme de tant d'autres 
plus précieuses encore à leur auteur. Je me réfugie donc 
dans la mort, et c'est quand j'y pense pleinement, dans 
toute l'activité et la lumière de mon âme, que je me relève 
pour avancer courageusement mon chemin. Je ne suis pas 
toujours désespérée. Par malheur, ma route se brise sou- 
vent; et ce n'est qu'alors, inutile à tout ce qui m'entoure, 
qu'il me prend des accès bien amers de ne pouvoir sortir 
librement de ma prison, à moi, où je suis si souvent au 
cachot, les pieds liés comme dans nos geôles qui regorgent 
à tel point d'hommes suspects qu'on les tue pour éclaircir 
l'air... Ah!... tenez, je n'ai pas grande force pour les 
malheurs d'autrui; et ceux-là, c'est un mur qui nous en 
sépare. Je demeure vis-à-vis de cet enfer, mi des enfers 
du moins comme il y en a beaucoup d'encombrés ici. 
J'ai entendu souvent ces malheureux chantant des chants 
de rage et, comme dit Ihe Wicar of Wakefield, secouant 
leurs fers par une rude harmonie. 

Par je ne sais quel cruel contraste avec mes sym- 
pathies, mon mari préfère toujours Lyon à toute autre 
ville. Une guerre civile, une immense faillite, une autre 



A JEAX-nAPTISTE GERGERKS 5;") 

guerre civile suspendue sur nos têtes, tout cela ne bouge 
pas son immuable aversion contre la Comédie- Française, 
à Paris, où il peut rentrer. Ici, il est aimé du public; 
il y joue un emploi brillant; il n'a pas peur enfin des 
parterres assez sans façon de cette cité nonchalante sur 
les arts; son orgueil mécontent s'accommode de ce demi- 
sommeil; il n'est pas heureux, mais il n'est pas humilié, 
et si vous saviez ce quu ce nom de " paria » qu'il a adopté 
peint tout son caractère. Il n'était pas né pour avoir 
affaire au public, dont il redoute l'examen moqueur : 
tout est là. 

Dans un état civil, qui relèverait sa position en l'éloignant 
de la scène où il est malheureux, Valmore serait content, 
plein de zèle, de courage et d'insouciance, je crois, sur les 
amertumes qu'il boit dans une profession dont il mécon- 
naît les innocentes joies. Qaoi qu'il en soit de toutes ces 
confidences, auxquelles vous ne me répondrez pas, s'il 
vous plaît, j'ai lieu de croire qu'il accepterait, non Paris 
qu'il refuse à jamais, mais Bordeaux ou Toulouse, si sa 
situation reste encore dans une indécision si ruineuse pour 
nous, à Lyon. 

Une amitié sonde à cet égard les dispositions du directeur 
de Bordeaux. Valmore insiste pour savoir si un M. :\Iadra, 
qu'on lui a dit être fort redoutable par son esprit d'intrigue, 
reste rarement dans cette troupe. Sa misanthropie lui fait 
redouter les moindres contestations avec ce genre d'homme 
dont le théâtre abonde. Je vous le dis, il lui faudrait ce 
que Dumas lui avait donné, lors de sa nomination à lui 
comme directeur de la Comédie- Française où il rêvait 
le destin de Molière, à la lettre, cher ami. Il donnait à Val- 
more la régie entière du théâtre, le soin de la mise en scène 
de toutes les nouveautés (et il en voulait tous les mois). 
Deux mille écus d'appointements ajoutés à cette place 



06 MARCELINE UESnORDES- VALMORE 

pouvaient remplacer ceux de sou emploi, et novis étions 
ainsi fixés irrévocablement à Paris. Ce rêve a duré quinze 
jours. M"^' Mars a eu peur de M"*' Dorval; on a brouillé 
Dumas avec le Ministère, et la Comédie-Krançaise est 
demeurée au Mariage d'Argent. On a vainement offert 
à Valmore de rentrer, comme acteur. « Plutôt périr, nous 
a-t-il dit, que de paraître sur un théâtre de Paris. » C'est 
un excès d'humilité que je ne comprends pas plus que 
vous, sans doute, mais je m'y soumets, et je ne lui en parle 
plus. On vient de lui écrire pour Toulouse; mais ces en- 
gagements ne seraient que pour Pâques et, en attendant, 
nous avons une position intolérable. Quatre directeurs 
sont, ici, sur les rangs. Le conseil municipal ne se décide 
pour aucun afin, dit-on, de gagner du temps et quelques 
mille francs de subv'ention qu'on accorde au théâtre. 

P'aites-vous une idée d'une centaine de personnes oisives, 
sans pain, dans la ville la plus inhospitaliè.'e de l'Europe, 
et vous saurez ])ourquoi je n'ai trouvé ni forces ni paroles 
pour répondre à vos tendres inquiétudes. Mon cœur vous ' 
en tient si bien compte, cher Gergerès, que j'ajouterai une 
consolation à ces tristes épanchements. C'est que ma 
sœur vient de venir à mon secours. Une sœur ! Jugez 
du saisissement plein de joie de devoir un grand service 
à une sœur! J'ai cru que Dieu descendait par le plafond 
dans ma chambre, où j'étais seule et malade... Je me 
suis presque évanouie. Enfin, nous sommes à l'abri pour 
attendre la décision du Conseil, si lente qu'elle soit. 

I 

I,yon, le 17 Décembre 1834. 

...Ma santé redevient un peu meilleure, depuis qu'enfin 
une existence nous est rendue. l,e théâtre rouvert, de])uis le 



A JEAN-HAPTISTE GERGERÈS 57 

10 novembre, nous a fait sortir d'un étouffenient bien long. 
Soyez-en du moins content pour moi, bon Gergerès, et 
pour cette chère famille dont vous avez deviné les an- 
goisses. Dieu nous a fait l'aumône en père, car il nous a 
envoyé du travail. \^almore en avait une telle soif qu'il 
en est vraiment meilleur et qu'il a repris tout son goût 
pour cet art dont on l'avait sevré. I,e voir content, c'est voun 
dire que je le suis. Il faut, en effet, cela pour que je le sois 
à Lyon ! . . . 

L'administration théâtrale nouvelle se conduit bien, 
et je ne pense pas que Valmore doive craindre de se lier 
encore pour un an. Au reste, puisqu'il aime Lyon et que 
voilà Bordeaux pris, ce parti deviendra une nécessité. 
Priez pour nous. Moi, je prie pour votre bonheur et pour que 
la clé des prisons vous tombe sous la main. O beau jour, 
qui me ravira de joie moi-même, à cause du prisonnier 
dont les barreaux me font pleurer et à cause de vous qui 
souffrez incessamment, je le conçois. 



I^yon, le 1 6 Octobre i835- 

...J'accepte vos bons offices auprès de la direction de Bor- 
deaux. Valmore vous en remercie d'avance et pencherait, de 
préférence à toutes les villes de PVance, vers celle où des 
liens d'amitié ont résisté à l'absence. vSi vous ignorez les 
conditions de son engagement, les voici : 6.500 francs 
premiers rôles tragiques et de drames et de comédies, et 
chef sans partage. 

Vous ne dites rien de M. de Peyronuet. Je suis cons- 
i ternée de le savoir malade et enfermé. Gergerès, quel 
1 courage dans cette âme ! Mes prières tombent par terre, 
je le vois bien ; car il est encore là, et rien ne change. Le 

8 



TtS MAIKEI-INE DESRORDF.S-VALMORE 

malheur est en plomb, M""' Géraud le sait bien. Quand je 
me sens étouffée je dis aussi: « Je crois en Dieu tout-puis- 
sant. » I/avenir, c'est lui, n'est-ce pas? 

Obtenez, s'il est possible, une demi-représentation à bé- 
néfice; car ce voyage serait horriblement cher pour moi 
et mes trois enfants, et je n'aurais peut-être pas le cou- 
rage de laisser Hippolyte à Grenoble. Je voudrais vivre et 
l'absence tue. 



f' 



I.yon, fin Décembre i''35. 

Je sais ce (pi'on souffre d'écrire à un ami, quand on 
n'a pu le ser\ir. Je sais aussi, mon bon Gergerès, tout ce 
que vous aurez mis d'éloquente chaleur pour nous rame- 
ner près de vous. J'ai le doux orgueil de croire que c'eût 
été pour vous un bonheur égal au nôtre. Je vous plains 
donc plus que nous, puisque vous l'avez inutilement 
tenté de toutes vos forces. Nous restons à lyyon, d'où 
je vous écrirai toujours, où je vous aimerai comme partout, 
parce que ce n'est plus une chose à ôter de ma vie. 

Ce que je comprends tout aussi parfaitement, c'est votre 
douleur sur M. de Peyronnet, et votre douleur de le sentir 
là-dedans. Ah ! voilà des maux immenses. Je désire du 
fond et de toute l'énergie de mon âme que ceux qui les 
causent en perdent le pouvoir. Dieu ne veut pas que la 
cruauté règne. C'est un temps d'épreuves et de larmes, 
mais où l'espoir couve. 

Je n'ose me plaindre, moi qui suis si frêle, mais libre. 
Je ne sors jamais, mais je peux sortir, et j'oserais murmurer ! 
Ah I toutes ces prisons me font horreur... 



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I 



A JEAN-BAPTISTE GERGERÈS 59 

Sans date. 

M. Jules de Rességuier, qui vient de traverser Lyon, a 
pleuré dans mon cœur du même tourment qui serre le 
vôtre. Il s'agite, comme vous, dans les fers de votre ami 
de Ham. Moi, je regarde en haut, car j'étouffe de tant de 
portes fermées sous ime main d'homme. Nous avons passé 
deux soirs sombres, comme la tour du noble captif. Nos 
pitiés sont au-dessous de sa résignation, Gergerès, et le 
cri qui maudit ses fers sort de tous les partis. Le mien, 
vous le savez, c'est celui qui pleure. C'est une mission, 
je crois. Allez ! je la remplis. 



I.yon, le i^f Juillet 1836. 

Votre lettre m'a fait bien du mal, Gergerès, et du bien 
aussi. Je ne sais ce que j'ai, présentement; mais, après les 
coups de cloche qui me frappent si profondément, d'une si 
grande tristesse, je dis : « Tant mieux ! » pour eux du 
moins, car ils sont délivrés. Mais les perdre si jeunes en- 
core, sentir sa vie privée de consolations pures et char- 
mantes qui la consolaient; c'est un coup qui retentit long- 
temps, pour toujours d'ailleurs, dans cette mémoire déjà 
surchargée de souvenirs funèbres. J'ai pleuré sur vos 
larmes. Votre vie, à vous, est par là bien changée. Ah ! 
vos amitiés sont tristes aussi, et cette pensée me fait 
bien de la peine. Bordeaux et ceux qui me l'ont rendu 
cher repassent si souvent devant mes yeux, que j'ai appris 
ces morts précoces comme si j'avais vu, la veille, ceux si 
promptement disparus. J'ai chancelé, je vous l'avoue, 
sous ces adieux, et je ne les oublierai plus. Déjà, plusieurs 



I 



60 MARCELINE DESttORDES-VALMORE 

fois, j'avai;-. tremblé pour vous, mou bon Gergerès, et, écou- 
tant ce que l'on dit de l'état chancelant du Tasse (i), je 
ne pressentais j)as les autres menaces. C'était bien assez 
de celle-là. 

\'ous n'avez pas attendu ma réponse pour savoir que 
ces événements ajoutent au besoin que j'aurais de vous 
revoir, bien que ce soit triste de se regarder avec des larmes 
dans les yeux. Cette tristesse môme m'attire et m'attirera 
plus puissamment encore à ce Bordeaux toujours si 
brillant, si mélancolique, si rêveur, si chantant, et toute- 
fois si pieux et si sombre pour moi. Qu'mie vie si courte 
recèle d'impressions ineffaçables ! 

Notre mobile existence appartient tellement au hasard 
que je vous tends encore la main, sans renoncer à l'espoir 
de vous rejoindre. Valmore se retrouve libre en avril pro- 
chain. Jusqu'ici du moins il n'a pris aucun parti, et il m'a 
répondu, l'autre jour, qu'il retournerait à Bordeaux 
volontiers, si des propositions l'y appelaient. Vous voilà 
instruit de sa disposition. Vous verrez. 

J'ai passé tristement l'hiver. Ma chère Inès, une petite 
Bordelaise passionnée pour son pays, a lutté un mois 
contre ime croissance si ])rompte et mêlée d'une maladie 
si grave, que j'ai été moi-même malade de frayeur et de ■ 
fatigue. Dieu me l'a laissée, Gergerès, et n'a pas voulu de ^ 
moi qui m'étais offerte si ardennnent en sa })lace. KUe 
est en pleine convalescence présentement et à l'unisson 
de santé avec mes deux autres chers enfants, qui se 
feraient tant de joie de vous revoir. Jugez si votre sou- 
venir est dans celui qui leur reste de Bordeaux ! lycur 
éducation sérieusement simple en a fait jusqu'ici de très 
purs et très aimables enfants. Je les mets sous la protec- 



(i) Sans doute M. de l'cvroiuiet. 



A JEAN-HAPTISTE GERGERÈS 61 

tion de Dieu et de tous les amis pleures qui sont retournés 
à lui. Mon premier vœu à genoux est qu'ils soient d'hon- 
nêtes âmes. 



Lyon, le 20 Octobre 1836. 

Votre cœur ne vient-il pas de s'ouvrir à une grande 
joie (i)? lyC passé laisse-t-il place à une émotion pure, Ger- 
gerès; et la liberté enfin, n'est-ce pas toujours la liberté? 
Après cette noble victime de tous les dévouements, après le 
salut de mon âme à la veille saisissante de sa délivrance, 
c'est à vous que j'ai pensé et c'est à vous que j'écris, afin 
que ce peu de lignes, en ces troubles de bonheur amer, 
rencontrent vos yeux humides, j'en suis sûre, du même at- 
tendrissement. Je ne doute pas de cette nouvelle. Ce 
serait trop affreux. 

Puis- je oser vous parler de moi, à travers un intérêt 
pareil? Je me glisse à côté pour vous laisser vite à vos 
douces impressions. Pauvre Gergerès ! vous les avez bien 
achetées, car vous avez bien souffert... 

Je vous écrirai plus tard. La Providence regarde 
encore une fois cette pauvre barque qui tient à votre 
cœur par un fil, car on ne se met pas impunément à aimer 
les malheureux. Nous le sommes, Gergerès. Il y a en moi 
quelque chose qui gémit sourdement contre ce mourant 
exil qui écrase ma vie. Je manque d'haleine, et une fièvre 
lente me dévore. Mon âme est toujours à genoux devant 
Dieu pour qu'il ôte mon mari de cette profession, pour 
laquelle il n'est pas plus fait que moi. Mais je me consume 
en prières inutiles. Tout ce qu'il a d'intelligence et même 



I 



(i) Ifl. sortie de prison de M. de IVyionuct {IL V.). 



62 MARCELINE DESBORDES- VALMORE 

de vertu ne ronijjra i)as raiineau (|ui le tient et l'entraîne. 
Ah ! mon Dieu ! i)ourquoi cette résistance, à côté de toutes 
mes résignations? Il veut toutefois tenter de quitter le 
théâtre. Je vous écrirai si ce vœu, qu'il partage présente- 
ment avec moi, de toutes ses forces, est un peu secondé 
par... hélas ! ])ar notre meilleur ami et maître, Dieu ! 

Je suis plus malade que jamais. J'ai présentement mes 
trois enfants gai^, bons et charmants. Ils ont été couverts 
de prix, cette année; et ma petite fille est sauvée de sa 
grande maladie... 

M. de Peyronnet respire un air libre. Voilà un de mes 
vœux profonds exaucé. Recevez ma joie digne de la vôtre, 
et que l'avenir achève de vous guérir. 

Je vous aime, car je me plains devant vous. 



I 



I<\on, le 31 Janvier iV^y. 

...Un second Théâtre Français \ient d'être accordé à Paris, 
à MM. Victor Hugo et Alexandre Dumas. Valmore a leur 
parole pour y être attaché, comme acteur régisseur en chef 
et metteur en scène; ce qui, dans l'état presque indigent 
où nous sommes, nous donnerait un sort fixe dans l'aisance 
et le pouvoir d'élever convenablement notre famille. Mais 
ce théâtre est comme un beau ])alais en l'air; il faut 
600.000 francs ])our l'élever. D'une part l'argent, de l'autre, 
le temps de le bâtir, rejettent au moins à un an l'exécution 
de ce plan. 

Attendre dans l'inaction est impossible, puisque nous 
vivons au jour le jour, comme les parias dans le désert, 
lycs voyages, les faillites, les émeutes nous ont appris 
tous les secrets des ])rivations et de l'infortune réelle. 
Nous vivons à Lyon, cette ville de toutes les misères nues. 



I 



A JEAN-BAPTISTE ORRGERÈS 63 

Il faut habiter cet enfer sans âme et sans pitié pour ne pas 
donner, donner, donner toujours. C'est le mot qu'on res- 
pire en se levant et en se couchant, et l'on meurt par-dessus 
le marché de n'avoir que cela à répandre. Ajoutez-y l'in- 
quiétude amère, l'attente fiévreuse d'une émeute pro- 
chaine par trente-cinq mille ouvriers sans pain, sans feu, 
sans vêtements, et vous comprendrez notre position, 
Gergerès. D'un autre côté, si le directeur, qui a besoin de 
Valmore dont il croyait pouvoir se passer par un faux 
calcul d'économie, lui refait de nouvelles propositions, 
Valmore a la presque certitude d'une faillite nouvelle 
avant trois ou quatre mois. C'est donc partout un grand 
trouble, mon frère, puisque vous laissez sortir ce nom d'un 
cœur aussi triste que le mien. 

Cécile Rémy m'apprend la mort toute récente de la 
dame dont on dédirait connaître le sort. Ne vous en informez 
donc pas, car c'est présentement une heureuse femme, 
non pas que je haïsse ou dédaigne la vie, prise comme je suis 
par tant de liens que j'adore; mais voyez, Gergerès, tout 
ce qui étouffe cette pauvre flamme errante, et vous me 
pardonnerez si j'ai jeté quelquefois un oeil d'envie sur les 
tombes où j'allais prier. 



i" pL-vricr 1837. 

Présentement, j'arrive à ce qui me soulage de cette 
lettre mélancolique, c'est-à-dire à vous renouveler ma 
tendre gratitude pour l'agitation que vous causent mes 
lointaines misères. Vous êtes bien, en effet, l'avocat du 
pauvre et de l'abandonné, mon bon Gergerès; et quelque 
bon ange, en passant près de votre âme, entendra peut-être 
ce qui s'y passe pour \'os humbles amis. Gergerès et l'ajige 



I 



(V'i MAncni-iNi; Dr.ShORnrs-VAi.MouF. 

c<)ni])reii(lront qu'il faut être Dieu ])our changer, de fond 
en conilîle, un sort attaché à ce fil mouvant mais unique 
qui a fait de Valmore un comédien, c'est-à-dire tout le 
contraire de ce qu'il semblait devoir être sur cette terre 
où je l'accompagne, dans le même étonnement, comme 
vous savez. 

Pour quitter le théâtre, il faudrait un terrain solide, 
une place relative à l'intelligence et aux habitudes de 
mon mari. Ce serait enfin dans le département des arts 
([u'il faudrait l'incruster. Il a quarante ans, et il en a 
passé plus de vipgt-cinq dans les bibliothèques, dans 
les ateliers de peintres et de toutes sortes d'artistes; ce 
qui lui vaut d'être à son tour consulté par une foule d'au- 
teurs, parce qu'il est plein de mémoire et de goût pour ce 
qui concerne la science historique, la couleur et le costume 
de chaque époque dont se compose le grand album du 
monde. Mais tout cela lui donnera-t-il, hors de ce théâtre 
si accidenté, cinq ou six mille francs qu'il lui donne ou lia 
promet par an ? Voilà ce qui nous préoccupe, depuis neuf 
ou dix années de dégoût et de tristesse dans nos caravanes 
sans eau pure, mais ce qui devient une véritable fièvre 
en ce moment où il faut nous embarquer tout à fait au 
hasard. 

ICcoutez, mon lK)n ami, et ])rnir finir ce volume de 
plaiîites qui ne r^ont ])r)i;it toute;; i)ersonnelles, je vous pro- 
mets de vous écrire le lendemain même du jour où je sau- 
rai quelque chose de positif; mais je vous laisse juge de 
mes anxiétés et de l'impossibilité où vous êtes, d'y rie i 
changer, puis.que vous n'êtes ni Dieu ni roi — Dieu merci, 
quant au dernier ! Pensez-vous que si vous étiez riche, 
vous verriez ainsi jusqu'au fond de mon âme? Non, sur 
ma parole, Gergcrès. Mes amis riches (j'en ai quelques-uns 
d'infiniment aimables) me croient dans l'aisance. Ils se 



A JEAN- BAPTISTE GERGERKS 05 

figurent presque que je voyage pour mon agrément ou 
pour ma santé, et que tous ces cris de détresse qui s'é- 
chappent de mes pauvres livres, qu'ils lisent comme des al- 
manachs élégants, que ces cris, dis- je, sont là pour la 
rime ou la mesure de vers que j'invente pour mes récréa- 
tions et pour obéir à une organisation niélanco]i([ur dont 
il;; nie f'jiit gaînient li guerre. 

Hier, un commencement d'émeute a eu lieu à la porte 
d'un b:l brillant, où deux ou trois cents ouvriers se sont 
rassemblés en criant anathème aux danseurs. Dieu veuille 
que ce peuple au désespoir ne nous entraîne pas avec lui 
dans un, abîme. Nous sommes environnés de forts, et l'on 
s'est expliqué sur l'usage qu'on eu ferait au moindre 
mouvement des ruisseaux. C'est ici le nom que donnent 
les fabricants à leurs ouvriers. Que d'imprudence ! 

Je vois un bel oiseau qui fend nos brouillards, comme ma 
pensée, Gergerès. Mais l'oiseau peut aller à Bordeaux, et 
pas moi !... 



Paris, 14 Février 1838. 

...»Si j'avais un peu de temps et de solitude, je pourrais 
peut-être, à force de travail, réparer un peu à la fois le 
passé désastreux ; mais les travaux du ménage et les visites 
iautiles m'absorbent. Ce n'est que la nuit qu'il m'est 
possible d'écrire, et ce métier me brise. Mais à qui la \ie est- 
elle douce et légère, quand elle a plus de vingt ans ? 

Hippolyte rêve déjà beaucoup à vous serrer les mains 
qu'il se rappelle si pleines de gâteaux. Inès vous ouvre ses 
bras, pour vous remercier de l'asile des vôtres. Je lui ai 
raconté cet événement de son enfance. Jugez si je vous 
ai fait une amie, de cette petite Bordelaise toute passion 

9 



66 MAUt'ELINl- DESIiORDEfei-VALMORE 

et tout soleil. Ma blonde et gracieuse Liiie se ressouvient 
de tout et pleure toujours. Hélas ! cette charmante fille 
pleure déjà tout ce qui est loin et tout ce qui s'en va. 



16 Dôcombr»; 1838. 

Votre lettre, arrixée en notre al)Sence, dans un logement 
dont le sort nous avait brusquement enlevés pour nous 
emporter dans les Alpes, votre lettre toujours bonne et 
chère a passé par de jolies mains de femme dont la bien- 
veillance m'a cherchée pour me la rendre. Cette fenune 
à qui je dois cette consolation, c'est la fille de Nodier, que 
je n'ai jamais vue, mais que j'aime. 

Vous avez eu vos peines, bon Gergerès ! Vous en avez eu 
de lourdes et d'amères. Vous payez pour plus tard, où j'ose 
espérer moi-même arriver tout agitée aussi. Je connais, 
d'ailleurs, votre courage et la consolation que vous puisez 
dans le bien qu'il vous est permis de faire. Moi, je n'ai 
])as en moi celle de vous écrire au milieu de tout ce qui 
nous a enivrés de douleurs. Il faudrait un livre pour vous 
dire notre nouveau naufrage. Kn voici l'abrégé — les 
larmes, les fièvres, les fatigues, votre C(eur ne les devinera 
([ue trop. Je suis bien lasse de me i)laindre. Je suis quel- 
quefois huit jours sans parler autrement que pour dire 
bonjour à mes chers enfants et à mon mari consterné, 
comme moi, de la rudesse du sort. 

Quand votre ami partait, l'Odéon se fermait. Nous étions 
encore une fois sans position et dans l'effroi d'attendre. 
On propose alors à Valniore une année de l'Italie, trois mois 
à Milan, trois à Rome, trois à Naples et trois autres à 
Gènes, son v^oyage et le mien payés, des honoraires conve- 
nables, assurés par une société de millionnaires, le tout 






A JEAN-BAPTISTE GERGERÈS 67 

attesté par un correspondant de théâtre, homme âgé, 
prudent et plein d'expérience. On nous pousse à prendre 
ce parti. M}^^ Mars se laisse entraîner, comme nous. En 
cinquante heures, ce déchirement s'opère; mes meubles 
reçus chez un ami, mes malles faites, nos places arrêtées, 
mon fils placé en pleurant comme l'exigent ses études, et 
nous tombant tous quatre dans la diligence, mon mari, 
mes deux filles et moi, ivres de douleur, de surprise et de 
fatigues. 

Nous courions à notre perte, tout déchirés de ce nouveau 
sacrifice. Les contrats étaient faux, les privilèges faux; 
des fripons voulaient exploiter le couronnement de l'em- 
pereur d'Autriche à Milan : ce qu'ils ont fait en aban- 
donnant, après, leurs victimes dans ce pa3^s étranger, 
à 260 lieues de Paris. M^i^ Mars a perdu lo.ooo francs, pour 
le plaisir d'être couronnée et couverte de fleurs par ce 
peuple idolâtre de son talent; et nous, Gergerès, nous 
avons vendu ce qu'ils avaient eu la pitié de nous laisser, 
pour regagner... quoi? les rues chères et indifférentes de 
cette France qui ne veut pas de nous. 

Allez, c'est bien assez de vous avoir écrit cela, les yeux 
tremblants de cette secousse. Il y a un moment où l'on 
s'enferme. Mais ne pas vous répondre était un reproche 
de tous les jours, et il fallait bien justifier mon silence. 
Je vous conjure aussi de le dire à Cécile, jusqu'à ce que je 
lui écrive à elle-même dans un moment d'intervalle du 
travail fiévreux où je me suis jetée, depuis mon retour, 
pour nous soutenir sur l'abîme jusqu'à ce que la Providence 
nous regarde encore. 

Mon mari, si aimé de tous, a des promesses et quelque 
espoir; mais l'encombrement augmente partout et nous 
nous demandons quelquefois si l'espoir même n'est pas 
une dérision, ingrats que l'on est ! Voilà du soleil et trois 



6S M\ncELi\ii nEsnonni;s-v\t.MoriE 

enfants si bons, si sages, si laborieux ! tant de croyance 
en moi, tant de besoin d'aimer, de prier pour mes amis 
absents ! Ne vous ressouvenez que de cela, cher frère de 
mon passé, et que ma lettre n'aille pas, comme une feuille 
morte, s'abattre sur vous pour désoler votre âme. Je suis 
plus heureuse encore peut-être que je n'ai mérité, et j'ai 
des moments d'une espérance si vraie, qu'elle me donne 
ce que je n'ai pas. 

Serrez, en mou nom, les mains de vos sœurs fidèles à tout 
ce qui est bon et triste. Mes enfants ont tous vos souvenirs 
vivants dans leur belle mémoire, Gergerès, c'est tout le 
bonheur de Bordeaux. Mon mari vous aime et vous estime 
profondément dans sa misanthropie que vous avez quel- 
fois combattue. Son malheur est d'abhorrer le théâtre 
et de ne savoir par où en sortir. L'époque étouffe de 
malheurs... Mais je rentre dans la i)lainte, et je veux vous 
quitter le courage au cœur. 

Au revoir Gergerès, quelque part!... 



Paris, le 12 révricr 1S39. 

...En perdant l'espoir de ramener mon mari à Bordeaux, 
comme artiste, je suis tond>ée dans une nouvelle tristesse; 
car il s'est vu forcé de signer un engagement à I^yon., 
cette \ille d'épreuves et de bien des misères subies. Je 
ne peux pas vous dire à quel point le nom seul de Lyon me 
bouleverse l'âme. Jugez de ce que j'éprouve, à l'idée d'y 
voir retourner mon mari sans moi qui, dans l'intérêt de 
nos enfants, me laisse à Paris pour surveiller leur éduca- 
tion et l'amener à bien. C'est ici que l'appui de Dieu m'est 
nécessaire. Je n'ai jamais subi ni cru possible une sépa- 



A JEAN-DAPTISTE GERGERÈS 69 

ration dans tous nos malheurs, et je deviens froide quand 
j'y pense. Oui, la vie est grave, mon bon a:mi et, oans 
l'intarissable amour de la Providence qui nous atteint 
jusqu'au fond de nos désespoirs, nous deviendrions peut- 
être méchants, ce qui serait le pire de tous les malheurs... 



Paris, le 28 Juin 1839. 

...O Gergerès ! où votre cœur a-t-il trouvé li possibilité 
d'un article dans Violettes (i) ? 

Ce pauvre ouvrage n'a qu'mi mérite à vos yeux d'ami, 
c'est qu'il nous a tirés d'un pas bien grave. Merci, à ce 
compte, de votre aveuglement paternel pour moi. Dieu 
vous le pardonnera. Vous avez dépensé bien de l'esprit 
dans une faible cause. J'ignorais que l'ouvrage eût été 
jusqu'à vous. L,'éditeur ne voulait pas le risquer durant 
ces temps d'orage et de naufrage dans la librairie. C'est 
affreux à voir, dit-on. Le besoin de rentrer dans ses avances 
l'aura poussé à le jeter au vent. Sans doute qu'il en place 
beaucoup dans cette stupeur. Les bons livres même ne 
se vendent pas du tout. Dites-moi, mon ami, dans votre 
réponse que je vous conjure de ne pas affranchir, sur 
quel libraire M. Dumont peut-il porter sa réclamation 
pour ses fonds du volume de Pauvres fleurs? Il ne s'en 
souvient pas et moi non plus, et M. Dumont a grand 
besoin de recueillir lui-même les petites sommes; il en 
perd d'énormes, par les faillites qui éclatent. 

J'en arrive à ce que votre âme a rêvé dans l'intérêt de 
ses amis ruinés. C'est votre main dans les miennes et la 



I (i) Violettes nouvelles, roman do Marceline, p. ini (.a i^.V). Vai>. IHuu >ii!. 
-' Nul. 



70 MARCKLINF, DESBORDES-VALMORE 

gratitude dans les yeux, que je \'oug dis : Non, mon bon 
Gergerès ! eu travaillant bien, nous ne succomberons pas. 
Cette idée est d'un ange, mais de tels discours sont sacrés. 
Il y en a de plus malheureux que vos amis. 



I.e 25 Juillet 1839. 

...On dirait, Gergerès, que l'espoir se ferme devant moi. 
Mais je l'ai dans le cœur cei)endant, et plus mon sort exté- 
rieur s'humilie, ])lus j'entends des promesses au dedans 
de moi-même. Pour où? ])()ur cpiand?... J'attends à ge- 
noux. 

On m'a dit que vos théâtres étaient fermés. Ceux de 
Lyon sont aussi chancelants. Paris se soutient mieux, 
malgré ses orages. Toutes les nations s'y précipitent, et 
j'entends beaucoup de bruit du haut de mon cinquième 
étage. 



I 



Paris, 9 Mars 1840. 

J'ai im bonheur à vous apprendre, bon et cher ami! 
Je me hâte de le prendre par les ailes, comme un papillon 
qui pourrait fuir, et je vous l'envoie afin de vous donner 
un moment de joie. 

Ce bonheur inattendu, c'est une pension nouvelle de 
1.200 francs. PUle tombe, comme du ciel, sur le toit si 
pauvre ([ue vous avez visité durant mon absence. Elle me 
retiendra peut-êire à Paris, au moment où j'allais le 
quitter avec ma famille, au moment où j'étais arrivée 
à ce degré de malheur qu'il n'y avait plus d'autre ressource 



A JEAN-BAPTISTE GERGERÈS 71 

que le silence et la résignation. J'allais partir dans trois 
semaines pour rejoindre mon mari toujours à Lyon sans 
moi, et qui est bien malheureux ainsi, tout seul... 



Taris, 2 Septembre 1840. 

Quand je vous dirai que votre lettre m'a vivement tou- 
chée, vous le savez, j'en suis sûre, mon bon frère ! J'en ai 
fait passer la substance à Valmore et, pour remplir mon 
devoir de correspondant, je vous envoie, à mon tour, tout ce 
qu'un homme de cœur peut ressentir et dire à celui qui 
le comprend pour le plaindre et pour le consoler. Sur 
le point de partir pour Bruxelles, où je vais l'aider durant 
quelques jours à la patience et au courage, nous causerons 
encore de notre labyrinthe et, s'il \-ous était donné par la 
Providence de nous en faire sortir, je la bénirais surtout 
de vous choisir pour nous relever de nos épreuves, car vous 
êtes the most henevolent heart that I know. Mais notre situa- 
tion n'est si diffici'e que parce qu'elle n'est pas simple. 
Libres de choisir, Valmore et moi, nous quitterions Paris 
qui ne va pas à nos maux, et à nos goûts solitaires; et ce 
serait Bordeaux, avant tous les pays, où nous ramène- 
raient nos souvenirs de cœur. Voilà qui est vrai et ce que 
nous avons dit cent fois. Je vous ressaisirai avec une joie 
infinie, bon Gergerès. Vos sœurs ont laissé des souvenirs 
doux et voyants dans le cœur de mes enfants, et je les 
aime comme des anges. Ce climat doux et plein de soleil, 
enchante encore mon imagination. En voilà donc plus 
qu'il n'en faut dire, pour vous donner une idée de mon 
penchant fidèle vers Bordeaux. Le retour de IM"'^ Cons- 
tant, si bonne et si triste, serait un motif à joindre à tous 
les autres; mais connnent choisir, à présent que les enfants 



il MAUCELIND DESBORDES- VAI.MORR 

sont en pleine éducation, et que deux ont voulu être 
peintres? Inès, toute musicale, veut achever d'acquérir 
un talent sur le piano, et je suis tellement l'esclave de cet 
ordre de choses établi depuis quatre ans, que j'ai subi 
l'intolérable tristesse d'une séparation qui rend mon mari 
plus malheureux encore puisqu'il est seul, et qu'il est 
devenu bien plus attaché encore à sa maison que vous ne 
l'aviez autrefois connu. Voilà ce qu'il m'a dit. Si tout espoir 
nouveau est ôté pour lui d'une place à Paris, et s'il est forcé 
de continuer la carrière du théâtre, c'est à Bordeaux 
qu'il désirerait aller et prendre les «pères nobles» de la comé- 
die et de la tragédie, parce que la Belgique n'offre plus 
aucun avantage d'argent et que le climat le porte à beau- 
coup de tristesse. Mais on assure, Gergerès, que le théâtre 
de Bordeaux n'est plus tenable et qu'il se ferme, tous les 
six mois, par les mauvaises affaires des directeurs. Est-ce 
vrai? Nous vous autorisons à vous enquérir de la possi- 
bilité d'un engagement, pour l'emploi sérieux dont je vous 
parle et que Valmore se déciderait volontiers à prendre, 
ayant atteint sa quarante-cinquième année, à peu près, 
et que l'on veut présentement partout une grande fleur 
de jeunesse. 

Mi'<î Elisa Wenzel, dont vous vous rappelez sans doute 
le talent, maintenant mariée, devenue plus belle, mais 
moins jeune aussi, veut prendre les « mères nobles » et de 
caractère, termes que comprennent tous les directeurs. 
Elle m'a conjurée de vous intéresser à ce qu'elle retrouve 
son bien-aimé théâtre de Bordeaux. Conune je pense très 
sérieusement qu'on ne pourra y faire une plus charmante 
acquisition, je vous prie à mon tour de la comprendre dans 
la démarche que vous tenterez pour mon mari. vS'il y a force 
majeure de contmuer le théâtre, il faudra bien que mes 
chers enfants suivent notre destinée; et votre bon vouloir 



A JEAN-BAPTISTE GERGERÈS 73 

s'exercerait, par suite, pour le nid tout entier. L'édu- 
cation de Ivine est complète, à la peinture près; et notre bon 
Hippolj'te, qui est encore dans sa robe de séraphin, trouve- 
rait du bonheur partout avec nous, pour^al qu'il y eût là- 
bas une palette et des couleurs à bro^-er. Mon cauchemar, 
à cette heure, est le tirage de la conscription qui pend sur 
ma tête, comme l'épée de l'histoire. Un remplacement 
vaut aujourd'hui 5.000 francs à Paris... Si le sort l'em- 
menait, j'irais avec lui, Gergerès ! Je suis trop malheureuse. 
Répondez-moi, mon ami, si le théâtre offre quelque chance 
pour mon cher Valmore et pour Elisa Wenzel. Je vous 
répète que Bordeaux est toujours la seule ville qui pourrait 
m'attirer à elle, parce qu'avant tout je suis votre fidèle et 
attachée ^^[ y 



27 Novembre 1841. 

...Je n'avais pu partir avant les débuts de Valmore à 
rOdéon. Le sort, qui nous éprouve violemment depuis tant 
d'années, a voulu du moins que, du côté de l'orgueil, il fût 
un homme heureux. C'est, du reste, une garantie pour son 
avenir, soit que l'Odéon devienne florissant et poursuive 
le succès qu'il obtient en ce moment, soit que ce théâtre 
ferme encore une fois pour la dixième et le rende libre 
de chercher fortune ailleurs. 

Je ne vous redirai pas que, dans ce cas, trouver un 
asyle à Bordeaux serait un bonheur pour moi, dans l'in- 
térêt de mes enfants et de toutes mes sympathies qui 
m y rappellent. Vous saurez bientôt comme nous, j'es- 
père, à quoi vous en tenir sur l'Odéon comme sur le 
directeur qui rouvre à Bordeaux, dans le cas où Valmore 
y conviendrait, à l'aide de vos bons efforts pour l'y engager; 

10 



74 MARCEMNK DESBORDES-VAl.MOUR 

il vomirait tenir son emploi de comédie et tragédie, grands 
pères nobles (style de théâtre), pour 500 francs par mois. 
C'est ce qu'il gagnait à Bruxelles, et six en Italie. 



Orléans, le 22 Juillet 1842. 

...Ce n'est pas encore le bonheur qui m'a rendue silen- 
cieuse, depuis votre départ. J'ai subi le même sort tout 
varié d'incidents, tel que l'a fait la Providence à tous ceux 
que j'aime. Nous sommes au même point qu'en vous disant 
adieu. L'Odéon n'est toujours qu'un ])rovis()ire stérile, 
malgré les fanfares des journaux et la présence de 
M^'*^ Georges, qui a pourtant rendu valeur à cette forêt 
noble de Paris; mais la moitié des recettes, prélevée pour 
payer son beau talent, ne laissait aux plébéiens, dont nous 
sommes une parcelle, qu'un partage si nnninie qu'il 
a coulé tout entier dans les dettes laissées par M. d'Kpagny, 
directeur démissionnaire. Mais que tout cela est froid 
à vous raconter ! Vous saurez avec i)lus de plaisir que je 
s lis depuis quelques jours dans une douce vacance, 
chez mon amie de toute ma vie, M"'f" Branchu, retirée à 
Orléans et chez laquelle je viens quelquefois respirer les 
b )ns bouquets de son glorieux passé. Mon cher mari voyage 
un peu dans ce moment vers I.,yon et Genève pour y faire 
connaître, durant la fermeture momentanée de l'Odéon, 
la tragédie de M. de La Rochefoucauld. Ce grand seigneur 
fort riche et, dit-on, fort libéral, fait ainsi voyager à r.e:; 
frais huit acteurs qui étaient là, les bras ballants, à s'en- 
nuyer beaucoup au soleil que j'aime tant, moi ! Mon cher 
mari n'a pas voulu mettre obstacle à ce voyage pour' 
ses associés plus pauvres encore que nous, et j'ai ])ri:; 
sa place dans la visite qu'il était sur le ])oint fie rendre' 






A JEAN-RAPTISTE GERGF.RKS 75 

à Orléans. I^e doux repos, que j'y prends depuis quelques 
jours, me permet de remplir une de mes chères volontés, 
celle de vous écrire, mon cher frère, et de vous rappeler 
une des personnes de ce monde qui vous aime le plus. 



24 Décembre 1842 (Noël). 

\'ouG verrez, cher frère en poésie, en charité, en amitié 
pure, un livre (i) tomber dans vos bras, comme un oiseau 
lourd de tous les plombs qu'il porte en lui. Je n'y attache 
pas le plus léger désir de succès. Qu'importe ce monde ! Je 
n'ai pu le signer du nom que vous aimez toujours, parce 
que la poste est très rude. 

J'apprendrai l'orthographe et tout, ailleurs. Ce livre, 
c'est l'acquit d'une avance faite par un honnête éditeur. 
Il a fait un vrai coup de tête et de cœur, en mettant de 
l'argent sur une si faible garantie. Faites- en vendre deux 
à Bordeaux. Ce sera bien pour M. Dumont. 

Je ne vous demande point pardon d'un silence qui m'a 
été pénible jusqu'à la douleur. Tous les incidents qui l'ont 
causé sont des espèces de Stations au Calvaire. Vous avez 
un cœur qui comprend, Gergerès. J'ai beaucoup souffert. 
\'otre absolution, s'il vous plaît ! 

Un journal portant votre lettre, Gergerès, m'a frappée 
un des jours de ma convalescence. Ce journal avait été 
mêlé à plusieurs que mon mari rapporte parfois, du théâtre 
de l'Odéon; et mon regard, qui ne cherche rien, d'ordi- 



(i) Sans doute Bouquets et prières, recueil de poésies de^ Marceline, qui 
porte Li date de 1843. Elle ne l'avait pas « dédicacé u à Gergerès, parce 
qu'on ue pouvait affranchir au pri.x oïdiiiaire un livre jKjrtant un 
ex-iiono (II. V.). 



I 



76 MARCELINE DESBORDES- VALMORE 

nuire, lUiiis ce Ilot de noin'clles, de criiiies, de grandes 
désolations, a été comme attiré miraculeusement vers ce 
Gcrgerès, qui m'a dit quelque chose; puis enfin l'article 
qui m'a confirmé que vous serez toujours pour moi le 
meilleur des frères. J'en demeure touchée et, vous le voyez, 
j'arri\e à vous avec toutes mes petites chansons, comme 
autrefois. Mettez-les sur votre fenêtre, aux rayons du 
b:au soleil de Bordeaux, parmi les fleurs de vos sœurs et 
leurs prières aussi, plus dignes de monter. 

Ce que vous m'avez écrit dans le temps, pour Augier (i), 
d'un retour à Bordeaux, m'a beaucoup émue et consternée 
à la fois. J'ai pressé votre lettre dans mes mains, et l'ai 
montrée à Dieu. ïlcoutez, mon bon Gergerès, mes amis vrais 
et fidèles sont pauvres; ils ne peuvent rien changer au 
présent ni à l'avenir de mon sort. Ils en adoucissent 
beaucoup l'asjjérité ])ar ce baume qui ne se vend qu'au ciel, 
pour rien ! Mes amis riches me croient à ])eu près riche, 
et se fient à cet égard sur l'ordre de notre conduite et 
notre amour du travail. Je les aide de bonne grâce à ce 
rêve. Si je leur montrais les blessures, je sais bien ce que 
feraient ces amis-là. Allez, Gergerès, j'ai plus de raison 
qu'il ne paraît. Je ne tenterai rien, Dieu viendra quand il 
en sera temps : il est bien évidemment notre appui, depuis 
cinq ans, puisque enfin nous voilà ! L'Odéon ])araît vouloir 
sortir de ses cendres. On y vient. Valmore avait reçu 
400 francs de parts, ce mois-ci. Valmore en dirige la scène. 
Qui sait si la Providence ne va pas éclater dans cette 
réaction? Je vous assure qu'ils l'auront bien méritée, car 
c'er.t comme sur le radeau de la Méduse, qu'ils ont ramé 



(ij VicUjr AugiiT, g-iidrc dj I'ig;iuU-lY<-bru 1 cl pù.c d'iùiiilc Augi' 1 
ilomm.' di loi, violo:iisle pjssioiin*!;, plein <lc fiu, dj bonté, d'origina- 
lité (H. V.). 



i 



A JEAN-BAPTISTE GERGERKS / / 

et cherché terre. Mais de quoi viens- je parler à vous, 
si près des cris et du sang de Barcelone (i) ! Que vous devez 
souffrir, âme de paix et de miséricorde ! 



Paris, le 34 Janvier 1843. 

C'est moi, bien tard, mon bon frère. Vous ne dites pas 
si haut que mon cœur, que c'est en effet bien tard, ^"ous 
qui m'avez envoyé, d'un pauvre livre, le prix le plus haut 
que j'en pourrai jamais recevoir. Quel bien vous m'avez 
fait ! Ajouter ainsi la grâce de l'empressement à la grâce 
de l'indulgence. C'était pour me rendre ensemble trop 
sensible et trop fière. Fière, savez- vous de quoi? D'avoir 
deviné que je pourrais à coup sûr vous demander une preu\-e 
de cette intarissable bonté qui m'a. souvent rafraîchi 
l'âme, et j'ai crié, en voyant accourir cette feuille : « Ah ! 
que c'est bien lui ! » 

Qu'il y ait vérité ou fiction dans ce doux éloge, vraiment 
cela m'est égal pour l'auteur. Je sais qu'il y a tendresse, 
pour moi; et c'est cela que je garde en vous remerciant 
de ce qu'il y a de tendre en moi. 

Présentement, je vous dirai que j'ai souffert beau- 
coup depuis un mois. J'ai vu mourir une femme que 
j'aimais. Ce deuil m'a mise au lit. Vous savez comme cela 
fait du mal. Croyez-moi, quand je vous dis que mon temps 
et mon cœur ont été tristement en^'allis. Ma santé n'a 
jamais résisté à une secousse morale. J'ahne Dieu de 
toute mon âme, mais je pleure toujours qu'il ait fait la 
mort, en lui demandant pardon de ne pas la comprendre 



(i) Cette ville, où avait eu lieu u 1 pronunciimii'uto contre le régjiit 
lispartero, avait été bombardée le 4 décembre (H. V.). 



7>< MARCELINE DESBORDES- VAI-MORE 

assez dans ce qu'elle doit avoir de beau. Sou aspect est si 
triste... 

Vous dites, mou bon Gergerès, que je ne vous ai pas 
répondu sur un projet assez sérieux, en effet, de votre 
amitié pour nou:;. Je croyais vous avoir tout dit en vous 
a\()uant frairchement qu'un tel plan ne me ])araîtrait 
])raticalile qu'avec de l'argent et que, sur terre, personne 
n'en a moins que nous; qu'une lutte de cinq ans semés de 
voyages et l'éducation de mes trois enfants, ont épuisé 
tout, jusqu'à une part de notre humble avenir, et que 
nous n'avons nul ami riche qui sache que nous sommes 
pauvres, par la certitude où je suis que pas un de ces amis 
ne viendrait à notre secours pour nous aider dans une 
entreprise grave. Mes vrais amis sont pauvres ou à peu 
près. 

Il ne faut donc pas songer à bouger de Paris où nous 
végétons, par le fait, sauf le semblant de prospérité qui sou- 
lève en ce moment l'Odéon pour plus ou moins longtemps. 
Si sa position se consolide, nous sommes sauvés ; car Val- 
more est très aimé, très apprécié du directeur, des auteurs 
et des artistes, comme régisseur général chargé de la mise 
en scène et des costumes. 

Mais, frère, pour quitter Paris à ce compte d'élever 
ailleurs un petit établissement qui conviendrait à nos 
sympathies (iût-ce même à Bordeaux, notre ville aimée), 
c'est impossible. Ce mot de fer : argent, nous interdit 
tout espoir fondé d'être jamais rien que de pauvres 
artistes à la grâce de Dieu, si l'Odéon, après quelques mois 
brillants, retombe encore dans ses cendres. vSi je vous 
disais ce que nous avons souffert depuis cinq ans, vous 
auriez queh^ues cheveux blancs par tendrer.ne pour votre 
Sfcur en Dieu, et les cheveux blancs vieinient bien assez 
vite. 



A JEAN-BAPTISTE GERGERÈS 79 

En ce moment, nous sommes surpris de la foule qui 
revient à l'Odéon. Nous avons eu six cents francs tout à 
coup, et nous en attendons autant dans quelques jours. 
La fortune va-t-elle désarmer? Quoi! ne sentirai-je plus 
ces horribles angoisses, ces nuits sans sommeil que j'ai 
passées sans oser rien dire?... Oui, Gergerès, nous allons être 
contents et relevés. Il y a quelque chose en moi qui me 
dit de bonnes nouvelles, à travers de grandes mélancolies 
de cœur. Si je me trompe encore, je n'en remercie pas moins 
Dieu de cette espérance, et je vous prie de la partager, car 
vous êtes un bien excellent ami. 



Taris, 5 Mai 1843. 

...Un mot, en passant, de l'Odéon. Il se soutient par des 
succès de vogue, mais la base tremble toujours, car la 
subvention n'arrive pas. Lucrèce (i) est une belle créature 
qui plaide en sa faveur, non seulement par la hauteur 
de l'ouvrage qui excite en ce moment l'enthousiasme 
d'une réaction, mais par la manière remarquable dont il 
est joué et décoré. Nous aurons donc, provisoirement 
du moins, im répit contre la famine; c'est l'ange descendu 
aux pleurs d'Agar dans le Désert. Mon fils, notre cher 
Ismaël, aura un peu d'eau; par combien de sueurs son 
pauvre et adorable père l'achète-t-il !... 



3 Septembre iS44- 

...Paris me fait du mal, à force de me séparer de moi- 
même et de ma volonté. 



(i) I^a Lucrèce de Ponsard. 



I 



80 MARCELINE DESBORDES-VALMORE 

Je n'ai pas à \()us réjouir, en vous disant que nous 
sommes plus heureux qu'alors. Non, Gergerès, nous 
vivons toujours sur le bord d'un toit, comme des ramiers 
sauvages prêts à partir, nous ne savcis pour quel climat. 
L'Odéon ne s'est point assuré. On frissonne même qu'il 
ne rouvre ])as, à la mi-septembre. Alors, notre existence 
serait encore remise en question. Cet état de choses est 
arrivé si souvent, qu'il m'a plus d'une fois fait prendre 
le ])arti du silence avec mes amis. 

Rien n'est changé dans un pareil sort. Il faut continuer 
à vivre de cette vie providentielle, plus pieuse qu'une autre 
peut-être parce qu'on y reçoit des marques plus frappantes 
de la volonté inépuisable de Dieu « qui ne laisse jamais 
ses enfants au besoin ». Mais que de nuits sans sonnneil 
])our tant d'humbles jours disputés à la misère ! 



I,c 7 Septembre. 

^jme i^ Pelletier m'a permis d'user des occasions qu'elle 
a de vous envoyer quelques lettres, et j'en profite aujour- 
d'hui. Mais je ne suis pas plus savante sur l'avenir de 
rOdéon. On dit le directeur aux abois. Le ministère ne 
prend qu'un intérêt si froid aux arts et aux artistes (^u'il 
ne fait pas même attention si c'est un honnête homme 
ou un homme sans mœurs qu'il met en possession d'un 
privilège. Cela compte pourtant d'une manière grave dans 
la moralité publique. Tout cela est fort triste. 

Au revoir, sur ces réflexions mélancoliques. Ondine 
vient de passer bravement et victorieusement ses exa- 
mens scientifuiues. C'est une petite fille sage, comme une 
nonne volontaire à qui res])rit sérieux n'ôte pas une grâce 
à votre petite Bordelaise. 



I 



A JEAN-BAPTISTE GERGERIIS 81 

Paris, I" Juillet 1845. 

...L'Odéon vient de fermer ses portes et nous jette dans 
l'abîme de son désastre. Mon mari ne peut renouer avec le 
nouveau directeur, M. Bocage, qui vient d'être pour nous 
bien tristement perfide. A Bordeaux, de riante mémoire, 
je ne savais pas encore ces choses-là. Que je voudrais 
les désapprendre ! Nous voilà redonnés au hasard des 
grandes routes. 

On dit vos théâtres bien chancelants et menacés. Est-ce 
vrai? Le directeur est- il nommé? Le connaissez- vous? 
Est-il de Bordeaux? Les journaux n'en disent rien. Tâchez 
de nous le dire et, si vous connaissez une voie jusqu'à lui, 
soyez assez bon pour nous l'écrire ou le dire à M. Babeuf, 
dont l'aimable femme est notre amie. 

Notre chère Inès est toujours si malade, qu'un voyage 
seul à Bordeaux (à la lettre) rendrait la santé perdue à 
l'ombre de mes chagrins. Voici tout à l'heure deux ans 
que l'estomac lui fait mal. 

Au revoir ! au revoir ! quel que soit le rendez- vous. 



Paris, 2 Juillet 1845. 

L'époque où nous sommes est décisive. Elle ferait trem- 
bler votre cœur d'ami. Si vous saviez par quelles déceptions, 
par quelles basses tromperies nous sommes arrivés à la perte 
de nos dernières espérances ! 

Mon cher Valmore se détermine à chercher une voie 
hors du théâtre qui s'écroule de tous côtés. On lui conseille 
de pétitionner pour obtenir un commissariat dans l'Admi- 
nistration des Chemins de Fer, prête à s'établir sur la ligue 
de Bordeaux à Orléans. Déjà vous lui en aviez parlé, et le 

11 



S2 MARCEIJNE DESBORDES-VALMORE 

\oilà (lui vic-iit mettre- ù contribution votre Ijonne volonté 
pour lui, pour nous. 

Il s'agirait de faire appuyer sa pétition auprès des 
Administrateurs du Chemin de Fer, ainsi qu'auprès de 
M. Le Grand, sous-secrétaire d'Etat au ministère des 
Travaux Publics, par messieurs les députés de la Gironde. 

Ce parti est le seul qui puisse nous sauver. Le tenter par 
\-ous, c'est entrevoir le seul rayon d'espoir que la providence 
dirige en ce moment sur nous. Nous avons beaucoup souf- 
fert et lutté, pour rester à Paris dans l'intérêt de nos enfants. 
Qu'y avons-nous gagné, même pour eux? Rien. Dans quel 
pays du monde ma chère Ondine n'eût-elle pas abrité 
son intelligence avec plus d'avantage? Mais que sert-il 
de m' accabler de nouveau, en replongeant au fond de 
l'irréparable passé? Le présent me suffit, il y faut du cou- 
rage ! 



Paris, le 4 Janvier 1846. 

Mon bon ami et frère. . . i)ardonnez-nioi le tendre poignard 
que j'ajoute encore au nom d'ami que je vous ai toujours 
donné. Nous savons maintenant, aussi bien l'un que l'autre, 
<|ue tous les noms, toutes les amitiés, tous les amours 
doivent être un peu baignés de larmes. Quand même je ne 
vous appellerais jnis mon frère, cesseriez-vous pour cela 
de \'ous souvenir que \'ous en êtes le plus malheureux ? 

Nos lettres se sont tristement croisées, elles se parlaient 
bien la même langue. Je n'en sais plus d'autre, depuis 
longtemps. Le sort nous tient dans ses plus sévères 
étreintes. J'ai trop peu la faculté de respirer pour vous don- 
ner des détails que votre affection me demande. Depuis j 
deux ans garde-malade de ma chère Inès, je viens de l'être 



A JEAN-BAPnSTE GERGERKS 83 

de moi-même. Pourtant je ne puis longtemps m'accabler, et 
me voici debout, auprès de mon cher devoir. J'en ai d'autres 
encore, celui d'égaler mon mari dans le courage avec lequel 
il supporte une destinée de plus en plus contraire. Je vou- 
drais tant l'en consoler ! Il se fatigue à chercher une place 
qui le fuit. vSon ami Edouard Laffitte, qui lui est sincère- 
ment attaché, racontera ce qu'il sait de nos traverses. Il 
part pour l'Espagne, dans le dessein très sérieux d'y 
devenir directeur et d'y attirer mon mari près de lui. A 
cet égard, notre parti est courageusement pris de quitter 
la France, s'il réussit dans le plan de s'établir lui-même à 
Barcelone; ce qu'il va tenter, muni de lettres excellentes 
et bien adressées. Si le hasard fait que vous connaissiez 
quelqu'un un peu influent dans ce pays, je vous demande 
avec confiance quelques lignes pour notre loyal ami. Ces 
lignes et son voyage n'auraient pas un heureux résultat 
pour lui, nous aurions le même résultat pour nous, cela 
est sûr. 

Mon cher mari, qui vous envoie ses plus affectueux 
souvenirs, est, depuis dix mois, bercé du vain espoir d'une 
place dans les Chemins de Fer. Des milliers d'hommes 
s'y précipitent. E' espérance se rallume et s'éteint, tous les 
huit jours. Quelles nuits ! Quelle vie haletante, mon cher 
bon ami, et comment oser m'en plaindre devant les blessures 
saignantes de votre cœur ! 



(Sans date. 

...Nul changement ne survient dans la santé de ma chère 
Inès. Il lui faudrait Bordeaux et son soleil. Hélas ! moi, 
il me faudrait sa vie si étroitement liée à la mienne. 

Un événement heureux, et qui nous consterne pourtant, 



84 MARCELINE DESBORDES- VAI.MOUE 

change tout à couj) notre détresse. On vient chercher, de 
Bruxelles, mon mari pour être directeur de la scène, et je 
ne peux l'y suivre à cause de notre chère malade. Mais nous 
ne pouvons hésiter, et nous bénissons Dieu avec les yeux 
pleins de larmes. 



Ce II Septembre 1847. 

...Mon cher mari, dont l'âme délicate s'inquiète de l'ave- 
nir, a présentement quelque droit d'espérer dans des 
promesses sérieuses qui lui sont faites pour la Comédie- 
Française (en dehors de l'exercice du théâtre, ce qu'il a 
beaucoup souhaité). Je commence à y croire moi-même, 
malgré sa défiance trop justifiée pour le passé. Si le sort 
s'explique ouvertement bientôt, vous le saurez sans retard. 

Je vous ai parlé d'un jeune homme de 24 ans, dont le 
malheur et l'abandon sont infinis. Empêchez, s'il se peut, 
qu'il ne se perde dans le tourbillon où il est poussé. Ma 
misère est venue en aide à la sienne, mais mes faibles 
secours ne signifient rien. II faut utiliser et fixer son 
intelligence. Il en a beaucoup; il écrit et com])te bien, et 
le malheur fait fermenter sa jeune tête et pleurer son 
cœur. Où faut-il que j'adresse tout cela qui s'appelle 
Paul Aubert, avec dix fois plus de poésie dans les idées 
qu'il n'en faudrait pour gagner un peu de pain et de feu, 
à cette époque de fer, comme tous les chemins qui tentent 
les hommes? 

Je vous aime sincèrement et tristement, croyant en 
vous au nom du passé, ma vraie vie, et d'un avenir répa- 
rateur où j'envoie mes espérances blessées, craintives, 
mais non mortes... Je ne crois pas à la mort ! 



A JEAN-BAPTISTE GERGERÈS 85 

15 Janvier 1848. 

Cher ami et bon frère, je pensais que vous étiez ins- 
truit par vos éditeurs que, depuis un mois, j'ai reporté 
moi-même le précieux manuscrit dans les mains de 
MM. Bray et Saignier, etc. I/orthographe du nom m'é- 
chappe. J'ai relu ligne par ligne, avec l'attention du cœur, 
toutes ces pages où le vôtre s'est plu à se répandre. 
J'ai été touchée de ce style simple, solennel et vrai 
qui est la grâce de la croyance. Si j'ai osé, par ici et 
par là, mettre un mot de plus dans des impressions si 
parfaitement rendues, ce n'a été que comme des cris invo- 
lontaires attirés hors de moi, qui suis, vous le savez, tou- 
jours à genoux devant cette consolatrice de mes blessures 
inguérissables. Allez, mon bon Gergerès, ce n'était pas 
pour ajouter à l'esprit du livre, mais pour le saluer, car 
il me soulageait de mes larmes. 



I,e 26 Avril 1849. 

Nous avons ressaisi notre Gergerès en allé depuis si 
longtemps, comme un pèlerin cher après l'absence muette, 
et quel pèlerinage encore ! Si les fleurs en doivent être 
divines, la culture en est bien amère. N'est-ce pas, Ger- 
gerès? lycs flots d'une révolution ont passé et passent 
encore sous nos pieds et sur nos têtes, depuis que nos 
pauvres âmes ne se sont saluées que de loin. 

(( J'ai souffert. Tu as soufl'ert. Ils ont souffert ! » Les 
couronnes d'épines ont été enfoncées de part et d'autre, 
de telle sorte qu'il n'y a point de jaloux, et que tous les 
enfants du Père pourront lui dire : « Voyez ! II a fallu 
me traîner, comme cela. » Alors le Père leur rendra l'amour, 



86 MAUrFLINi: HESUORnES-VALMOIU; 

et tous renibrasseroiit, guéris. Une goutte du lait de la 
Vierge tombera sur l'incendie, et les fleurs pousseront 
de dessous les cendres. Avec cela, que d'abattements, que 
de frissons, que de ])ùlerinages encore aux tombes qui 
nous attirent et nous effrayent ! Kn attendant, nous regar- 
dons, de plus en ])lus ])àles, cette génération effarée qui 
prépr.re en mourant le berceau des peuples à naître. 
Mes lèvres sont collées de douleur et de pitié, Gergerès, 
car l'osier des berceaux se tresse dans l'humidité des pri- 
sons. Je n'ose dire la gêne et l'effroi de mon âme, 

l"t (le mon nid profond, d'où nul sanglot ne sort, 
J'entends courir le siècle à côté de mon sort. 

Mon cher mari a secoué tristement la tête, en m'enten- 
dant lire votre lîonne lettre. Il atteste et prouve qu'il 
croit au vrai Cierge, lumière étemelle de notre Eglise 
lamentable. Mais pourquoi tant de petites lumières inu- 
tiles à l'entour, qui éblouissent les yeux faibles? C'est un 
scintillement douloureux pour quelques intelligences qui 
veulent l'unité, pour y marcher tout droit. Chaque âme 
ne peut lire Dante sans tomber, souvent, la face contre 
terre; et l'honnne ne porte pas, comme la fennne, son 
Eglise dans son cœur, en tournant ses fuseaux, les yeux 
baissés et ruisselants des larmes de la foi... de l'angoisse 
aussi. 

Nous sommes tous ruinés, moi dépensicmnée, Valmore 
sans place, isolé, sans travail. Question terrible de l'époque ! 
Mais bah ! dans ce qu'elle a de relatif à nous, nous savons 
bien où elle se résoudra. C'est beau, le ciel ! En attendant, 
donnez-moi, quand vous pourrez, ce livre où croît le lys 
et la ])rière; je le poserai sur mon cœur, ami du vrai, et 
je bénirai les saintes amitiés. 

Hippolyte est aux appointements, travaillant ferme, à la 



A JEAN-BAPTISTt; GERGERÈS 87 

façon du laboureur qui sème le blé sain. Moi, je n'ai perdu 
que 1.200 francs dans cette grande mêlée. Le lambeau qui 
me reste, c'est le fil de la \'ierge, qui nous laisse flotter 
au-dessus de l'abyme. 

Ondine est dame inspectrice d'un quart des pensionnats 
de Paris (i). C'est très honorable, mais bien fatigant 
pour cette chère et petite colombe qui est revenue au toit 
paternel. Je voudrais bien lui en voir un conjugal. Pleine 
de grâce et de vertus solides, ce serait une bénédiction 
qui satisferait son père. Elle n'y songe pas; elle travaille 
toujours et pense aux fleurs. 



9 Décembre 1S53. 

...Comment voulez- vous que nous songions à revenir à 
Bordeaux? M. Walter, successeur de M. Sibourd!... Pour 
Valmore, c'est le seul directeur que Valmore ait le droit 
de mésestimer. Jamais ils ne peuvent, selon moi, se retrou- 
ver ensemble. D'ailleurs, :M. Lacroix reste, sans doute, et 
c'est encore un homme impossible dans ce chemin. Con- 
cevez-vous que la seule ville (2) que j'abhorre soit la seule 
qui s'obstine à me tendre les bras? Elle est là, constante 
et obstinée dans le mal qu'elle veut me faire, sur celui 
qu'elle m'a fait. Adieu, Gergerès ! Pourquoi n'avez-vous 
pas tout le bonheur que je n'ai pas? Tout ce que j'aime est 
triste, c'est réel, excepté M"e Mars et Alibert. 



(i) Armand Marrast l'avait roinmcj une dis 4 Insptctrices du dépar- 
tement de la Seine; il l'avait connue et appréciée à l'Institution de 
M. Bascans (H. V.). 

(2) L,yon. 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 

cf^ <:^<y <:^ 



(') 



l,yoii, le 30 Mars 1829. 
Monsieur, 

I^ne visite aimable, de la musique et des vers charmants 
m'ont-ils trouvée insensible? Vous ne pouvez le croire, 
malgré mou silence. La grâce répandue dans le portrait 
d'Anaïs me fait supposer en vous une disposition à l'in- 
dulgence pour tout ce qui est triste. Ayez-en donc pour 
moi que la nature a composée dans un moment de mélan- 
colie. 

Vous êtes bien bon de me souhaiter à Marseille que je 
Noudrais connaître, ainsi que vous, Monsieur, et tout ce 
([ui i)are cette belle ville. Mais quoi ! Traverser encore 
un climat bienveillant (2), l'aimer, nouer encore des liens 
d'amitié, de reconnaissance, et puis ajouter à ce poids des 
regrets que j'emporte de partout, je n'ose le vouloir. 
Voyagez peu, s'il est possible : il y a des séjours qui déta- 
chent de la terre. Lyon est fort contraire à ma santé et, 
même en vous écrivant, en vous remerciant des choses les 
I)lus gracieuses de ce monde, mes paroles se teignent de 
la couleur des nuages qui sont devant moi. Je veux pour- 



(1) Extr. des ms. d'Iliiipulyto Vaniorc, T. III, pp. <j3-45')- 

(2) Allusio.i au séjour de Borcltanx d'où elle revenait (H, V,). 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 89 

tant, monsieur, répondre autant qu'il m'est possible à 
vos confidences poétiques, et je vous transcris des paroles 
que vous ferez embellir par la musique de M''*^ Blanc (i), 
si elle les en trouve dignes. 

Vous dites de moi trop de bien, je le sens. Le talent me 
manque pour traduire mes impressions. Je n'ai plus 
maintenant recours qu'au silence, dans l'impossibilité 
de les peindre. Il n'y a, dans tous ces vers trop négligés, 
qu'ime grande sincérité de cœur et je n'ai pas la moindre 
prétention aux qualités que je ne peux atteindre. C'est 
tellement vrai que je ne pourrais les corriger, et Dieu sait 
s'ils en auraient besoin. Mais il me manque, pour cela, 
de la science et du courage. 

Adieu, Monsieur. Soyez heureux dans toutes vos espé- 
rances et dans vos affections. Ce que je sais le mieux, 
c'est de souhaiter vivement le bonheur à ceux que j'en 
crois dignes et de l'apprendre, comme un bienfait de mon 
sort. 

Votre affectionnée servante, 

Marceline Valmore. 
(I^yon, place Saint-Clair, n° i, Quai du Rhône.) 



lyvon, le 27 Mai 1830. 

J'ai laissé couler tant de jours sans vous remercier 
de votre lettre, Monsieur, que j'ai maintenant des excuses 
à joindre à la mienne. Votre ami, qui m'a cherchée sur le 
Rhône où j'ai demeuré trois ans sous son orageuse in- 
fluence, m'a trouvée plus paisible au bord de la Saône 
où j'ai reçu sa visite avec reconnaissance. Vous reparler 

(i) M"^ Bianc, fiancée de ryCpL'ytre. 

12 



I 



90 MARCELINR DESBORDES-VALMORE 

sans cesse de ce mauvais climat devient bien monotone. 
J'y suis mal; c'est tout ce qu'il m'est permis de répondre 
à ceux dont l'intérêt s'occupe un peu de moi. J'attends 
a\-ec impatience que votre aimable femme soit tout à 
fait mère, car vous serez alors tout à fait heureux. Oui, 
Monsieur, j'en suis sûre, vous êtes du nombre des époux 
que de telles souffrances attachent à celle qu'ils ont choisie. 
Aimez-vous donc sans mesure et soyez heureux d'aimer ! 
Je vous parle ainsi, Monsieur, par la manière dont vous 
avez analysé quelques-uns de mes tristes vers. Vous avez 
eu la bonté, sous leur expression assez comnume, d'y 
découvrir l'âme qui s'y cache, et j'en ai été, je vous assure, 
bien touchée... 



J.yni, le 25 Novembre 1830. 



Je remets ma lettre au zèle de mon bon maître an- 
glais (i) qui va chercher à Marseille quehpie moyen de 
gagner Alger. C'est un pauvre pèlerin d'un caractère si 
candide, malgré son âge, que j'a])])elle sur lui l'hitérêt de 
ceux qui en ressentent un peu pour moi, et qui se trouvent 
sur la route aventureuse de ce digne honnne. »Si vous pouvez, 
Monsieur, lui donner l'adresse de cette société maçonnique 
si divine au voyageur qui n'a d'appui que son bâton et sa 
fierté pauvre, je vous en aurai une vive obligatitm. Depuis 
douze ans que je connais l'honnête M. Williams, j'ai eu 
tant de fois l'occasion de plaindre et d'estimer son infortmie, 
que c'est un bonheur pour moi quand je peux arracher 
quelqu'épine à sa route. Ce qui peut lui arriver de mieux, 
I 

(i) M. Williams. Voir la lettre à M. Gergerd-s, 30 août 1827. 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 91 

c'est un climat sans hiver, et je recommande (à Dieu) son 
passage à Alger, comme je lui demande, Monsieur, votre 
félicité durable dans un pays plus voisin de celui qu'ha- 
bite une de vos plus affectionnées. 

M. Y. 

Roux-Martin peut vous avoir dit que j'ai été grave- 
ment malade de terreur et de joie. Cette avalanche (i) 
glorieuse a pensé m'entraîner moi, pauvre roseau, comme 
elle a déraciné des chênes. Heureux morts de Juillet ! 
Quel mouvement. Monsieur, leur chute a donné à la terre ! 
Ne la sentez- vous pas bouger? Vous me parlez de chanter 
à travers tant d'émotions. Ah ! Monsieur ! quelle voix 
en ce moment vaut la voix du peuple ! Qu'elle est touchante, 
noble, poétique... et simple! Béranger lui-même regarde 
et se tait. Que voulez-vous qu'une femme si frêle que moi 
murmure dans ce tumulte de gloire, et de grandes espé- 
rances? J'ai pleuré, comme toutes les femmes. I^es hommes 
sont les poètes de pareilles époques. 

vSoyez-en bien heureux, et qu'elle amène toutes les 
félicités sur vos jours entremêlés à ceux de votre tendre 
femme. 



I,yoii, le 12 Janvier 1831. 

A l'heure même, je vous aurais répondu, Monsieur, 
si la fièvre ne m'eût jetée de force dans mou lit, assez 
gravement indisposée, quand votre excellente lettre m'est 
arrivée. Je vous avoue que l'impression pénible que j'en 



(i) I,a Révolution de Juillet (H. V.). 



9*2 MARCELINE DESBOUDRS- VALMOIîT. 

ai reçue m'a l)nsée pour plusieurs jours. Je vous ai jeté 
dans des soins et des embarras que je ne me pardonne 
pas. Vos bontés pour M. Williams ont été trop loin. Il 
m'avait donné sa promesse de ne réelamer de vous que des 
recommandations pour des loger, de francs-maçons, et cet 
abus de votre obligeance m'a fait un mal d'autant i)lus 
poignant que je ne ])eux le réj)arer connue je le voudrais; 
et je suis confondue qu'il vous ait donné en retour, connue 
il me ra\oue lui-même, un effet sur les Bena/-et de Paris, 
qui ne sont plus, je crois, fort disposés à étendre leurs 
secours au delà de ce qu'ils ont déjà fait pour lui. Si vous 
saviez comme ce sacrifice, que les circonstances peuvent 
rendre énorme pour votre petit ménage, m'a été doulou- 
reux ! Je sais si bien qu'une telle somme peut déranger 
longtemps l'harmonie et l'intérieur d'une maison ! Ah ! 
M. Williams me cause une des plus vives peines (jue l'argent 
dût me faire ressentir. Ht votre chirmante fenmie, Mon- 
sieur, si elle est comme moi responsable des détails intimes 
de sa maison, rêve peut-être péniblement, comme je fais 
souvent, pour réparer cet élan de votre cœur trop géné- 
reux; car par ce trait même, je jurerais que vous n'êtes 
pas riche. Non, Monsieur, non, ce trait-là n'est pas d'im 
riche, aussi m'a-t-il fait ])leurer deux heures d'attendris- 
sement et de tristesse. Non, je ne vous enverrai plus de 
pauvres, vous seriez bientôt ruiné. Mais dites- moi, com- 
ment faire? Avez- vous envoyé cet effet à M. Benazet? Je 
voudrais le savoir pour lui écrire moi-même, car je l'en- 
gagerais, lui, sans scrupule, à payer pour son ancien 
maître qu'il a déjà comblé de bienfaits, il faut l'avouer; 
mais il est riche, lui, et c'est justice de demander à ceux- 
là ])our ceux (^ui n'ont rien. J'attends vos instructions. 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE O.'î 

I.yon, le 6 Mars 1831. 

Pourquoi dites- vous que je suis un peu fâchée contre 
les Cloches du Soir, en quoi que ce soit ? En vérité, Monsieur, 
quand je ne vous serais pas redevable d'un procédé qui me 
touche jusqu'aux larmes pour notre pèlerin anglais, 
quand je ne serais pas liée à votre ménage par cette action 
d'une éternelle et douce mémoire, me viendrait-il en 
pensée d'être surprise de ce que l'état nouveau de votre 
bien-aimée femme la dérobe un peu aux arts que moi-même 
je cultive si peu? Non, Monsieur, ni vous. Madame, ne 
croyez pas qu'un cœur tout amitié et simple, vous pou- 
vez m'en croire, comme le vôtre me paraît être, puisse 
jamais se blesser, s'inquiéter d'un retard, d'un oubli, d'une 
négligence qu'il faut, dans notre nature, attribuer souvent 
à l'accomplissement d'un devoir bien autrement sérieux, 
ou à ce besoin de repos si impérieux pour les corps qui ont 
trop d'âme. 

M. Williams est donc en plein soleil, et c'est à vous qu'il 
le doit ! 

Arrêtez-vous maintenant, Monsieur, je vous en prie. 
Je suis déjà trop péniblement préoccupée de vos sacrifices 
et de l'impossibilité où paraît être M. Bénazet fils de con- 
tinuer les siens. Il en a fait qui l'honorent beaucoup, je vous 
assure, et il faut que ce bon jeune homme soit bien entravé 
pour n'avoir pas répondu à l'appel de son vieux maître 
qu'il a tiré de tant de goulïres ! Je jugerais qu'il est fort 
à plaindre d'éluder ce dernier bienfait. Mais il est sous la 
puissance de son père que notre belle Révolution a, je crois, 
fort désappointé dans sa fortune. 

Et à propos. Monsieur, où allons-nous? N'avez- vous pas 
le cœur serré, malade? Ne cherchez- vous pas d'un œil triste 
les fruits promis au courage, au sang de nos pauvres frères. 



94 MARCELINE DESBOUDES- VAI.MORR 

le peuple qui regarde aussi sans rien voir, et qui a l'air 
d'attendre Juillet, pas si loin, })eut-être, pour recommen- 
cer la terrible question ? Béranger avait-il tant de tort de 
se taire? Hélas ! il sait mieux que nous... 



T.yon, le o ^Ini iS^i. 



Je suis à peine convalescente d'une étrange maladie 
que Dieu veuille épargner à votre jeune ménage. Une coque- 
luche, fléau contagieux, qui a frappé mes trois enfants, 
mon mari et moi, nous a livrés depuis deux mois aux souf- 
frances et au danger le plus grave. C'est depuis quatre à 
cinq jcnirs seulement <[ue cette maladie furieuse semble 
se désarmer de ser. convulsions et de ses vomissements de 
sang qui la font nommer choléra spasmodique. J'ai veillé 
nuit et jour ma chère infirmerie, et je n'ai plus l'air que 
d'une ombre étonnée, je vous l'avoue, de toucher terre 
encore. Puisse votre beau climat et vos localités saines et 
commodes vous mettre à l'abri de ces maux que j'attribue 
à la mauvaise influence de cette ville humide et inclé- 
mente aux étrangers. Pauvres étrangers (pie nous sonnnes ! 
Pour comble d'épreuves, Monsieur, les théâtres ici sont 
fermés. Nous voilà connue des naufragés sur le rivage, 
regardant de tous côtés pour trouver un asyle — et nous 
sonunes sept et il y a un vieillard et un tout petit être 
encore bien malade ! 

Je suis bien sûre que je vous attriste et votre douce 
moitié aussi. Mais il est difficile d'écrire à de certaines 
âmes sans entr'ouvrir la sienne, et le cœur me manque, 
Monsieur, (pioicpi'il n'y ])araisse guère au dehors, car c'est 
sur ma figure (^ue mes chers enfants regardent s'ils doivent 



I 



A FREDERIC LEPEYTRE 95 

être tranquilles. Jugez s'ils y découvrent mon indécision 
et mes inquiétudes ! 

J'aurais été contente d'aller à Marseille, si cette faillite 
désastreuGe oe fût déclarée plus tôt. Je pense que tous 
les emplois sont remplis dans votre ville, et que la comédie 
n'y est pas au premier rang. Je vous dirai, avant de quitter 
Lyon, vers quel point de la France votre bon souvenir nous 
cherchera. Avant huit jours, ce sera décidé. 

Une peine que j'ai vivement sentie, vous l'ai-je dit? 
c'est le dernier trait de M. Williams. Quoi? c'est encore sur 
vous, Monsieur, qu'il voulait renvoyer une des flèches de 
son mauvais sort? Oublier, pardonner, c'est le sort des 
bons. Ce brave Anglais a l'excès de la philosophie du 
malheur, mais il faut aussi que nous nous arrêtions sur 
le plus beau précepte de Jésus-Christ, quand nos enfants 
nous crient : « Nous sommes là », et que nous sommes, 
d'ailleurs, de ceux qui arrosent leur pain de sueur, quelque- 
fois de larmes. 



I«yon, le 6 Octobre 1831. 

Monsieur, j'ai reçu votre lettre avec d'autant plus de 
plaisir, que j'étais remplie d'inquiétude par la lecture 
des troubles de Marseille. Il m'est doux de n'avoir qu'à 
vous féliciter de son beau ciel et de ses belles nuits. Goûtez- 
les d'autant mieux, Monsieur, que c'est ici tout le con- 
traire. Nos jours sont pleins de pluie et les nuits, lourdes 
de brouillard, jettent sur les êtres délicats et nerveux un 
poids de tristesse et de cauchemar impossible à soulever.,. 

Savez- vous ce que c'est que Lyon, Monsieur? avez- 
vous quelque idée de ce que les étrangers y éprouvent de 
surprise et d'abattement? Demandez à Roux-Martin, car, 



96 MARCELINE DESBORDES-VALMORE 

pour moi, je n'ai l)ieiitôt plus la force de vous le dire. Je 
deviens nuiette de décourageiueut. 

Portez-vous bien ! vSoyez heureux ! Tout ce que vous 
aimez chante et vit sous un ciel clément et bleu. Qu'im- 
portent les criailleries de ce peuple qui devrait être tout 
amour et poésie ! Notre bonheur est en nous. 



I,yon, le 14 l'cvrier 1832. 

Que vous ai-je donc fait, Monsieur, pour m'accabler 
de plus de douceurs que je n'en ai reçu de ma vie (i), 
et vous faites-vous une idée assez riante de toutes ces 
petites bouches friandes attirées autour de moi pour la 
distribution de vos dons ! Je i)eux vous r.ssurer, en vérité, 
que j'étouffe de reconnaissance, et qu'en ayant ])eine 
à vous pardonner cette profusion d'un cœur (so well natii- 
red), je ne peux me défendre de tout l'attendrissement 
imaginable pour cette aimable surprise qui ne manque, 
je vous assure, ni de grâce ni de poésie; car on y sent la 
douce prodigalité d'une mère et d'une jeune âme pater- 
nelle comme la vôtre, Monsieur, qui rit du bonheur qu'elle 
jette aux ])etits enfants. Oh ! que les miens vous aiment, 
et qu'ils ont déjà de fois dansé en votre gloire, pour ces déli- 
cieux rayons de soleil confit, r.i heureusement arrivés 
parmi nous ! Je ne peux pas vous dire quelle diversion 
charmante ce tendre enfantillage a fait ainsi à de froides 
et assez graves inquiétudes. J'étais partagée, et je le serai 
toujours, entre une joie bien vraie et la pensée que je ne 



(i) Une caisse de deux pieds de long, de presque autant de large et de 
haut, bourrée de flattes, de figues, de pasttViucs, d'amandes, d'olives, de 
brugnons,... que je n'ai pas encore oubliée. C'était un lx;au spectacle, que 
l'ouverture de ce tré-sor devant les trois enfants (II. V'.). 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 97 

mériterai jamais votre affection trop expansive. Je conjure 
votre charmante femme d'avoir pitié de moi et de sup- 
pléer dans son cœur à tout ce que je ne sais pas lui dire. . . . 



L,e 22 Avril 1832. 

Oui, Monsieur, oui. Madame, c'est adieu de Lyon (i). 
Pénible adieu ! qui se tourne vers vous deux, du fond de 
mon cœur déchiré. Je vais au-devant du fléau qui fait fuir 
tous ceux qui n'en meurent pas à Paris. Que Dieu le 
détourne de Marseille où vous vivez et de Lyon où je 
laisse quelques affections qui ne se remplacent plus... 

Je ne peux vous décrire ce départ de Lyon. Vous en seriez, 
d'ailleurs, trop tristes pour moi que vous avez la bonté 
d'aimer. Il me reste fort peu d'heures et de forces pour 
vous dire adieu. 

De jour en jour, je voulais vous écrire. Je tâchais de 
tromper mon étoile qui m'entraîne où je ne veux pas. J'ai 
toutes sortes de causes de haïr le pays où nous retour- 
nons, et le choléra va me rendre ce voyage ou mortel ou 
affreux. Nous sommes tant à trembler l'un pour l'autre ! 
Enfin l'engagement de mon mari est fini, celui de Rouen 
commence, il faut s'en aller en aveugle au-devant de la 
volonté de Dieu. Merci de tout ce que vous avez eu de 
gracieux à penser et à me dire sur les succès de Valmore. 
J'ai eu le bonheur de le voir dans ces deux rôles cités et 
de me convaincre qu'il s'y élève au premier rang d'un 



(i ) On partait pour Rouen. Nous restâmes cinq jours environ A 
Paris, durant une violente recrudescence du choléra, les enfants enfer- 
més et saunoudrés de camphre, le père, la niére, le grand-pére courant 
chez leurs amis (H. V.). 

13 



98 MARCELINE DESBORDES-VALMORE 

talent qui vient de se développer tout entier eu lui. Il a 
tenu les plus belles espérances. La nature a été si prodigue 
pour lui, Monsieur, car à tous ces dons aimables, il joint 
une âme exquise et pure... 



Rouen, le 7 Septembre 1832. 

Ai-je tort, Monsieur, de frémir sur tous les désappointe- 
ments qui naissent de l'absence? Nos habitudes choisies, 
cultivées avec bonheur, se troublent et se renouent à grand' 
peine à tra\'ers toutes ces déchirures de l'âme qui la flé- 
trissent ! ... Ah! Monsieur, ne quittez jamais vos intimes. 
Je suis encore abattue de cet effort de courage forcé; tout 
me paraît encore une fois nouveau dans cette vie, et je 
cherche à m'appuyer avec cette arrière-pensée si triste 
que ce n'est ici, comme partout, qu'en passant. 

Mille soins d'intérieur, des détails que votre femme 
comprendra naieux encore que vous comme mère, cette 
installation, ce retour vers d'anciennes amitiés et tout ce 
qui reste de ma famille, une santé assez faible et, je dois 
\'ous le dire, ce profond accablement d'un sort qui me 
fatigue, tout a jeté des entraves à mon désir sincère de 
vous apprendre au moins que nous avons échappé au 
fléau répandu sur toute notre route. Nous n'en avons eu 
que l'effroi, et ces tristes ravages même n'ont frappé 
aucun des êtres qui me sont connus. vSoyez sûrs que j'étais 
tourmentée de ne pas vous écrire, car vous avez été,- 
Monsieur, et vous, Madame, si bons pour moi qui n'ai 
pu vous en marquer encore ma reconnaissance, que c'est 
un bonheur de ne pas vous perdre dans cette espèce de 
labyrinthe où tourne ma destinée... 

Je sais qu'enfin la pluie a tombé sur votre ville ardente. 



À 



A FREDERIC LEPEYTRE 99 

J'en ai été contente. Nous jouissons ici du bienfait de l'eau 
qui permet d'autant l'exquise propreté de nos habitations 
et de nos rues. Sous ce rapport, du moins, je respire ici 
un des charmes dont j'étais le plus privée à Lyon. Tout 
y est clair, plein d'eau et de verdure, et le peuple n'est pas 
du tout ce peuple infortuné, jaune et fatigué de la première 
ville de commerce de France. Oh ! Monsieur ! que les 
riches y sont sourds et a^'eugles ! Ici, vraiment, c'est 
mieux, c'est presque bien. 

Valmore y est très heureux, comme artiste. C'est encore le 
seul parterre plein de passion pour l'art si dédaigné ailleurs. 
Tout nous fait croire que nous serons encore ici l'an pro- 
chain, car le directeur vient de faire des offres à Valmore, 
et celui de Lyon n'étant pas encore mis à découvert, nous 
ne pourrons attendre dans l'incertitude... 

Nous avons des fleurs en si grande abondance qu'on 
ne fait pas im pas sans en voir à toutes les fenêtres. C'est 
une des gaîtés de cette ville gothique, pleine de mouvement 
et de souvenirs. Ah ! Monsieur ! et Barthélémy, le voilà 
immortel ! Il ne l'était donc pas assez par l'élévation et 
l'immensité de son talent? Il faut que ses admirateurs, ses 
amis assistent à... je ne sais à quoi; je ne veux pas dire à 
quoi. Il n'y aura jamais sur ma bouche un mot, même 
sévèrement juste, contre cette idole d'autrefois. Je ne l'ad- 
mirerai donc plus que comme un grand poète. C'était 
apparemment trop doux d'y joindre une autre sympathie... 



Grenoble, le 21 Novenibic 1S32. 

J'ai eu dans ma vie un bonheur, Monsieur: je pense avec 
joie que vous allez le partager. Vous savez comme c'est 
beau, quand on n'ose s'y attendre ! Toute navrée de quitter 



100 MARCELINE DESBORDES- VALMORE 

mon cher fils que j'ai amené, vous le savez, à Grenoble, 
pour sou éducation, j'ai eu la consolation que porte 
partout le talent de grands artistes (i). Vous jugerez en les 
entendant que c'est, en effet, connue une faveur du Ciel de 
rencontrer sur son chemin si triste deux voyageurs qui 
ont apn'^s eux tant de charme. L'un, par une de ces \-oix 
qui enchantent; l'autre, par des mains ])uissantes et pleines 
d'un génie saisissant, vous allez \()ir ! J'ose me mettre 
entre eux et vous, pour leur assurer à Marseille un accueil de 
plus. Votre âme ira au-devant d'eux, et ce sera presque 
rencontrer la mienne qui les suit de vœux et de regrets. 



Rouen, le 15 Avril 1833. 



Si le hasard vous conduit à Grenoble, je vous conjure 
d'aller y embrasser mon cher enfant au pensionnat bien 
connu de M. Froussard qui est maintenant son maître, son 
guide et sa providence. Les nouvelles que j'en reçois me 
comblent de joie, mais d'une joie pleine de larmes, car elles 
traversent deux cents lieues pour venir consoler mon cœur 
de cette j^remière et cruelle al)sence. Ivlle a répandu sur ma 
vie un ennui sombre cpie je ne peux vaincre. Je remercie 
pourtant le ciel d'un sacrifice si terrible, car mon fils 
est avec M. Froussard : le meilleur, le plus rare des 
hommes. Mais que c'est triste de sentir son enfant gran- 
dir loin de soi ! vSoyez plus heureux avec le vôtre, que 
Dieu vous en laisse toujours la ])résencc bien-aimée ! 

(i) Dans une lettre précédente (20 octobre), elle avait annoncé le 
dépari de la cantatrice Mazi pour l'Italie. LCn ])ost-scrij)tum et en anglais, 
elle avait auH.si dit (qu'elle venait tl'entendre le grand I'a;4anini. Dan3 
cette lettre du 21 novembre, n'est-ce pas le passage de ces deux artistes 
à Marseille (jue M'"" Valniore annonce à L,«j)eytre? 



I 



A FRÉDÉniC LEPEYTRB 101 

ParU, le i*"" Fcvri2r 1834. 

.. Je suis dans Paris dont le bruit et les habitudes m'é- 
touffent; et j'ai été, sur neuf mois, quatre, au moins, fort 
malade. Tout le reste a été dévoré par un travail au-dessus 
de mes forces et les soins de mon cher ménage. Traversez 
tout cela. Monsieur, pour trouver mon cœur plein de 
gratitude et de mémoire; et vous comprendrez l'habitude 
très douce que j'ai prise de me tourner vers vous quand j'en 
ai besoin... 

Je vous parlerai bien vaguement de mon sort actuel. 
Il est, comme toujours, jeté au hasard des grands chemins; 
car peut-être dans trois semaines serai- je de retour à 
Lyon, où mon mari s'est vu forcé de retourner. Paris est si 
encombré d'artistes, qu'il est impossible d'y trouver une 
place un peu convenable et qu'il faut nous rejeter dans les 
chances de la province. On l'a rappelé avec instance à 
Lyon où son emploi manquait, et, si je perds tout espoir 
d'obtenir ma dernière espérance pour le fixer aux Français, 
je partirai lasse et résignée de l'inutilité de mes efiforts. 
Mon mari souhaiterait ardemment quitter la carrière du 
théâtre, dans l'intérêt de sa famille entière. La plus humble 
place lui eût paru préférable dans l'état civil, mais nul 
espoir n'a accueilli ce plan raisonnable. Je me rejette 
donc courageusement dans nos pèlerinages. Les recom- 
mencer par Lyon, si fatal à ma santé, n'est pas doux; mais 
Dieu ne m'abandonne pas quand je lui obéis de tout 
mon cœur. Peut-être au revoir sous votre beau ciel. Mon- 
sieur... 



102 MARCELINE DESBORDES- VALMOUE 

Juin, 1834. 

Savcz-vous, Monsieur, que je suis près de vous, que je 
suis arrivée à Lyon pour la guerre civile, et que j'en suis 
demeurée si consternée que je ne peux encore rassembler 
clairement mes idées troublées? J'en retrouve une toujours 
distincte, Monsieur, quand j'entends parler de Marseille 
et que je vois un voyageur heureux s'acheminer sous 
votre beau ciel... 

I, nie Clerniont, à I,yon. 



I^yon, II Juillet 1834. 

Je vous remercie doublement, Monsieur, and allways dear 
jriend! d'avoir accueilli mon billet et envoyé quelqu'un 
qui vous touche de près d'amitié. Je vous dois l'aveu que, 
depuis les épouvantables jours d'avril, l'habit glorieux 
de votre ami, est le seul habit militaire que je n'aie par. vu 
sans effroi... Quel triste sentiment!... 

Mes voyages et la guerre ci\'ile ont laissé dans mes 
esprits une fatigue qui me fait un travail de tout. Je 
regarde cent fois ma plume avant de la prendre; pourtant 
je vous aime de tout mon cœur, et tout ce qui vous 
touche; mais je vous sens si bon, vous donnez, ce me semble, 
et j'en sais quelque chose, tant de votre vie à obliger, à ser- 
vir ou à porter les chagrins des autres, que je me dis sou- 
vent : « Il verra bien... il comprendra bien comme je suis 
absorbée, comme je soufifre, pour tous ces malheureux, 
ou comme la vie est faite pour les artistes errants. » 

J'irai à Grenoble, ver;, la fin de septembre. J'irai embras- 
ser mon fils qui y grandit loin de moi, qui change de traits, 



f 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 103 

et de forme, et de caractère, loin de mes yeux qui le 
voient toujours petit, blond, soumis. — Monsieur, on ne 
peut finir une lettre où l'on met son cœur sans y mettre quel- 
ques larmes. Soyez toujours près de votre enfant ! On 
souffre beaucoup de les remettre à d'autres autorités que 
celle où il y a tant d'amour. Au revoir ! J'embrasse Fré- 
déric (i) et sa mère. 



lyyon, le 21 Mars 1835. 

Votre journal est maintenant pour moi le soleil du soir. 
J'y cherche votre santé. lyC dernier, surtout, me paraît 
plein d'espérance, et je me figure qu'il n'y a qu'une âme 
d'une bonté parfaite qui ait pu rêver, au milieu de tant de 
soins et de fatigues, à l'inquiet intérêt d'une solitaire 
comme moi, sans relations et palpitant dans im coin tout 
rempU de cauchemars et d'idées funèbres. Vous ne ferez 
rien en votre vie, cher Monsieur, qui vous puisse peindre 
mieux et m'attache davantage à votre destinée. Que 
tous vos liens soient durables ! Que tout ce que vous 
aimez vous reste ! Je vous souhaite tout ce que je voudrais 
pour moi. Si j'ai besoin du bonheur même de ceux que je 
n'aime pas, je vous laisse à juger si celui de vos amis m'est 
doux. Je sens le fléau qui s'éloigne et, par une double 
bénédiction, il paraît aussi se détourner de Lyon. Sûre- 
ment je l'ai vu à Paris, à Rouen, en Amérique (2), et c'est 
affreux dans la mémoire puisqu'il m'a laissée sans mère 
à quatorze ans. La plus belle et la plus adorable mère ! 

Frédéric sait donc parler ! Hélas ! qu'il sache bien 



(i) I<e jeune fils de I^epeytre. 

(2) I<a fièvre jaune que, enfant, elle avait aussi vue à la Guadeloupe. 



lO'i MARfTLINr: DESnORDES-VAI-MORK 

surtout le mot bonheur! Je tâche d'appieiulre celui repos. 
C'est le plus utile, n'est-ce pas?... 

Voulez- vous bien comprendre mon cœur aussi? C'est que 
si j'étais seule maîtresse de moi et de mes jours, j'aurais 
pris ce moment pour aller vous dire : « Me voilà », prendre 
la main de votre plus chère moitié, et revenir comme 
Dieu l'aurait voulu. Nous valons mieux souvent qu'il ne 
paraît sous tous nos tendres esclavages; car ma sœur 
m'écrit de Rouen : « \'ieus ! j'ai du chagriîi et toi seule 
peux me consoler !» et je fonds en larmes sur sa lettre 
sans monter en voiture. 

Vous voulez que je vous dise ma position? Soyez tran- 
quille. Ce n'est x^lus l'indigence, mais c'est encore le malaise 
qui en est la suite. Ainsi, par exemple, nous sommes encore 
dans une sorte de grenier, assez propre ])ourtant et sur- 
tout bien chaud. Nous resterons ainsi jusqu'à ce que 
nous ayons remis l'ordre dans le gouffre de cette longue 
faillite. Tout sera réparé dans un an et alors nous serons 
bien heureux (i). 



I,yon, le 14' juillet 1S35, 



Non, je n'ai pas vu M. Ik-rthaut. J'arrivais, hier, de Gre- 
noble, et personne, me dit-on, ne s'est présenté. Mon 
Dieu, s'il allait ])araître devant moi sans être prévenu de 
son malheur, que deviendrais-je pour soutenir sa gaîté ! 
Son aimable et joyeuse figure m'avait fait du bien. J'aime 
tant le bonheur des autres ! et vous allez le voir pâlir et 



(i) Elle ne pouvait '.\\\ dire la vùriid II .ocrait venu aussitôt à notre 
aide, comme il l'a fait apràs le désastre du voyage d'Italie (1838) (II. V.). 



I 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 105 

pleurer ! Il y a un profond mystère dans tout cela, n'est-ce 
pas, Monsieur ? Tous ces brisements de cœur ne sont pas 
une raillerie de la nature. Tous ces linceuls se lèveront... 
Mais quel passage ! quelle chartreuse ! quel noviciat de 
l'éternité ! Ecrivez-moi dès que vous le pourrez, sinon 
envoyez-moi un signe qui me rassure, un journal et votre 
cachet. Votre femme est- elle craintive? Quelle question! 
EUe est mère et vous êtes son mari. Trembler pour ce qu'on 
aime, quel cœur se sauve d'un tel effroi ! Dites-lui que je 
pense à elle, et vous voyez bien que je pense à vous. 

En note : J'ai un cachet anglais qui dit cela : he faithfiil 
into dcath (i). 



Lyon, le II A.oût 1S35. 

Je vous ai écrit, oui, Monsieur, soyez-en sûr ! Ma lettre 
contenait une simple petite figure, une image consolante 
donnée par ma fille et que je vous envoyais pour la poser 
sur le cœur de votre femme. Cette image sort des jours de 
communion de mon cher enfant. J'espérais qu'elle vous 
porterait bonheur, car j'ai foi dans l'innocence et je vous 
l'ai envoyée. Peut-être enfin aurez- vous reçu ce bien faible 
témoignage de mes vives inquiétudes, car votre lettre, 
partie de Marseille le 4 août, ne m' arriva qu'hier 9 août. 
J'ai oublié la date de la mienne, mais elle doit être du 2 
ou du 3 de ce mois. Bien qu'elle ne vous portât que ce que 
vous savez déjà de mes craintes et de mon attachement 
que toutes vos douleurs augmentent, je serais désolée 
que vous n'en eussiez pas reçu la plus tendre expression 
pour vous et pour votre famille, dans un temps où l'âme 

(i) Ayez loi dans la mort. 

14 



106 MARCELINE DESBORDES-VALMORE 

est plus attentive à tout ce qui lui est envoyé d'eu haut 
pour la soutenir; et l'amitié eu vient, Monsieur, je le 
pense du moins ! Tout ce qui est pur, désintéressé, reconnais- 
sant, vient du ciel. 

Ce que vous me dites est vrai, de l'étourdissement 
qu'on éprouve au milieu des morts. Tant qu'il reste des 
vivants, les yeux, le cœur, la ])itié s'y attachent. Les larmes 
sont pour plus tard. J'ai ])leuré une mère mille fois plus 
amèrement quand j'ai été loin de l'horrible cimetière et 
de l'épidémie qui planait sur tout ce qui survivait... 
Courage ! nous sommes ici pour beaucoup souffrir. La mort 
doit être belle, car nous l'achetons par une triste vie. 
Be faithful in dealh. Mais cette a])proche, mais cette vue, 
mais le cercueil, voilà où l'éblouissement passe sur mon 
âme, et où je me jette dans les bras de Dieu. Vous avez 
regardé de terribles choses. 

Oh! certainement, je me rappelle votre ami Juliany, 
en 1829. Tout de ce temps est incrusté dans ma mémoire. 
Que je vous félicite, de le savoir sauvé après une telle con- 
duite ! Quelle joie pour l'avenir, quand vous vous reverrez ! 
Ah ! Monsieur ! je vous verrai (i) ainsi, un jour, n'est-ce pas? 
J'embrasserai votre femme et son enfant. Il y a encore 
du bonheur pour moi, dans ce qui vient devant nous. Hélas ! 
il y a aussi bien des orages. La terre tremble, on dirait, 
sous la fièvre des hommes. Ce mieux si lent à descendre 
parmi vos rues en deuil, va-t-il se soutenir? Vous me le 
direz par la voie de votre précieux journal, et un mot des- 
sous, un seul. 

On a eu, on a encore ici, de graves appréhensions. La 
grande quantité des émigrants du Midi a jeté d'autant 
plus (le terreur qu'il en est mort plusieurs innnediatement 

(l) Personne de nous à cette époque n'avait encore vu M. I,cpeytre. 



A FRÉDIORIC LRPFYTRE 107 

après leur arrivée. Des groupes se formaient, le peuple 
murmurait, et cette ville infecte restait dans sa puanteur 
ordinaire. Quelle souffrance intérieure, pour moi gui suis 
Flamande, de lutter sans fruit avec les habitudes innées 
des servantes de cette ville fangeuse et noire ! Mais d'où 
vient que je vous parle de moi qui suis tout anéantie 
devant des infortunes bien autrement intéressantes ! 



I<yon, le 26 Septembre 1835. 

Je VOUS écrirai aujourd'hui, je le veux, s'il m'est permis 
de vouloir quelque chose. Vous ne pourriez vous défendre 
de sourire en m'entendant dire : « Je veux », si ma place 
en ce monde vous était connue. Je n'ai de libre que l'âme 
qui a souffert avec vous, et pour vous; sinon, Monsieur, 
vous m'auriez vue quand vous étiez assez triste pour en 
ressentir une joie. Je vous l'ai déjà écrit une fois : j'aurais 
trouvé moi-même un étrange bonheur à traverser votre 
cimetière d'alors (i), pour arriver jusqu'à vous: ma volonté 
d'action est anéantie pour ce monde, j'ai tout donné 
comme vous. De chers enfants, une maison presque 
indigente où je suis un peu utile, demandent jour par jour 
mon semblant d'existence. But i hâve said lo yoii, dear, my 
alone comfort : be faithfid in death. 

J'ai assisté de cœur à votre repas. Il était mélancolique 
sous vos habits noirs. J'ai horreur de cette li^•rée de mort 
qui traverse mes os de souvenirs aigus. Mais après la pre- 
mière convulsion du cœur, je subis tout ce qu'elle me rap- 
porte... je regarde mes droits à l'espoir d'une autre vie 
et je remercie Dieu qui a fait la mort aussi pour moi, 

(1) Marseille, au temps du choiera (H.V.). 



108 MARCELINE DESBORDES-VALMOnE 

puisque tout ce que j'aime doit y tomber. Pouvcz- 
vous toujours parler quand ces idées vous envelop- 
pent (i)? 



I.e 17 Octobre 1835. 



Les choses les ])lus simples et les plus naturelles se com- 
pliquent pour moi. Je n'ose plus rien entreprendre, plus 
rien aimer. Par exemple, ce jeune homme qui vous por- 
tait ce livre d'enfant: nous l'avions vu, il y a deux mois, 
quittant le triste séjour d'Alger pour aller se marier à 
Paris, selon son cœur donné depuis quatre ans; et le 
voilà qui s'en retourne seul et désespéré. Il n'est arrivé 
à Paris que pour recevoir les derniers regards de sa fiancée, 
morte dans ses bras six jours après son arrivée trop atlendue. 
Toutes les âmes ne savent pas attendre. Elle est bien à pré- 
sent. Mais lui ! Qu'il était pâle, quoique vivant ! On appelle 
cela vivant. 

Serrez bien votre femme contre vous, puisque vous 
avez le bonheur d'aimer votre femme. Je vous embrasse 
tous deux à la fois, de tout mon coeur. 



I.yoïi, le 22 Août 1836. 



Vous avez l)ien deviné que cet ouvrage (2), en prose, 
avec son titre vulgaire, son mélange bizarre et mal digéré, 



(i) I^ suite de cette lettre a été publiée par M. Pougin, dans la Jeu- 
nesse de A/'"" Desbordes-Valmore, j). 121 : « Non, je ne connais i)as la jjer- 
sonne de Madame .Sand. J'aime avec effroi cette âme tourmentée, etc.» 

(2) l/i Salon de Lady Belly, 2 vol. 8°. Paris, 1836 (II. V.). 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE .109 

était mie spéculation de librairie. Quand vous m'en avez 
écrit, je n'avais pas lu moi-même encore ces volumes dont 
la moitié seule devrait porter mon nom. On a fait deux 
volumes comme on a pu, parce que c'est mieux vendu 
(qu'un seul). J'avais traduit de l'anglais quelques scènes 
qui, mieux placées, avec un titre simple et vrai, sans pré- 
tention, rentraient un peu dans le talent d'une femme. De 
la façon qu'ils l'ont fait, c'est une absurdité; car c'est, au 
contraire, la critique mordante des femmes qui osent écrire. 
Réclamer dans les journaux, c'était un éclat effrayant 
pour un caractère silencieux. J'ai laissé cette indignité 
sur leur conscience. 



I,yon, 22 Août 1836. 

Je relève à peine d'une maladie sérieuse, cher Monsieur. 
Mais mon âme, encore de ce monde, peut arriver jusqu'au 
berceau de Blanche (i) pour contempler ce qu'il y a de plus 
aimable sur la terre : une jeune mère sortie des grandes 
douleurs et son petit enfant sur ses genoux. Cette contem- 
plation me fait du bien. C'est un contraste divin avec la 
mort violente et imprévue d'Armand Cartel... J'étais 
si faible quand j'ai appris cette heure funeste, j'étais si 
épuisée de veilles et de frayeurs sur ma plus jeune fille 
retombée dangereusement malade trois fois en cinq mois, 
que j'ai tombé moi-même sous l'étoufïement d'une telle 
mort. Mon enfant est sauvée : moi, j'en ai l'air aussi, après 
de graves souffrances qui m'on fait peur pour mes enfants. 

M. Victor Augier, qui passe à Marseille, vous dira que 
je suis encore très faible de cette crise ([ui a duré vingt- 

11 Fille de lyepeytre. 



I \\) MARfFLJNE DESBORDES-VALMORE 

deux jours et dont hi convalescence nie laisse moins de 
force qu'à Blanche, qui vient du ciel où l'on ne souffre pas 
les horribles commotions de cette vie. 

Je ne dis pas cela pour M"'*^ Dorval que je n'ai pas eu 
le temps ni l'occasion d'aimer, et dont vous me racontez 
d'assez tristes choses. On m'avait adressé cette dame 
que j'ai dû accueillir comme artiste, bien qu'à genoux de 
cœur et pour toujours devant celle qu'on a osé lui com- 
parer(i). Profanation ! Et puis, mon 1 )ieu, c'est autre chose: 
l'aspect seul le dénonce, la voix, le maintien, l'habitude 
de telles ou telles impressions. Où va-t-on chercher le cou- 
rage de rapprocher de certaines célébrités? Monsieur, que 
je vous aime, pour la droiture de votre jugement qui tient 
ici à la délicatesse du cœur ! Je n'ai pas été moins heu- 
reuse de pénétrer jusqu'à la source de votre symj)athie 
pour Casimir Dclavigne. Je me souviens comme vous 
qu'il a eu une voix, en face des cent mille voix de nos 
affreux vainqueurs, et toujours un style ravissant d'élé- 
gance et de clarté mélodieuse. On ne l'a blessé qu'en le 
comparant à Molière : il y a des admirations méchantes; 
mais il n'en demeurera pas moins un de ceux qui ont 
s'gné nos gloires par des ouvrages du plus haut mérite. 

Je vous demande grâce pour ce rare élan de mes opi- 
nions personnelles sur des choses que je ne suis ])as tro]) 
en état de juger. Toujours à l'ombre et entre (quatre murs, 
je dois me délier de mon instinct sauvage; mais je nie 
confie à votre indulgence ])our les paroles sans valeur 
d'une femme... 

Savez-vous, ])ar hasard, si M""' Dorval compte revenir 
et jouer à Lyon? et quand? Je suis toute confondue de 
sa distraction qui lui fait ouljlier ([ue tout ce qu'il y a de 

(i) M"« Mars, son idole (II- V .) 



A FRÉDJÉRIC LEPEYTUE 1 1 l 

plus siiicère, de plus noble et de plus tendre (i), l'attend 
à Paris et souffre mille peines de son absence. 



L}-on, Septembre 1836. 

Ceci est purement d'intérêt personnel, Monsieur. C'est 
un bon office que j'attends de votre amitié pour moi et 
de votre amour pour les lettres. 

Mes amis de Paris me supposent toujours dans une situa- 
tion tout à fait opposée à l'isolement profond où je vis à 
Lyon. On me croit des relations avec la richesse et la 
science. Ni l'une ni l'autre ne montent mes cent vingt- 
cinq marches et je ne peux, comme vous pensez, agiter que 
mon cœur dans l'intérêt de ceux qui me réclament mon 
zèle. Je vous appelle à mon secours, si vous pouvez faire 
ajouter une ou deux ou trois souscriptions au magni- 
fique ouvrage qui en a déjà réuni deux cent quarante. 
Il en faut trois cents, et nos riches provinces doivent 
tendre les bras à cette merveilleuse entreprise dont je 
joins ici le prospectus. J'ai dans mes mains quelques gra- 
vures de ce monument de plusieurs arts réunis, et je vous 
assure que c'est d'une beauté, d'une grandeur d'effet et 
d'exécution, au-dessus de toute idée. 

Ce qu'on me demande, je vous le demande, puisque je 
ne suis rien par moi-même. On souhaite un article à 
répandre dans les journaux. Moi, vous le voyez, je ne sais 
pas écrire ces choses-là, il y faut une main d'homme. En 
dehors de l'amitié, je suis bête, et j'admire sans savoir 
écrire mes admirations. Je ^'ous dis seulement en toute 
smcérité que j'adore M. de Chatcaul)riand et que les 

(i) Alfred de V'igiiy (11. \ .), 



112 MARCELINE DESBORDES-VALMORE 

artistes groupés autour de son génie dans cette œuvre 
de luxe montagneux sont deux amis très chers à mon 
mari (i). 

A re\'oir ! merci de ce que vous ferez. Merci du regret 
que vous aurez si vous ne pouvez rien faire; je comprends 
tout i)ar moi. 

Ma santé ne se rétablit pas encore, maiti j'attends 
demain mon fils ! Il me rend toujours la vie. 

Il est arrêté que nous quittons Lyon vers Pâques, je 
ne sais pour où. Le Nord? le Midi? Partout tristesse, mais 
partout résignation. Let us he faithful in death. 

Chatterton vient d'être joué ici sans succès. Ce vaste 
comptoir a fort peu compris les hautes tristesses du 
génie maladif qui rompt ses fers... J'ai lu cet ouvrage, 
qui m'a tordu le cœur. Oh ! Monsieur ! cette misère, cet 
orgueil, cette puissance intellectuelle brisée contre la 
faim, cet amour qui n'éclate qu'avec le cœur, comme 
l'anévrisme... Quelle désolation! M. de Vigny est triste, 
comme un ange inspecteur de toutes nos misères; parfois 
ses ailes traînent de douleur. 



i 



I,yoii, 2 Dtccinbre 183G (2). 

... Depuis que je vous connais. Monsieur, je ne crois 
pas vous avoir écrit une lettre qui ne fût un remercîment. 
Vous m'en faites un bonheur, et si vous n'en êtes pas 
avare, vous voyez que j'en suis avide. Ainsi donc, merci 
pour vos soins relatifs au Milton français, et merci pour 



(r) Le Paradis perdu, df: Milton, traduit par Chateaubriand, dessins de 
Fkitters et Dupavillon. M. de Chateaubriand et M"" Récamier ont été 
si bons pour mon vieil oncle Constant, pour ma mère et poixr moi! (H-V.) 

(2) lyC début de cette lettre a été publié par M. l'ougin op. cit., p. 122). 



Tl 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 113 

votre accueil à Victor Augier, bonne et belle âme dont 
vous ne pourriez plus délier la vôtre si vous en connaissiez 
toute la grâce et, j'allais dire, l'innocence : tant elle res- 
semble encore à celle de nos petits enfante. Je lui don- 
nerai la joie de ce qui le concerne dans votre lettre, pour 
l'aider à être malade (car il l'est) et surtout à le guérir, 
pour le repos de ses amis. Sa dernière lettre m'inquiète. 

Nous n'en avons reçu de Marseille aucune autre que 
de vous, cher Monsieur, ce qui nous fait penser que le 
directeur de vos théâtres ne songe pas à mon mari pour 
les premiers rôles. Un de ses bons amis et frères de profes- 
sion lui a fait part des offres qu'il a reçues pour lui et pour 
sa jeune femme. Ces opérations administratives auraient 
donc pu marcher de front, s'il entrait dans son plan c'e 
traiter avec Valmore. Ai- je besoin de vous dire que nous 
l'avons un moment espéré comme un bonheur? Mais vous 
ressouviendrez-vous aussi que toutes mes espérances ont 
la même durée? Nous irons, je crois, à Paris. Dès que j'en 
aurai la certitude, je vous ôterai cette préoccupation, 
car je vous sens si profondément bon que je ne veux pas 
vous attrister en vain sur cette lointaine famille où vous 
tournez souvent les yeux de votre âme. 

vSoyez bien heureux au miheu de vos chers enfants et 
de leur mère dont j'ai une lettre si tendre et si char- 
mante que je ne l'oublierais de mes jours, si je venais 
jamais à la perdre dans ces voyages qu'il faut recom- 
mencer encore, mon Dieu ! Mais j'ai bien du courage, 
car tous mes enfants ont de la santé et trouvent leur 
humble vie assez belle pour me bénir de la leur avoir 
«lonnée, comme je remercie Dieu tous les jours de me 
laisser that hlessing, the purest of ail! (i). 

(i) Cette bénédiction, la plus pure de toutes. 

15 



114 MAnCELINE DESBORDES-VALMORE 

I,jon, le 13 Décembre 1836. 

\'(iici toute notre position d'artiste. 

Hier même on a fait à mon mari des avances inatten- 
dues pour le retenir à Lyon. Nous avions pensé qu'il était 
à demi remplacé par un motif de fausse économie. Le public, 
un peu enfiévré par la présence de M^^^ Dorval, s'est 
prononcé. On \cut des acteurs complets pour le drame 
et la comédie et l'on veut encore enlacer Valmore. Si 
M. Rcy, votre directeur, ne se hâte, j'ai peur de tout 
cela. Et \'ous. Monsieur, si \'otre amitié s'en mêle et que 
ce soit bien naturellement dans les désirs et le besoin de 
vos directions théâtrales, sauvez-nous tous ensemble des 
longueurs et des frais énormes des correspondances par Paris. 
Car vous saurez que c'est ainsi que procèdent la plu])art 
des directeurs : c'est d'envoyer leurs propositions à un 
correspondant à Paris qui perçoit les intérêts les plus oné- 
reux qu'il peut, pour une convention où il est tout à fait 
inutile. C'est une calamité, à laquelle nous cherchons à 
échapper ; car, à ne vous rien taire, nous sommes pauvres 
par une nombreuse famille et (pourquoi ne vous l'a- 
vouerai-je pas, à vous, mon frère en charité) par toutes 
les calamités qui pèsent ici sur nos tristes amis les pauvres. 

M. et M'"^ Benzeville, honnête et charmant ménage, 
viennent de s'engager pour Marseille en passant tous deux, 
chers innocents, par cette contribution arl)itraire, lors- 
qu'il était si facile à votre directeur de laisser à ces jeunes 
mariés cent écus pour payer le voyage de leur mère et de 
leur enfant. Allez ! il y a des abus déchirants partout. Moi, 
je donne mon sang quand il paie du pain, mais ces choses 
me trouvent sérieuse et i)ositive. Ces choses seules, 
vous m'entendez ! 



A FRÉDI^RIC LEPEYfRE 115 

M. Benzeville a sauté de joie, hier, à l'idée de se retrouver 
sous le soleil avec Valmore qu'il aime à pleurer, de le quitter. 
Quoiqu'il en soit de nous, je suis heureuse de penser que ces 
êtres intéressants quittent les brouillards de Lyon pour 
votre beau climat. Ils sont charmants tous deux, en dedans 
et en dehors, décents, beaux et intelligents. 

Nous possédons ici, pour toute rente annuelle, six mille 
francs sans représentation à bénéfice. C'est peu pour Lyon, 
ville dévorante pour la vie du ménage, et pour l'emploi de 
Valmore qui s'étend des grands premiers rôles jusqu'aux 
pères nobles, importants, tels que le Quaker de Chatterton 
et Charles-Quint, en commençant par Christian de Clo- 
tilde, Buridan et tout l'ancien répertoire de l'ancienne 
comédie. Vous voyez tout cela d'un coup d'œil et les dé- 
penses ruineuses pour un emploi tenu avec toute l'intégrité, 
tout le goût passionné d'un artiste. Hélas ! c'est depuis déjà 
longtemps que nous errons, et, pour vous livrer tous les 
innocents secrets de notre sort, nous n'avons pas encore 
à nous le quart de ce que vous rendra dans le ciel good 
John Williams praying for y ou by ail eternity! God bless 
him, poor fellow! God bless you, dear brother, and your 
little family! 

Je suis désolée que vos nouveaux travaux vous aient 
privé du bonheur de suivre les représentations de M'"*^ Dor- 
val et de la voir elle-même, comme elle me l'a dit, dans son 
intimité. Elle a sur ses deux ailes brisées par les orages 
de ses rôles, qui ne sont plus factices quand ils ont passé 
par cette âme de feu, elle a deux ailes d'ange pur, calme, 
charmant; et cela, c'est sa fille. Avez-vous vu dans Luther, 
de l'allemand, une petite fille qui suit l'ouragan de plu- 
sieurs grandes passions, comme un filet d'eau qui va dou- 
cement sans refléter rien que le ciel bleu, vers l'éternité 
qu'il pressent et qui l'attire? Cette jeune fille est l'idole de 



116 MARCELINE DESBORDES- VALMORE 

sa mère et le filet d'eau qui rafraîchit sa pauvre et brillante 
vie. Quel drame ! J'allais oublier de vous dire que nous 
attendons, de M. Victor Hugo et Dumas, des nouvelles 
positives du second Théâtre P'rançais. Ne vous ai-je pas 
déjà raconté que mon mari a leur parole d'y être attaché, 
du consentement de M. Antenor Joly dont, par un hasard 
qui me semble heureux, Millery, que je n'ai pas eu l'hon- 
neur de voir, se trouve être l'ami? Son frère, qui vous est 
si dévoué, y trouve déjà une raison de nous porter quelque 
intérêt. Monsieur, les liens purs du cœur s'étendent bien 
loin ! vSavez-vous que c'est beau, cette chaîne, et qu'elle 
fait mieux croire à cette vie qui monte et qui réunit le 
bien sans les douleurs et les déchirements d'ici ? 



Lyon, i^' Janvier 1837. 

Ce jour vous a-t-il étouffé, comme moi, de cérémonieuoeG 
politesses? Votre chère femme en est-elle lasse, à présent 
qu'il est nuit? Et vous fera-t-il quelque plaiiiir de savoir 
que je me réfugie, avec une joie d'enfant, dans le plaisir 
indépendant de vous écrire et de vous souhaiter souvent 
un rqjos aussi doux que celui que je prends à cette heure, 
bien que tout à fait malade, mais bien résolue à ne rentrer 
dans mon ht, que je garde depuis quelques jours, que 
quand j'aurai contenté mon cœur à vous écrire ? 

Voilà, Monsieur, pourquoi je retarde ma réponse : 
c'est que je ne souffre jamais à demi, et que je viens d'être 
saisie d'une de ces secousses violentes qui font pour moi, 
d'un rhume, une maladie grave. J,e froid s'est précipité 
sur lyyon avec une espèce de fureur, et si le séjour de 
cette ville est en tout temps un purgatoire pour ma consti- 
tution fiévreuse, ce séjour devient tout un enfer quand ses 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 117 

deux fleuves rugissent leurs hymnes de désolation et de 
terreur. Croirez- vous, après cela, que ce fût en moi d'hésiter 
une heure d'aller à Marseille, si j'étais une heure maî- 
tresse de ma volonté? Monsieur, j'irais demain, heureuse 
de porter mes enfants sous le soleil et d'y détendre un peu 
ma vie qui est, ici, comprimée depuis tant d'années par 
bien deo genres d'antipathie. 

Valmore ne sait pas l'emploi des pères nobles et ne peut 
les apprendre en si peu de mois. Il vous eût écrit lui-même 
pour vous remercier de l'intérêt que vous prenez à nous 
tous, s'il n'était asservi à un travail sans repos. Il compte 
toujours sur moi pour sa correspondance d'affaires et 
souvent, vous le voyez, je deviens inutile même à cela par 
ma mauvaise santé, ce qui me jette dans un grand mépris 
de moi-même. 

Il eût été heureux de vous connaître et d'aller à Marseille; 
il eût consenti même à joindre des rôles marqués qui tien- 
nent aux pères à son emploi de premier rôle. ^Mais l'emploi 
seul de père noble est vraiment trop peu étendu et trop 
peu de son âge, pour qu'il s'y réfugie et l'apprenne en 
quatre mois. Cela me cause et à lui-même presque de la 
douleur, et nous vous autorisons, après nos vifs remercie- 
ments à vous, à remercier votre directeur d'avoir offert ce 
coin que Valmore n'hésiterait pas à accepter si l'on pouvait 
consentir à ce qu'il apprît au fur et à mesure tous ces 
rôles qui lui sont encore étrangers. En fait de rôles qui 
avoisinent l'emploi des pères nobles, il a joué l'Ecole des 
Vieillards, le Tyran domestique, Louis XI, Charles-Quint, 
et voilà tout. Sa loyauté m'ordonne d'entrer dans ce détail. 

Rappelez-vous que c'est vous-même qui m'aviez recom- 
mandé de vous parler vaguement de M'"<^ Dorval. J'ai 
cru que ma lettre devait ou pouvait être lue par quelque 
intéressé, et j'ai gardé pour moi toute réflexion, même 



118 MARCELINE DESBORDES- VALMOUE 

sur son talent. Je eoniprends tout ee qu'il vous laisse à 
désirer, et tnon mari a sauté de joie en lisant vos impres- 
sions sur cette bizarre puissance. Mais quoi ! parlez d'art 
et de bon goût : aujourd'hui, on éclate de rire. On se croit 
atteint d'aliénation mentale, à force de résistance en soi- 
même de\-ant toutes les idoles que l'on ini])()se à votre 
admiration. J'ai, au fond de tout cela, tant de malheur 
et d'ennui de vivre que je m'isole dans mes tristesses, connue 
un i)au\re oiseau dans les creux d'arbre. Talma n'est plus; 
Mars est injuriée souvent. Eh ! alors qu'importe le reste ! 
Merci de m'avoir aimée, à travers l'absence. Je vous 
l'ai bien rendu. Je vous écrirai quand le sort se prononcera. 
En parler en ce moment est au-dessus de mon courage. 
Je n'ai que celui de me taire. vSavez-vous, Monsieur, que 
l'on finit par aimer tendrement la mort d'où je me 
relève avec trop d'effort? Adieu ! 



i 



I,yon, le 25 Mars 1837. 

Votre ami vient de partir. C'est vrai, je l'avais vu. C'est 
dire que j'ai eu du bonheur à le revoir. Il avait tant de 
soleil et de vous dans les yeux, qu'il s'est figuré que j'avais 
un salon. Moi, qui l'habite depuis trois ans, je puis vous 
redire que c'est un grenier... 

Quand mon mari a couru lire à la fenêtre la première 
ligne de votre lettre, car je ne pouvais y voir dans mon lit, 
nous avons tous les deux bondi d'espoir, au nom d'Armand. 
Nous pensions qu'il s'agissait d'un engagement renoué, 
et cette joie nous a fait mal. Nous nous en allons, au hasard. 
Dieu nous préserve même de deviner cela. 

Mon cher fils retc^urne à Grenoble finir ses études. Il 
y sera mieux à l'abri de notre mauvaise destinée. vSi vous 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 119 

y passez, d'ici à la fin de ses études qui se terminent en 
septembre prochain, demandez Hippolyte Valmore chez 
M. Froussard, chef d'institution à la Porte de France. C'est 
là que sera encore cette chère partie de ma vie dont je 
m'arrache dans huit jours. Oh ! mon Dieu, que je suis faible 
et forte ! J'emmène mes deux filles... 



Iv3'on, 31 Mars 1837. 

à Blanche IvEpeytre. 
en lui envoyant ses premiers petits souliers. 

lîlanche ! puisque où tu viens les anges n'ont point d'ailes, 
Gare à tes pieds charmants sur nos routes cruelles ! 
Marche droit au bonheur, et puisse Dieu toujours 
Aplanir les sentiers où vont glisser tes jours ! 

M. V. 

l'amie de sa première année. 



16 Septembre 1837. 

Monsieur, mon cher Monsieur, mon cher Frédéric, 
j'ai une conviction, c'est que je vous verrai. Peut-être pas 
en ce monde, mais je suis sûre que j'irai à vous, danr; 
l'autre; car vraiment vous avez été très bon pour toutes mes 
tristesses, et moi j'ai beaucoup souffert pour vos dangers. 

...J'étais, je suis encore abattue sous la vie. Elle a été 
à la fois si déserte et si laborieuse !... Je crois être, à présent, 
deux fois la mère de mes chers enfants, du moins par 
les efforts courageusement tentés jiour leur assurer la 



t'2(> MvnCELINE DESBORDES- VALMOKE 

plus humble existence. Tous ces détails vous tombe- 
raient sur le cœur et l'attristeraient; car il est, connue le 
mien, je crois, promptement ouvert à la plainte même la 
plus lointaine, mon pauvre frère en Dieu ! 

Ne vous ai- je pas dit que mon mari était nommé direc- 
teur de la scène à l'Odéon, qui ce rouvre au i^"" octobre? 
Nous avons acheté par six ou sept mois d'attente et d'hor- 
rible effroi ce sort bien humble et l)ien incertain encore. 
Mais c'est au moins un an d'assuré dans la vie, et l'avenir, 
c'est demain !... 

Je vous embrasse de toutes mes craintes et de toutes 
mes espérances. 

P. vS. — Il ne faut plus affranchir vos lettres, à 
compter du i^*" octobre, ne l'oubliez ])as. Vous avez si 
bien deviné quand il le fallait. 



15 D<;cembrc 1837. 

J'ai voulu vingt fois vous faire écrire par mon fils (jui 
est près de moi, mais je n'ai pu m'y résoudre. Vous auriez 
été inquiet par cette précaution même, et vous m'auriez 
jugée plus malade encore que je n'étais, et puis cette 
preuve que je ne pouvais causer une heure avec vous 
m'attristait trop pour y avoir recours. Ce n'est guère 
mieux aujourd'hui de le faire moi-même, puisque c'est 
encore pour vous dire (pie je suis malade; mais c'est, du 
moins, connue une lueur de force et de convalescence 
qui me permet de vous dire : au revoir et vous conjurer 
d'être sûr qu'il a fallu les événements les plus graves pour 
me séparer de vous par le silence, comme je l'ai toujours 
été ])ar l'absence. J'ai, comme souvent, excédé mes forces 
pour lutter avec d'étranges circonstances. Je retombe 



A FRÉDÉRrC LEPKYTRE 121 

SOUS une main de fer qui me brûle, immobile : la fièvre 
et ses anéantissements profonds. Mon mari sort d'une ma- 
ladie menaçante qui m'a remplie de tristesse et de frayeurs : 
je me hâte d'ajouter qu'il en est à peu près remis, et en 
plein travail de sa direction au théâtre de l'Odéon. L'ave- 
nir a des lueurs d'espoir, le présent est encore impossible 
à décrire; la cause en est ce voj^age au hasard et huit 
mois également à la Providence. Je ne peux toucher à ces 
détails intimes sans jeter la plume, comme si mon cœur se 
tordait.... 

Ne me suffit-il pas de vous défendre d'être injuste et de 
vous dire : j'ai souffert ! Je ne suis qu'une femme, et j'ai 
subi des choses qui abattraient un courage d'homme. 

Je n'ose vraiment vous répondre sur une femme sur la- 
quelle vous m'avez demandé mon opinion. Je ne la connais 
qu'à travers des gens pleins d'inimitié contre son carac- 
tère, pour répondre à cette demande. Elle est venue deux 
fois chez moi; je l'ai trouvée belle et gracieuse. Est-elle 
calomniée, quand on la suppose redoutable? J'ai toujours 
peur de partager l'injustice des jugements passionnés; 
mais je me garantis aussi de m'en faire le bouclier; car une 
fois en ma vie, j'ai été horriblement punie de ce genre 
d'héroïsme. Je me contente à présent d'être inoffensive. 



Milan, le i'''' Août 1838 (H. 



Que direz-vous d'une lettre de moi par cette nouvelle 
route, cher Monsieur Frédéric? Pourrez- vous vous figurer 

(i) I,e 31 mai 1838, après avoir enfin vu I^epeytre à Paris, elle écrivait : 
« Triste et malade et l'esprit llottant depuis votre départ, cher Mou- 

16 



•|22 MARCEMNF. DE'inoriDr.s- VAl.MOni: 

toute cette famille que vous aimez, emportée rapidement 
de Paris, sans avoir eu même le temps de vous écrire 
deux lignes pour vous l'apprendre? C'est avec une sorte 
de désespoir que nous avons cédé à l'effroi de rester sans 
place et accepté le sort errant que nous commençons eu 
Italie. Toutes ses merveilles ne peuvent guérir l'espèce 
de terreur rér-iguée à la vue des spectacles nouveaux devant 
lesquels j'arrive toute prosternée. Nous avons eu à Paris 
cinquante heures pour arranger nos affaires, placer nos 
meubles chez un ami. M. vSingier (i), qui les a recueillis, 
faire nos, malles, rendre notre appartement, embrasser 
nos amis confondus comme nous, et tomber harassés 
dans la diligence qui nous a amenés, à travers des tour- 
]>illons de poussière, de soleil, de surprise dont nous ne 
sommes pas encore reposés. 

Oh ! que vous faites bien d'apprécier les douceurs de votre 
foyer immuable ! Si vous teniez en ce moment mon i)auvre 
cœur dans votre main, vous pleureriez avec votre femme 
des tristesses qu'il renferme, malgré tous mes efforts 
pour faire bon accueil au malheur. 

Mes deux chères filles sont avec nous. Nous n'avons pu 
nous résoudre à nous en séparer, espérant que ce voyage 
d'un an à travers Mihm, Rome, Naples et Gênes, servirait 
du moins à leur faire apprendre l'italien et la musique 
qu'elles viennent de commencer depuis trois jours, arrivés 

sieur I-rcdéric, je n'ai pu sfmkvcr ce ix.ids (lui reste sur l'existence, apr^9 , 
(ju'il a ùiù soulevé un moment par une main consfjlante... Je n'ose aborder , 
\r rCcit de nos traverses, de peur de vous affliger. C'est toujours l'<:touffc- 1 
ment de l'incertitude. Un mois sans horizon : le pire état de ceux qui n'en^ 
ont pas. I^ai.ssez-moi me re;)Oser un moment entre deux cdurs nés l'un 
pour l'autre, et qui le savent ! et qui le veule'it bien ! C'est beau. C'est déjà, 
par moments, le ciel rêvé par (iuel(|ues cœurs isolés qui s'en vc^nt A Dieu 

tout pensifs... » , ,. ■ 

(I) Ancien directeur des théâtres de Lyon, fondateur de la Laisse 
de l'A-SSOcLatiou des Artistes dramatiques, idée reprise par le baron Taylor. 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 123 

que nous sommes du 2 juillet. Mais mon fils, mon cher gar- 
çon, est demeuré seul à Paris pour ses études. Mon parent 
Bra l'a pris dans sa famille, et il nous a regardés partir triste 
et soumis, et moi, ivre de malheur. 

C'est le lendemain du jour où j'ai vu vos amis, rue de la 
Harpe, que ce coup de foudre est tombé sur nous. J'étais 
déjà fort inquiète, vous voyez que mes pressentiments 
se sont justifiés et nous arrivons à Milan dans des cir- 
constances de fêtes qui le rendent difficile pour nous. 
Logés à prix d'or et comme des militaires: im nid d'oiseau, 
un trou se loue cinq cents francs par mois. C'est juste ce 
que gagne mon mari, qui vous serre la main et subit avec 
le courage que vous lui avez vu ce nouvel ouragan qui tour- 
mente son cœur paisible. Il reprend le théâtre et ses hasards 
pour nourrir sa famille, et jamais cette profession ne lui 
a paru plus pénible. 

Mes enfants vous embrassent et, comme moi, ont pleuré 
de ne pouvoir passer par Marseille, Nous étions soumis au 
directeur qui nous enlevait, c'est le mot, de Lyon à Cham- 
béry, Turùi et Milan. Oh Dieu ! pleurer en passant les 
Alpes, pleurer à genoux... Nous attendons M^i^ Mars pour 
le couronnement (i) ; 60.000 étrangers vont s'abattre sur 
Milan. C'est un vertige. 



Milan, le 7 Septembre 1838. 

...Donnez-moi, je vous prie, une nouvelle preuve de cette 
amitié : informez-vous et écrivez-nous si vos théâtres de 
Marseille pourraient offrir, cet hiver, un asyle à mon mari 
et, par là même, à toute sa famille. Rappelez-vous que ses 
emplois sont les premiers rôles en tous genres, et que votre 

(i) De Ferdinand, empereur d'Autriche, roi des I^ombards, • Ce. 



124 MAUrBLlNE DBSBORbES-VAI.MORE 

réponse, si elle est prompte, pourrait encore nous trouver 
à Milan... 

Sans vous parler de la joie intime que j'aurais de passer 
à Marseille, et que vous devinez, vous et votre plus chère 
moitié, j'en suis sûre, voici la cause matérielle de la de- 
mande que je vous fais. C'est que nous sommes indignement 
trompés par le directeur, qui n'était que le prête-nom 
d'un honune riche qui n'a pas donné sa signature aux 
engagements des artistes, et qui a fait une fausse spécu- 
lation sur l'époque du couronnement. Les théâtres de 
Milan n'ont rien fait, durant cette série de fêtes et d'illu- 
minations. Le directeur retient ses fonds et nous sommes 
obligés de retourner en France en toute hâte, car ce trom- 
peur n'a pas le privilège de Naples, ni de Gênes, et, bien 
qu'il veuille emmener au hasard toute cette troupe fran- 
çaise par les petites villes d'Italie, nous allons user de notre 
triste droit de liberté, si l'arljitraire ne s'en mêle, et nous 
rejeter où la Providence voudra nous ouvrir une porte de 
salut. 

A présent, vous voilà forcé de me répondre puisque je 
vous demande un service. Je ne vous dirai pas le nouveau 
genre d'affliction que nous cause cette indignité. M"^ Mars, 
qui est venue donner ici douze représentations, en est 
victime comme nous par d'odieuses tracasseries. vSon 
admirable talent s'en tirera, du moins, avec des couronnes 
et la protection ouverte de renii)ereur. Mais nous, c'est 
Dieu seul qui peut nous relever et vous conserver des 
amis qui ne vous oublieront jamais (i). 



(i) Tour le coni|)lcincnt de ce voyage à Milan, voir les lettres de Mar- 
celine I>.-V. h M'"^^ Mars, l'aiiline Dnclmmbgc et Caroline Branchu, 
publi^-es par M. Itenjaniin Kivii^-re dans Correspondance intime de Marce- 
line Dcsbordes-Valmore (Alph. I/;nierre, <!idit., 2 vol., 1906). — Voir Frag- 
ment d'Album inédit, publia par le niênic au Mercure de France (1910). 



i 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 125 

I,yon, 5 Octobre 1838. 

Nous traversons Lyon après un voyage de dix jours, 
par la Suisse, sauvés par la Providence et vous. Quelles 
paroles peuvent rendre tout ce qui se passe en moi d'émo- 
tions tristes et tendres ! ]\Ies yeux se couvrent de pleurs 
en regardant les vôtres, ceux de votre femme que j'ai la 
douleur de n'avoir pas été embrasser. Où vous verrai- je 
donc? Où vous dirai- je le bien que vous avez fait à ma 
famille entière (i) ? Où vous consolerai-je des chagrins 
involontaires que je vous donne dans ma confiante amitié? 
La vie tremble en moi et devant mes yeux, malgré mon 
courage. Nous avons été à deux doigts de la mort, sur le 
Simplon (2) ; mais nous voici tous quatre entourés d'affec- 
tueux amis. Je n'entends que mon cœur à travers le bruit 
qui se fait autour de moi, et je vous écris d'instinct, et je serre 
vos mains, et j'embrasse en les bénissant vos enfants 
au nom des chers miens. 

Nous avons pris à Milan les 500 francs, plus précieux à 
notre position que 500.000 dans une autre. Soyez riche 
et surtout heureux, pour vous en récompenser. Au revoir 
par lettre, ce billet vous porte l'âme de mon mari qui ne 
pourra vous écrire que de Paris. Je ne sais combien de 
rayons d'espérance luisent à notre infortune, mais peut-être 
que le sort va changer. Non pas moi, vous le savez bien, et 
vous êtes dans ma vie éternelle. Gardez-moi dans la vôtre. 

(i) M. Lepeytrc aya-il spontanément adressé de l'argent, on put revenir 
à Paris (H. V.). 

(2) l,a diligence à la descente côtoyait rabrnie. Un voyageur s-xuta à 
terre et ramena les chevaux vers le bord intérieur de la route : ' Oh ! 
nous avions deux pouces! » disciit le conducteur (H. V.). 



126 MARCELINE DESBORDES-VALMORE 

Paris, le 30 Novembre 1838. 

. .Ma vie, c'est la fièvre; mou âme, c'est la tristCLise. Dans 
le peu de temps écoulé dei)uis mon retour d'un si triste 
voyage, j'ai déjà ressenti tout ce qui peut consoler de mou- 
rir, et il faut avoir beaucoup souffert pour vous avouer 
cela, à vous qui m'avez tant consolée de vivre. 

C'est durant une de ces nuits de travail que j'ai lu votre 
lettre. Je l'avais gardée sur moi, toute cachetée (i), par une 
volonté intérieure de me donner du courage; et j'en avais 
fait connue le prix de ma tâche, cette fois plus laborieuse 
que de coutume. Tout mon cher monde dormait autour de 
moi. C'est donc devant Dieu et sa mère seulement que j'ai 
ouvert cette lettre... Qui vous donnera l'idée de la con- 
fusion, de l'étonnement que j'ai ressentis, en y trouvant 
le second témoignage de votre sollicitude pour moi et ma 
famille!... Pour lors, j'ai pleuré des larmes dont rien 
n'égalera la douceur. Je me suis sentie plus riche qu'on 
ne peut l'être sur la terre. J'ai replié et cacheté cette lettre 
pour ne plus la montrer jamais à personne, pas même à 
mon mari qu'elle aurait affecté diversement en lui prou- 
vant, au contraire, la gravité de son sort que je fais tous 
mes efforts pour lui cacher un peu. J'ai gardé votre billet, 
mon cher Frédéric, ou pour une extrémité que je demande 
à Dieu de nous épargner par du travail, ou jwur vous le 
renvoyer aussitôt que cette longue crise aura cessé d'é- 
prouver mes forces. Vous avez des eufants, vous en aurez 
encore, il ne vous est pas permis de distraire tant du i)rix 
de vos travaux pour ces chers petits vous-même. Je ne 
\eux pas me ser\-ir de cette somme que vous avez signée. 



(i) C'était son habitude, cjuandcllc recevait une lettre d'une personne 
chère, fjuelcjucs heures, quelques jours d'un uijstère très doux II.V.i. 



A FRÉDÉRIC LEPBYTRE 127 

Soyez donc averti que ce billet est comme brûlé pour tous. 
Mais je vous aime de votre généreuse imprévoyance. Vous 
m'attendrissez trop et je ne sais pas le dire... Mais que 
j'aie bien la certitude, au moins, que vous le devinez ! Val- 
more ne trouve rien, pour remplacer le théâtre qu'il a pris 
en aversion plus anière que jamais. Cette époque indus- 
trielle et maternelle, dit-on, pour tant d'intelligences, est 
aussi bien rude et bien dédaigneuse pour d'autres. Ma 
raison s'épouvante, ma force n'augmente pas. Mes mains 
brûlent plus que jamais et pressent les vôtres si affec- 
tueusement sincères. Que Dieu y fasse pleuvoir ses grâces 
et jusqu'au fond de votre cœur où je me cache, un moment 
encore, pour pleurer de douleur et d'espérance. 

Voilà votre billet sous le pli de cette lettre. 

Je demande à Dieu que cette petite somme commence 
une riche dot à ma bien- aimée Blanche. La prendre pour 
moi, serait une faute grave ; elle a cinq fois la valeur de ce 
que j'espère gagner en un an, par mon travail. Valmore est 
déjà dévoré de celle qu'il vous doit et, pour ma vie entière, 
je ne l'emploierais à son insu. 

Je ne réponds pas à ce que vous m'avez appris sur le 
malheureux Gustave (i), et je tâche d'en détourner mes yeux 
déjà si tristes et si las de ce monde. J'y suis dans une lutte 
toute contraire à mon organisation et, pour ne pouvoir 
en sortir, j'y périrai bientôt. Ce n'est pas une médiocrité 
profonde qui me ferait peur, c'est ce qui me conviendrait 
au contraire, pourvu qu'elle fût régulière et sans l'effroi 
de la dernière indigence. C'est mal à moi de vous dire tout 
cela, mais je ne peux plus vous écrire sans vous parler 
vrai : et, vrai, c'est triste connue votre amie. 

(i) Gustave Honoré, p;uivro conicdifii du ThOâtro tic Marsi-illc, que 
les Valmore avaient connu au Théâtre de I.yon et cjne la misère venait 
de rendre fou II. V, . 



128 MARCELINB DESBORDES-VALMORE 

30 Janvier 1839. 

...Je ne vous parle pas, cette fois, de la lutte terrible 
où nous usons notre courage. J'ai l'effroi du départ de 
mon mari pour Lyon, dans trois mois. C'est vous dire que 
j'ai })lus de douleur que n'en peut porter une femme. 
Dieu m'éprouve beaucoup. 

Dites à \'otre douce petite Blanche que les oiseaux 
chantent bien aussi, mais qu'ils n'en sont pas plus fiers. 

Eh ! que toutes nos joies sont redoutables ! 



Orléans, le 12 Mai 1839. 

Vous voyez d'où je vous écris. Il y a deux ans que je dois 
cette visite à mon amie, M'"*^ Branchu (i). C'est un doux 
témoignage d'amitié que je lui offre, dans un moment de 
trouble et d'abattement où me laisse le départ de mon 
cher mari. Le voilà retourné à Lyon, et sans moi... Com- 
prendrez- vous, Frédéric, ce qui vient d'arriver dans notre 
pauvre ménage? C'est la première fois que nous nous quit- 
tons pour plus de quinze jours, et cette fois c'est pour un an. 
Quel sacrifice nous imjjosent les noms de père et de mère ! 
Valmore s'en est allé, l'un des hommes les plus malheu- 
reux du monde ; car son intérieur est devenu sa vie, et la 
profession du théâtre l'objet de sa véhémente aversion. 
Tout est ainsi dans notre destinée, plus vague et plus sévère 
que jamais. C'est jxjurtant au milieu du soleil que je vous 
écris, le soleil qui me pénètre toujours de joie et de recon- 
naissance, et près d'un petit jardin qui égaie cette soli- 
tude profonde du faubourg désert où s'est retirée cette 

(i) Caroline Branchu, de l'Académie impériale de musique. 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 129 

gloire nationale (i). Elle est là toute seule, cette brillante 
Armide, cette Alceste inimitable. Personne, de ceux qui 
l'entourent, ne se doute qu'un seul son de sa voix faisait 
tressaillir tout un peuple... qui ne s'en souvient pas, non 
plus. Mais, Frédéric, tout cela vient du ciel et y retourne. 
Qu'importent, en effet, le silence et Toubli de la terre ! 
Ce n'est qu'un repos pour remonter. 

Votre lettre tant attendue m'a beaucoup émue. Je crois à 
ce que vous avez souffert, de la perte de la jeune mère des 
enfants de votre frère. Vous avez l'âme d'un homme et le 
cœur d'une femme : vous ne rougissez pas de donner quel- 
ques larmes à ceux même en dehors de vos sympathies. 
Jugez de ce que j'ai souffert et de ce qui me reste de sombre, 
de l'événement d'Adolphe Nourrit (2). lyiée à son beau- 
père et à plusieurs amis intimes de cet excellent homme, 
j'ai passé des jours et des nuits terribles. Je ne me per- 
suade pas toujours que ce n'est pas un rêve. Quelle réalité ! 
Mme Branchu, qui l'avait presque élevé avec son fils, en a 
été fort malade. L'avez-vous connu hors de la scène, Frédé- 
ric ? C'était un enfant, pour la douceur. Quel orage s'est passé 
dans cette belle âme, pour l'avoir ainsi précipitée hors de 
ses devoirs? J'ai bien peur que l'amour n'ait fait une partie 
de cette grande infortune. On me l'a dit, je ne le redis qu'à 
vous. 

Vous allez arriver bientôt, vous et votre bien-aimée 
femme, au moment d'épier avec plus d'inquiétude les pen- 
chants de vos chers anges. Que de joie et de tristesse aussi 
dans la découverte du fruit que cachent ces adorables fleurs ! 
Ah ! vous verrez par combien de fils ce sentiment-là tient 
à l'amour, l'amour qui pleure. 



(i) Caroline Branchu. 

(2) Suicide d'Adolphe Nourrit h Naplci?. 

17 



130 MAUCEI.INE [jESBOUDES-VALMORE 

Ne nie grondez jias de ce que vous appelez ma fierté. Le 
mot est si froid et si ])eu d'accord avec ma confiance en 
vous, qu'il ne faut jikis jamais le répéter. J'ai pris loyalement 
l'argent que vous m'avez i)rèté quand il m'a été envoyé du 
ciel par vous, et je l'ai reçu avec une joie immense par cela 
même qu'il me venait de vous. Si j'ai renvoyé l'autre, c'est 
qu'il s'y mêlait la crainte d'être trop embarrassée dans 
l'avenir pour vous le rendre, et cette idée m'aurait obsédée. 
Soyez content de mon cœur tel qu'il est pour vous, et 
demandez au plus vrai des hommes (à mon mari) si je 
ne vous considère pas comme mon frère, tel du moins que 
j'aurais voulu que Dieu me l'accordât. Je ne suis fière 
que d'une chose, bon Frédéric, c'est du service que vous 
m'avez rendu; c'est de penser que vous et votre femme, 
vous êtes liés à l'avenir de mes enfants par le souvenir 
d'une reconnaissance si pure. Venez donc, que je serre vos 
mains dans les miennes, qui ressemblent, m'avez-vous dit, 
à celles de votre mère. Dieu la bénisse d'avoir fait un tel fils ! 
Le cœur me dit que je vous reverrai. Embrassez vos 
deux amours et apprenez-leur à aimer le nom de votre 
meilleure amie. _ 

I 

!<''■ Août 1839. 

Quand j'ai entendu votre nom, j'ai couru au-devant de 
v^ous. Votre frère vous dira comment je suis restée devant 
lui que je ne connaissais pas et que je reconnaissais ])our- | 
tant. Quelque chose d'indéfinissable en faisait votre oml)re 
pour moi; et sa contenance triste, queUpie chose à son 
chapeau qui fait toujours frémir, m'a causé une grande émo- 
tion. Je lui ai dit alors : « Monsieur ! vous êtes son frère. » 
Et il a ri; moi, j'ai respiré. Puis, j'ai lu votre lettre, si bonne 



I 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 131 

et si cruelle! Je l'ai finie seule, pour en avoir le courage... 
Qu'êtes- vous devenu, penché sur le lit de ce petit malade? 
Et quand il fallait vous en arracher, où alliez- vous?... 
Ce n'était pas sa mère qui vous donnait du courage; je 
suis trop sûre qu'elle n'avait que le vôtre. C'était donc 
Dieu qui vous regardait... et comment vous aurait-il 
pris votre enfant ! Ecrivez- moi que vous êtes tout à fait 
tranquille, tout à fait heureux. Mais non, on ne le redevient 
pas tout à fait, après de telles commotions. On est descendu 
trop avant dans les profondeurs de cette terrible vie. 
Être heureux, c'est ignorer; et vous venez de comprendre 
ce que je n'ose pas vous dire. Je voudrais tant vous le 
faire oublier ! J'en ai parlé plus librement à mon cher 
mari. Il possède tout ce qu'il faut pour vous comprendre. 
vSes facultés de souffrir se sont développées, à m'attrister 
moi-même. Il aurait accepté bien des iiifortimes, avant 
celle de vivre aussi loin de moi et de ses enfants pour 
lesquels nous souffrons ce supplice. Jugez s'il devinera 
ce que vous avez ressenti d'horrible, lui, qui donne son 
seul bonheur pour sa famille. \"otre frère vient nous voir 
après-demain, j'espère. Il me paraît bien triste! Je me 
rappelle trop pourquoi, car vos lettres se gravent dans 
ma pensée, et vos chagrins font partie des miens, mon ami ! 
Je serai à Lyon dans un mois, d'où je vous écrirai, comp- 
tez-y bien ! C'est vous rejoindre un peu que retourner dans 
cette ville où j'ai tant souffert avec vous, quand vous 
souffriez tous à Marseille. Je n'éprouve pas moins que 
dans ce temps de terreur, qu'il n'y a rien de libre en 
moi, que mon âme. Elle est avec vous en ce moment, 
c'est vrai, mais elle ne voit pas ceux qu'elle voudrait 
voir: Frédéric (i), sa mère heureuse, et vous! Il est bien 

i) r'ils de L,cpcytrc. 



132 MAUCKLINE DESBORDES- VAL.MORE 

surprenant que j'aie éj)r()u\é le niêine événement dans 
ma vie. Ce petit auge m'en deviendra donc plus cher 
et je vous prie de l'embrasser avec tendresse pour celle 
qui n'ose, aujourd'hui, vous parler d'elle-même qu'en 
vous attestant son amitié fidèle. 



I.yoïi, 23 Septembre 1839. 

Il y a des lignes et des paroles qui restent entre vous 
et moi, et dont je ne pourrais m'entretenir avec vous 
devant témoin, malgré leur profonde innocence. Mais 
c'est qu'elles viennent de nos plus secrètes souffrances 
et que je me suis commandé, connue vous, de ])araître 
heureuse dans mes relations extérieures. Vous verrez 
au genre des jeunes artistes que je vous ai recommandés (i) 
(pardon de cette liberté !), que la mélancolie n'a pas encore 
altéré leurs rêves bruyants de gloire. Il ne faut pas éveiller 
ceux ({ui dorment, surtout avec la certitude qu'ils n'au- 
raient rien à nous répondre. Le bonheur et l'inexpérience 
d'autrui me sont sacrés. Je vois bien que je n'ai guère à 
vous apprendre, à vous, de ces tristesses de l'âme qui la 
font trembler en nous au moment même où l'on nous ])ense 
heureux. Votre enfant, menacé une fois, vous apparaît 
menacé toujours. Pauvre père ! La sécurité n'y est plus. 
Tous les amours, n'est-ce pas? sont ingénieux à cor- 
rompre leur douceur. Eh bien ! toutes les amitiés aussi, 
car c'est une souffrance pour moi de me sentir si près de 
vous sans aller vous revoir et connaître vos enfants, leur 
mère, qui est aussi vous-même ! Ma \ie est pleine d'attrac- 
tions et d'obstacles. Je pleure de cette privation, comme 

(l) MélingUL- et un autre artiste, tn tourne.- à Marseille (II. V.). 



« 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 133 

si ce bonheur m'avait été promis, et j'en offre le renonce- 
ment à mon appui secret, la Vierge, comme s'il pouvait 
passer pour un sacrifice volontaire. 

A peine arrivée auprès de mon cher mari, si triste 
de notre séparation, a peine réaccoutumée à ce charme 
intime qui fait reprendre à la vie tout amère qu'elle 
nous soit, il faut déjà penser à nous redire : au revoir ! Je 
vous assure que je suis bien malheureuse et que les bras me 
tombent de cette prochaine douleur. Ecrivez-moi ici, 
Place des Terreaux, no i. Croyez que vous soutiendrez 
mon courage par cette visite du cœur. 



23 Décembre 1839. 

...Je crois, mon bon Frédéric, à qui, dans ce moment, je 
parle (comme si vous étiez devant moi), je crois que nous 
ne sommes plus destinés qu'à ressentir les austérités de 
la vie, et que c'est bien grave pour des organisations tendres 
et rêveuses comme les nôtres. Vos générosités doivent 
n'être souvent qu'un désaccord avec votre fortune, que 
j'ai moi-même effleurée une fois, à mon attendrissement 
éternel, comme à ma constante préoccupation, car le 
moment n'est pas tout près de remettre où je l'ai dérangée. 

Je retourne à Lyon en mars avec toute ma famille. 
Nos espérances, les promesses, les efforts infatigables ten- 
tés pour ramener mon cher mari dans ce centre où ses 
enfants auraient eu peut-être un avenir, tout s'est abîmé. 
On étouffe de malheur à Paris. La foule monte sur la foule... 
Il faut fuir. Moi, je ne peux lutter que de vœux, de résigna- 
tion et de prières. Je m'en vas (r). J 'ai \()ulu seulement que 

(i) Ce départ n'a pas eu lieu (II. V). 



13'i MARCDLINE DESBORDES- VALMORE 

mes enfants n'eussent pas le moindre reproche à me faire. 
J'ai attendu. J'ai quitté deux fois leur père dans l'intérêt 
de tous. Je vais présentement lui reporter cette famille, 
et trois éducations commencées qui s'achèveront comme 
Dieu voudra. Je n'ai plus la force ni la vertu de mon sort. 
Oh! si vous saviez comme j'aurais besoin de vous voir, 
de parler ensemble ! De tous ceux que j'estime et qui 
m'aiment un peu, vous êtes la seule âme, Frédéric, devant 
laquelle je puisse encore ouvrir la mienne. La vie, comme 
je l'ai vue depuis trois ans, a ôté bien du charme à mon 
malheur même. Je n'aime plus la vie, mais si j'osais 
désirer mourir, je serais méchante. Ainsi, je suis cons- 
ternée, souvent malade, remplie d'étonnements qui me 
rendent stupide. Il y a de terribles coups de cloche 
dans l'existence, n'est-ce pas? Ce n'est plus à la fin 
qu'en se réfugiant dans l'attente d'une vie nouvelle, que 
l'on parvient à marcher dans celle-ci. 

Si vous ne me connaissiez pas, j'aurais l'air d'une 
personne bien difficile. Vous savez pourtant que ce n'est 
pas. Je suis seulement bien lasse et ce voyage à recom- 
mencer me jette dans un accablement d'autant plus grand, 
que c'est Lyon qui se trouve au bout. Vous n'ignorez 
pas ce qu'est pour moi I^yon. Il m'a fait mal 

Blanche est-elle toujours musicale? Mon Inès Blanche, 
à moi, suit cette vocation d'instinct. Elle chante avec ses 
doigts, tant qu'elle a de temps et de force. Sa sœur se livre 
à la peinture chez M'"^ Lescot et promet un beau talent. 
Mon bon Hippolyte est élève de Paul Delaroche (i), et 
tout allait... à l'avenir. 

(i) Jamais reçu dans son atelier; quelques conseils, une fois la semaine, 
pendant six mois. Puis, entré chez Eugène Delacroix, pendant cinq ans. 
Sorti fruit sec. (II. V.). 



I 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 135 

Paris, 5 Février 1840. 

...Vous êtes mi homme vrai que je ne cesserai jamais 
d'aimer. Votre sœur est si étroitement vous, sœur et 
amante, que je la confonds avec vous-même. Vous me faites 
un petit coin bien beau, dans ce monde de mon âme. Il y 
en a là de bien tristes. Moi, je suis loin de mon mari qui 
languit d'un ennui profond sans moi, de mon mari mé- 
connu parce qu'il est trop simple, et, il faut bien se l'avouer, 
jeté dans une profession où l'homme disparaît sous le 
préjugé qui la couvre tout entière. Si mes trois enfants 
n'étaient un peu enracinés déjà dans ce Paris qui nous 
rejette toujours, je le quitterais, je le sens, avec des pieds 
légers, et je reprendrais haleine en sortant de ce gouffre 
froid et brillant. 

...Je ne suis pas ingrate au bonheur qui vous revient, 
car j'en prends ma part et je vous en remercie en embras- 
sant votre enfant deux fois béni. Il a donc bien souffert ! 
et vous ! et sa mère ! Il vous doit bien de l'amour pour vos 
larmes. J'ai la certitude qu'il vous aimera passionné- 
ment toute sa vie, et quelle joie que l'amour d'un enfant ! 
Est-ce que vous pourriez vivre sans être aimés de ces autres 
vous-mêmes? Il n'y a pas de misère plus profonde que 
celle-là... 



Taris, 10 Avril 1840. 

...Je m'étais promis de ne pas vous associer à la lutte qui 
s'engageait encore avec mon étoile errante, avant de 
savoir si je devais encore lui obéir. Depuis trois jours seule- 
ment, j'ai la certitude de rester à Paris; car mon cher 
mari vient m'y rejoindre et je vous écris dans l'émotion 



liUt MAlUi:i.I\r DESIiORDKS-VALMORR 

de cette nouvelle, à vous à qui j'ai fait tant de fois partager 
mes chagrins. Ce retour n'est peut-être, il est vrai, qu'une 
adorable imprudence; mais l'amour de sa famille l'emporte, 
et, au lieu de nous attirer dans son pèlerinage aventureux, 
c'e.it lui qui se dégage, au risque d'attendre encore (quelque 
temps la ])lace, si humble qu'elle soit, que lui a promise 
Monsieur Thiers. Cirondez-moi, car je n'ai pas osé faire 
usage de la lettre que \'ous m'avez envoyée et qui, peut- 
être, fût venue bien à l'appui de l'intérêt inespéré de ce 
ministre. J'ai supporté des jours si pesants et si tristes 
dei)uis quelques mois, qu'il faudrait nous voir pour vous 
en faire le récit. L'avenir est ])lus clément, mais il y a 
là un pas à faire, pour y entrer, qui est d'une extrême 
dirticulté, toute seule que je suis encore, pour me tenir 
sur ce pont tremblant. Orand Dieu ! que les enfants 
nous donnent du courage!... 



Paris, 3 Mai 1840 (i). 

...\'ous désirez un détail de notre position actuelle? I^lle 
n'a jusqu'ici d'autre base que le mot espérance. M. Thiers, 
premier fondateur d'une pension que l'on vient d'aug- 
menter de 900 francs (2), a promis de nous fixer, à la fin, 
à Paris, en donnant à Valmore une place, en dehors du 
théâtre. Cette promesse est venue de lui, que je sais per- 
sistant dans le bien qu'il veut faire — et qu'il m'a fait. 
\'oilà sur quel espoir mon mari vient d'oser ronqjre son 
esclavage à Lyon. Vous savez maintenant que M. Ville- 



(i) I<a i)reiiiiérc partie de cette lettre a dté publi<;e i)ar M. Poiigin 
[op. cit., i>. 250-251). 

(2) Ce qui la jMîrtait à 2,400 francs. 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRli 137 

maiii, en quittant le ministère, a voulu secourir mon 
avenir de 900 francs de pension qui nous donnent la 
hardiesse de cette réunion tant souhaitée. Nous sommes 
riches, en effet, puisque l'effroi de manquer de pain ne 
dévore plus nos nuits et nos jours; et cette nouvelle, que 
rien ne m'avait fait espérer, m'a causé tant d'impression 
que j'en ai gardé le lit, deux jours. J'ai su, depuis, qu'une 
biographie et un article sur moi, de M. Sainte-Beuve, 
avaient éveillé (l'attention du) ministre sur mon humble 
existence qu'il ignorait, et qu'enfin un compatriote bien- 
veillant, dînant avec lui, venait de lui apprendre que 
j'allais, pour la cinquième fois, quitter Paris par indigence. 
Le soir même, la pension était portée au Grand Livre. 
Dieu sait cela ! 

Je n'ai pas besoin d'ajouter que le moment présent est 
encore bien difficile à passer honorablement. Mais j'espère. 
Mon cher Valmore est de retour, l'idée fixe d'être pour- 
suivie par la fatalité s'est un peu éloignée de moi. Je cuis 
étonnée et contente : mes enfants sont heureux. 



Paris, le 31 Juillet 1840. 

J'ai eu la joie de l'entier rétablissement de Frédéric, 
que j'embrasse de toute l'affection que j'ai toujours pour 
lui. Cet enfant me sera plus cher qu'un autre, car il vous 
a coûté bien des terreurs et des sollicitudes. Sa mère est 
comme ma jeune soeur, par tout ce qui s'est passé en elle de 
doux et de terrible dans sa mission. Dites, que venons- 
nous faire par ce monde au travers duquel nous passons, 
comme les enfants qui se trompent de chemin? Peut- 
être étions-nous paisibles dans un beau ciel sans boue 
et sans misères, et nous sommes entrés dans ce creux 

18 



lîJ8 MARCELIME DESnORDES-VALMORE 

de désespoir et de malaises dév^orauts... Mon cœur se 
perd dans son ignorance douloureuse de lui-même. Je sais 
que vous êtes tristes; je le suis, terrassée de travail, 
c'est mon sort, dans le coin obscur où j'aime à rester. 
Mon cher mari, revenu de Lyon dans le vain espoir de se 
placer ici en dehors du théâtre, après avoir perdu à ce 
mirage cinq mois passés à vide d'honoraires, est forcé par 
l'impérieux devoir du père de famille de signer un engage- 
ment pour la Belgique. Il sera, en septembre, à Bruxelles où 
je le suivrai avec mes enfants, s'il y réussit au théâtre 
comme artiste. Voilà le résultat de bien des sacrifices et 
de démarches loyalement suivies dans l'intérêt de nos 
enfants; c'est à reconunencer un pèlerinage qui s'arrêtera 
maintenant où Dieu voudra. 



8 Juin 1841. 

...Il eSt bien juste que je v^ous donne une fois à lire mon 
cœur rempli de joie, à vous qui l'avez vu si plein d'an- 
goisse. Mon cher fils est réformé devant le conseil de révi- 
sion. N'est-ce pas que vous êtes content de l'apprendre? 
Cet événement inattendu m'a tellement sortie de mes 
habitudes crucifiées, que je me suis sentie enlevée au ciel. 
Ressaisir mon fils près de devenir esclave, on dirait que 
c'est le voir naître une seconde fois, cher monsieur Frédé- 
ric. Toutefois, malgré la reconnaissance divine qui baigne 
mon cœur ])our la Providence qui me relève, je ne souhaite 
à vous ni à la mère de votre fils un bonheur si tendre, si 
vous devez l'acheter au prix de tant de terreurs. A moi 
seule l'orage, s'il plaisait à Dieu ! Mais je vois bien qu'il 
y en a pour tout le monde. Mes chers parents, mes amis 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 139 

bien-aitnés, tous souffrent et se débattent avec bien du 
mal contre la vie et contre eux-mêmes. 

Je voudrais souvent vous voir. 

Une nécessité fatale, comme j'ai commencé de vous le 
dire, force encore mon cher Valmore à signer un engage- 
ment pour l'Italie. Il m'avait promis de m'y conduire 
avec ma plus jeune fille, et je trouvais une consolation au 
prochain déchirement de mes entrailles par l'espoir de 
m' arrêter deux ou trois jours à Marseille où nous allions 
nous embarquer pour Florence. Mon fils, entré tout en 
plein dans la carrière de la peinture, demeurait à Paris 
livré à sa jeune raison et à l'influence divine qui préside, 
je crois, à sa chère vie. Ondine voulait prendre le même 
parti pour passer ses examens d'institutrice (car elle veut 
le devenir). Autre déchirement pour la mère qui sent 
déjà des in.térêts nouveaux introduits dans des liens 
qu'elle rêvait incéparables... Étonnement, larmes, résigna- 
tion : voilà toute la vie. 



5 Novembre 1841. 

...Je vais chercher ma chère Ondine à Londres, mon bon 
Frédéric. L'intérêt de sa santé m'a donné le courage de 
m'en séparer, deux mois entiers ! Cette charmante enfant 
avait tant travaillé que j'ai senti la première, et bien plus 
qu'elle, que deux mois d'entier repos rafraîchiraient sa 
petite tête brûlante. A présent qu'elle est mieux, grâce 
à ces deux mois qui l'ont dilatée chez des amis sûrs et bons, 
elle redevient à moi; et je vair- la reprendre, car on fait 
encore bien des façons pour me la rendre. Ce voyage 
n'arrive bien, ni pour ma santé ni pour nos intérêts; 
encore moins pour le besoin que mon mari et mes enfants 



l'iO MARCELINE DESBORDES-VALMORE 

à Paris ont de moi. Mais vous savez si parfaitement ce 
que c'est que cet amour d'entrailles qui nous pousse surtout 
vers le faible et l'absent, que je me dispense de vous dire 
l'impérieux entraînement qui aplanit tout pour moi, tout, 
jusqu'à la mer aux terribles souvenirs. Dans le besoin d'y 
ressaisir Ondine, j'y vais. 

\''oici l'Odéon ouvert. ]Mon mari est rentré dans cette 
carrière dont il ne peut impunément sortir. Kn attendant, 
le trouble, les études, les fatigues l'étourdissent heureuse- 
ment sur cd qu'il vient de souffrir d'abattement et d'ennui. 
Que le sort vous épargne ces longues luttes où l'iionime 
use sa force morale contre un ennemi qu'il ne voit pas, 
mais qui l'étreint odieusement, je vous assure. 

Il fait nuit pour \-ous écrire, non pour penser. 



5 l'cvricr 1842. 

\'ous dites vrai, Ijon Frédéric : si j'étais heureuse, je 
vous l'écrirais. vSi j'avais eu seulement la force de vivre, je 
vous aurais donné une part de cette force; mais, vraiment, 
je n'ai que celle de vous tendre les mains, car ce serait 
l)our moi une immense consolation de retrouver les vôtres, 
car vous êtes bien selon mon cœur. J'ai tant de choses à 
vous répondre, que je ne sais ])ar laquelle conunencer. 

...Les occasions trompent iimocemment, pourtant je 
n'ose m'en plaindre, car je reçois votre lettre et votre âme 
ensemble. I)e])uis si longtemps je n'avais eu aux yeux 
des larmes de joie, que j'en ai ressenti presque de l'égare- 
ment. Vous, si loin de moi, Frédéric, et du fond de votre 
bonheur, vous voyez mes tristesses à travers l'absence 
et vous en souffrez jusqu'à venir à mon secours ! Venez 
donc, mon cher enfant, puisque l'amitié est divine, et ([u'il 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 141 

n'y a rien, en effet, de si grave que ma destinée présente. 
Mais sais-je si l'avenir ne l'aggravera pas? et si je peux 
oser dire à présent quand je rendrai... si je rends jamais 
ce que j'oserai prendre sur un avenir que je regarde avec 
beaucoup de terreur. Car elle vous a dit vrai, M"^^ Geille : 
je suis bien malade, et je ne le suis que de chagrin. Toutes 
les forces humaines n'en supporteraient pas impunément 
un si long. 

jVfnie Geille, fort malade elle-même une seconde fois, 
ne vous a-t-elle pas dit que la santé de ma chère Ondine 
me livre aux plus vives inquiétudes? A vous qui avez passé 
tant de nuits sans sommeil pour Frédéric, je n'ai pas à 
raconter longtemps les miennes, depuis un an surtout. 
Cette intelligence vraiment supérieure qu'elle possède 
a nui cruellement à la faiblesse de son enveloppe. Elle 
a souffert aussi de voir souffrir, et, dévorée du désir de se 
faire trop tôt tm état sérieux pour aider nos misères, cette 
charmante créature a donné à l'étude les jours qu'elle devait 
encore employer à grandir. Nous l'avons envoj^ée en 
Angleterre avec M^ie Branchu, mon amie, chez un médecin 
fameux qui est son parent (i). Cette vacance l'avait remise 
et rendue belle et courageuse. Il m'a fallu faire cet onéreux 
voyage au milieu de novembre et nous avons, elle et moi- 
couru danger de la vie durant une nuit d'horrible mer. 
Au retour, j'ai fait une maladie de vingt-cinq jours et la 
charmante enfant m'a suivie au lit. La voilà relevée encore, 
car j'ai tant cherché que je l'ai mise dans un peu de soleil 
et d'air pur et changée de logement. Après cet effort, mon 
courage vient encore une foir- de céder, et je ne peux plus 
])asser de nuits pour nous soutenir sur ral)ynie. L'extérieur 
ne trahit pas encore le profond désastre où nous sonnnes 

(i) I«e Docteur Curie, uicdeciu tr(}s (.lisUugué ck- I^oiidrcs (II. V.). 



142 MAUCi:i-INE DESBORDES-VALMOUE 

entrés. Comprenez-le, Frédéric, car mou cher Valmore, 
avec son intelligence, sa haute probité, son admirable 
courage, n'a pu réaliser de son talent, depuis deux ans, 
qu'une somme de cent écus. ly'Odéon a trahi toutes ses 
espérances. Ce théâtre change en ce moment de directeur. 
A-t-il un avenir? Allons-nous au naufrage? Vous rendrai- 
je jamais ce que vous nous avez envoyé dans un moment 
d'abandon et d'effroi ? Nous sommes engagés dans des dettes 
jusqu'alors inconnues de notre humble ménage. Deux 
mille cinq cents francs ont été levés sur l'avenir qui parais- 
sait moins menaçant. Lui prendre davantage est une audace 
que je n'ai pas, car je ne possède i)lus rien devant mes 
propres yeux qui ressemble à une garantie. Ce que l'on 
a])pelle liiiératurc de femme ne produit ])as plus que le tra- 
vail d'aiguille. Vous voyez que tout cela est triste à dire, 
comme à ressentir; mais votre lettre m'a rouvert l'âme 
et voilà la vérité. 

Tout ce que vous me dites de votre bonheur si néces- 
saire au mien, m'est entré dans le cœur comme une caresse, 
cher ami. Je savais déjà par M"^^ Geille le calme de votre 
cher ménage, et j'ai comme un remords de vous envoyer 
cette révélation qui va vous i)oindre connue une douleur 
persomielle. Je vous sais si parfaitement pur de cœur ! 
I\Ioi aussi je souffre infiniment pour ceux que j'aime. J'ai, 
à part mes enfants qui sont moi, deux sœurs et un frère 
en proie au malheur même. Je les ai secourus toute ma vie, 
et présentement je n'ai plus rien qu'un faux semblant de 
position dans ce tronqjeur Paris, qui fait dire à mes amis 
riches : « Marceline est très heureuse. Elle a tant d'ordre 
qu'elle \-it très bien et sans se plaindre. » Et je meurs, 
Frédéric, sous les soucis rongeurs qui se sont établiii 
maintenant sur les blessures mal guéries de l'amour 
malheureux. Je voudrais ])leurer avec vous avant de 



I 



A FRÉDÉRIC LEPKVTRE 143 

mourir, mais la mort doit être bien belle après une telle 
vie. 

Eh bien ! tout ce que j'ai de génie de femme, d'invention, 
de paroles et de silence utile, je l'emploie à dérober cette 
grande et humble lutte à mon cher mari qui ne la subirait 
pas huit jours. Je sauve ses fiertés, au prix de mes humi- 
liations et ce n'est qu'après ce monde qu'il saura par 
quelles innocentes ruses, par quelles larmes restées entre 
Dieu et moi, je lui ai, jusqu'ici, sauvé le triste secret du 
pahi qui n'a pas encore manqué sur sa table et celle de 
nos enfants. I^e froid ne les a pas, non plus, attristés. 

Que Dieu ne mêle rien d'amer aux baisers dont vous 
couvrez vos amours. Ne me donnez pas non plus une part 
des fruits que vous avez amassés pour eux. Je vous le 
répète, j'ai l'horrible peur de ne pouvoir le rendre 



24 Mars 1842. 

Que devez- vous penser? Non que je suis stupide et in- 
grate, mais que je suis morte de toutes les émotions d'une 
telle vie. Frédéric, il y a bien quelque chose de mort 
dans cette existence qui tourne dans l'orage : c'est, en effet, 
la force du vent qui soutient en l'air ces ailes inanimées 
qui paraissent voler; mais le cœur, Frédéric, tout blessé, 
tout saignant, vit toujours et bat de toute la vitesse de 
l'éternité. Il y a donc aussi bien de la joie dans mes étoufîe- 
ments, puisque j'ai la certitude de vous revoir, n'importe 
où. J'ai bien besoin de vous revoir, mon bon Frédéric. 
Nous qui n'avons à renouer que des chaînes pures, ce sera 
bientôt fait, sans frayeur, sans expiation, connue les oiseaux 
se remettent à chanter sur la même branche. C'est vous 
qui chanterez l'hymne de la charité; moi, celle de la 



144 MARCRLINK DESnORDES-VALMORE 

reconnaissance. Votre femme nous écoutera et pleurera de 
joie, de ne faire qu'un avec vous. 

Les genoux m'ont manqué en montant chez votre ami 
du boulevard Saint-Martin. vSes bonr, yeux noirs sont entrés 
dans les miens, comme deux couteaux; et moi, si pâle, je 
Guis devenue rouge jusqu'aux cheveux. Je doute fort qu'il 
ait entendu le son des paroles que je lui ai '■-répondues. 
Est-ce là de l'orgueil? Faites-en ce que vour, voudrez, cher 
ami. Mais ne pouvoir serrer les mains de votre ami, ni lui 
dire tout ce que je devais au sien, me présenter là comme 
venant réclamer de l'argent qui m'était dû, je me trouvais 
bien hardie. I{t lui m'a paru regarder tout surpris de ma 
contenance tremblante, ce qui a fait pour moi, de cette jour- 
née, l'une des plus terribles de ma vie. 

Ondine part dans trois jours, pour lyondres. On est venu 
la chercher pour achever de la guérir. J'allais l'y conduire, 
malgré mon effroi du vaisseau. Un médecin, parent de 
^me Branchu, qui remue tout Londres par des cures qui 
tiemient du miracle, veut achever de rendre à ma chère 
fille une respiration facile, afin de m'aider moi-même à 
respirer du côté de cette âme qui me fait tant souffrir ! 
On dirait qu'elle est interceptée par une main invisible, et 
c'est cette main que le docteur veut écarter. Je ne vous 
dirai pas le mélange de foi et de terreur qui se mêlent 
en moi, à l'idée de ce voyage : le mieux serait d'y aller 
porter mes bouquets à la Vierge, mais mon mari se réveille 
la nuit pour me dire : « Ne me quitte pas dans la situation 
où je suis ! VOdéon va fermer. Sans toi, j'aurai la tête per- 
due... » Et je reste... 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRË 145 

lyC 9 Juillet 1842. 

...J'arrive de la Normandie, et je pars toute haletante 
pour Orléans. J'ai passé quinze jours près de mes deux 
sœurfj aimées, au milieu d'enfants et des plaines fraîches 
de la Normandie où leurs familles sont établies dans les fila- 
tures. De là, je voulais encore vous écrire; mais, tantôt à 
Fleury-Gur-Andelle, tantôt à Rouen pour courir d'une 
sœur à l'autre, je me suis trouvée absorbée de soleil, de 
joie, mon bon Frédéric, et de ce relai sans nom de toutes 
les sollicitudes de Paris qui n'iront jamais à mon caractère 
tout penché à la solitude. Vous étiez donc en moi, parce 
que je n'irai plus nulle part maintenant sans votre souve- 
nir; mais je ne vous ai pas écrit, parce que l'encre et les 
plumes ne disent pas toujours le mieux les indéfinissables 
préoccupations de l'âme. 

Cette ville, toute moyen âge (i), est hérissée pour moi 
de souvenirs durs comme des pointes de fer. J'avais 
quinze ans, lorsque j'y suis entrée avec une de mes sœurs 
et mon père : c'est quand je revenais d'Amérique (2). Là, 
j'étais la petite idole de ce peuple encore sauvage et qui 
sacrifie tous les ans deux ou trois artistes (3), comme 
autrefois des taureaux. Moi, l'on me jetait des bouquets, et 
je mourais de faim en rentrant, sans le dire à personne. De 
là et d'un travail forcé pour cet âge, une santé chancelante 
à travers la vie orageuse qui a suivi. Il m'est connue insup- 
portable de croire vous regarder sans vous dire quelques 
mots de moi-même, parce que je sens que vous avez de 



(Il Rouen. 

(2) De la Guadeloupe, 011 elle avait perdu sa mérc morte de la fièvre 
jaune (H. V.). 

(3) On jouait leur expulsion ou leur maintien au billard, eu tant de 
pointa (II. V.). 

19 



.1 

146 Marceline dej^boudës-valmOue 

rattachement pour moi, et que je vous le rends de toute 
mon âme. 

On sonne. Ou \ient prendre ce mot. Au revoir ! Ceci 
n'est qu'une promesse de vous écrire. 



Paris, 26 Juillet 18.(2. 

Si je peux vous dire en toute vérité que mon cœur n'a 
pas plus changé qu'il ne changera pour vous, depuis que 
je vous ai dit : au revoir ! il y a quatre ans, il faut bien 
que je vous dise aussi que notre bizarre position est stable, 
malgré les nuances qui la feraient croire très mobile. I^e 
fond est le même. L'Odéon rouvrira, sous des conditions 
toujours déplorables d'avenir; mais, ne ])ouvant s'attacher 
ailleurs, mon cher mari n'a pu refuser de faire, encore une 
fois, partie de cette société dont les soirées brillantes f(Mit 
pourtant aux artistes des jours si graves. A travers tout, 
je suis bien lasse de votre silence, mon ami. I^es secousses 
terribles qui viennent d'ébranler Paris vous ont fait, j'en 
suis sûre, autant de mal qu'à moi. Je me souviens de vous 
dans le danger de votre enfant... N'est-ce pas que le cœur 
se rouvre où il a été frappé, quand on entend parler des 
blessures des autres? Pour moi, j'ai beaucoup pleuré 
silencieusement et dans un coin où j'aurais eu la i)lus 
sérieuse consolation de vous voir arriver vers moi. Vrai- 
ment, la vie est aussi effrayante que la mort puisqu'elle 
en est toujours menacée, sans compter les mille douleurs 
qui font le cortège. Que de larmes, dans ce pauvre convoi ! 

...Ma bien-aimée Ondine est toujours à Londres. Elle se 
fortifie lentement et loin de moi. Mon mari voyage du 
côté de Lyon et de Genève, pour utiliser sa vacance de 
rOdéon. Moi, je rentre d'une visite d'amitié chez M"*'' Bran- 



i 



A FRÉDÉRIC I.EPEYTRE 147 

chu dont la fille dorlote la mienne à Londres où je vous ai 
dit, je crois, que cette excellente fille est établie chez le 
médecin célèbre dans lequel Ondine a mis toute sa confiance. 
Et voilà encore une partie de ma lettre qui ne peut s'écrire 
sans larmes, ingrate que je suis ! Ce n'est pas près de moi 
que ma fille se guérit ! S'il lui arrive de souffrir, ce n'est 
pas non plus avec moi, et la mer est entre nous ! De nou- 
velles mœurs laisseront leur empreinte sur cet esprit si 
sensible et si jeune encore, si porté à l'enthousiasme. 
Elle aura donc beaucoup à regretter, en revenant chez 
sa mère pauvre; et ce qu'elle regrettera, je ne pourrai le 
lui donner. Voilà, Frédéric, les peines de l'époque où je 
suis arrivée. Ce ne sont plus les orages, mais des brouillards 
qui font que l'on pleure, même en regardant le soleil ; car 
on n'a plus que ses enfants pour passion et sollicitude, et 
ses enfants appartiennent déjà aux étrangers. Donnez-moi 
la main et dites que vous me comprenez; après quoi je 
vous jurerai aussi qu'ayant toujours rapporté mon amour 
à l'objet aimé plutôt qu'à moi, loin d'opposer de la résis- 
tance à cet ordre de choses que je crois utile à la santé 
de mon enfant, je suis la première à l'exciter au courage 
de vivre contente, loin de moi, et j'en deviens souvent con- 
tente aussi. Je tâche enfin d'être tout à fait mère. Fré- 
déric n'est-il pas au collège? Mon cher fils n'y a-t-il pas 
resté cinq ans? Vous voyez que nous sommes deux, en 
moi : l'un qui soupire et l'autre qui blâme et qui ordonne. 
Et vous, Frédéric ? De même, n'est-ce i)as ? 



ïr Novembre 1842. 



...Je suis affligée dans des personnes qui ne m'étaient rien 
moins qu'indifférentes, et que je \-()is mourir de fatales 



148 MARCELINE DESBORDES-VALMORE 

maladies. Ce spectacle que je vais regarder le plus souvent 
qu'il m'est permis, me fait un mal qui m'approche pourtant 
un peu de Dieu. Elles souffrent beaucoup, ces charmantes 
femmes, et avec un courage qui ne peut venir que de bien 
haut. A présent que c'est sans soleil, jugez comme c'est 
triste et grave. 

Vous êtes bien occupé, n'est-ce pas? Pour moi, quand 
j'ai quelque force, bien éprouvée toujours par l'automne, 
je tâche d'écrire pour un peu d'argent. vSi des choses bien 
médiocres (avec mon nom) vous tombent dans les mains, 
tournez-les du côté de votre cœur. C'est avec ces yeux-là 
qu'il faut regarder le travail d'une mère pour ses enfants. 

Ondine est encore à Londres ! Que dites- vous de ma 
résignation ? i\Ion Dieu ! comme on apprend à ne plus s'ai- 
mer que dans ce ([u'on aime !... 

Je ne vous ai rien dit encore de l'Odéon où le sort de 
mon cher mari est attaché, comme celui du pilote sur le 
radeau de la Méduse. Ici, du moins, il y a de l'illumination, 
de la musique et des dorures, tout brille à l'extérieur, 
et mon pauvre Valmore y fait des merveilles d'intelligence 
et de zèle. Mais les frais surpassent les recettes. C'est 
enfin la réunion sans exemple d'une (quarantaine d'hommes 
persistant à travailler sans salaire. Je ne pense pas qu'il y 
ait espoir fondé de subvention. Valmore y reste, pour ne 
pas se faire oublier. On viendra le chercher là, en effet, 
plutôt que dans sa chambre. Mais que cette lutte est 
longue ! 

En ce moment, tout ce qu'une fenune peut enfermer 
de chers fardeaux dans ses bras, je le porte... 

Je vous enverrai un nouveau livre que M. Dumont a le 
courage d'imprimer. Ia"S vers ne sont plus lus à Paris, 
mais je vous enverrai tout. 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 119 

25 Mars 1843. 

...Jesuisloiiide ma fille, et je dois me résigner à l'attendre; 
car les choses en sont là que sa foi doit être la mienne et 
que je ne peux plus vouloir son retour, avant qu'elle ne le 
veuille elle-même. Je suis trop brisée, en ce moment, dans 
mes espérances trompées, pour vous faire entrer dans le 
long détail des résistances que l'on oppose à son retour. 
On lui a inspiré ime foi qui va jusqu'au fanatisme ardent. 
Elle se croit malade (i) et ne reconnaît au monde qu'un 
médecin pour la guérir; ce médecin est à lyondres; il faut 
donc qu'elle y reste, jusqu'à ce qu'il lui dise : « Allez \n 

Quoi ! Rien à la nature ! rien à la force de l'âge ! rien à 
la volonté de Dieu ! Tout dans un médecin, un seul ! Voilà 
où nous en sommes; et, devant Dieu ! je ne la crois que frêle 
un peu, comme je l'ai été toute ma vie, mais souple et 
résistante aux orages. 

Vous pouvez, d'mi coup d'œil, saisir tout ce qui vient de se 
passer dans une telle lutte où je devais ménager tout, 
jusqu'à son fanatisme même; puisque, s'il l'éloigné de moi, 
il lui donne au moins toutes les garanties de sa guérison 
qu'elle ne voudrait ni opérer, ni tenter par un autre mé- 
decin. Je cède à mon amour pour elle et à l'effroi de lui 
faire un mal même imaginaire. Ceux-là ont tant de puis- 
sance quelquefois ! Je demeure triste et résignée, comme 
en tant d'autres circonstances où j'ai mis le bonheur des 
autres à la place du mien. 

...Si vous saviez quel est le supplice de sentir ses enfants 
loin de soi ! Ma chère Ondine, qui possède tous les charmes 
de l'âme et de l'esprit, ne se doute pas de ce qu'il me faut 
souffrir, par cette absence qu'on lui fait considérer connue 

(i) F,Ue l'était inalhcurctisciiicnt; on le cachait i\ sa luérc (II. V.). 



150 M.\R( rU-INR nESBORDES-VAI.MOUE 

une longue nécessité, (tardez vos enfants près de vous, 
Frédéric, si \-ous xoukv. dormir et \()us éveiller sans une 
douleur iut<)léra1)lL' au cœur. 



ICiitrc mars et le 15 mai 1843. 

Je suis presque en Angleterre au moment où je vous écris, 
bon Frédéric. Je vous en ai dit assez pour vous faire 
pénétrer dans cette nouvelle sorte de douleur, et je n'a- 
jouterai aucun détail, parce que je vous écris à la hâte, 
uniciucment ])our n'avoir ])as à me reprocher de perdre 
en ma vie une fois le bonheur de vous dire bonjour et 
au revoir !... 

Tour moi, dans ce moment, je suis abasourdie d'un 
coup tout à fait imprévu, bien sensible et qui, de plus, 
m'arrête impérieusement au moment où j'allais voir ma 
fille. C'est un beau-frère venant se jeter dans nos bras, 
à la suite d'un désastre irréparable de fortune, et ne 
comptant que sur moi, pauvre atome, ])our trouver une 
place en France, en Algérie, où que ce soit, perdu qu'il est 
par une andjition folle, et qui met ma sœur, si sainte 
et si pure, dans un profond désespoir. Que dites-vous, 
Frédéric, d'un sort si fidèle contre moi? Je dis moi, car ma 
sœur en fait partie et je souffre beaucoup en elle. vSon 
mari est un habile ouvrier, constructeur de métiers 
à coton et contre-maître de fdatures les plus importantes 
de la Normandie. Mais cet homme, excellent et plein d'in- 
telligence, d'apparence assez rustique, s'est mis tout d'un 
coup en tête une ambition frénétique. Il s'est lassé de 
travailler pour autrui et de faire la fortune de ses maîtres; 
il a élevé, pour son compte, un établissement formidable 
relativement à ses modiques économies. Ma pauvre sœur, 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 151 

ses amis, ses chefs lui ont en vain représenté le danger; 
les prières ont enflé son courage, et il vient de s'en- 
gouffrer d'une manière cruelle en perdant tout ce qu'il 
avait au monde. Qu'allons-nous faire? Si l'on avait besoin 
de constructeurs de fabrique à Alger, il y serait un homme 
précieux. Je vous dis cela au hasard, Dieu me com- 
mandant d'appeler au secours, de tous côtés. Que ne 
donnerais-je pas pour qu'il vînt de vous ! Nous sommes 
donc, vous et moi, bien malheureux en même temps par 
nos frères ! Qu'a donc fait le vôtre, si bon, pour être ainsi 
frappé dans son âme? Si la sainte résignation ne vient 
pas à son aide, que va faire ce père déjà si triste quand 
je l'ai vu ! O Frédéric ! le printemps est d'ordinaire bien 
triste. Celui-ci m'a frappée aussi dans des affections que 
je ne savais pas moi-même aussi profondes... 



15 Mai 1843 {au soir). 

J'ai promis d'avoir le courage de vous écrire, Frédéric, 
et je veux l'avoir, bien qu'il me soit douloureux de venir 
à vous pour vous attrister. lyC visage de ceux qu'on aime 
n'est pas toujours souriant. Accueillez-moi, cette fois, 
comme le triste messager de votre cher Amédée Geille 
qui ne vous écrira plus jamais ! 

Je l'ai vu ce matin dans son éternel repos, guéri de 
corps et doucement endormi après de longues et orageuses 
souffrances. Il a eu trop de courage pour la lutte, elle devait 
tuer ses forces. Dieu ! que c'est triste de voir toutes ces 
choses ! Sa raison était revenue tout entière, avec une 
douceur d'enfant. L'honneur et la misère ont brisé sa vie. 
Sa femme reste en proie à la plus profonde infortune 
avec l'enfant (qui rit!... petit ange). Je n'ai pas de pa- 



loi MARCELINE DESBORDES-VALMORE 

rôles pour vous peindre M'"^' Geille. Elle semble s'être 
surv'écue à elle-même pour soigner, jusqu'au bout, des jours 
plus précieux que les siens. Ce qu'elle va devenir, je n'ose 
m'en rendre compte. Je croyais depuis six mois que toute 
existence était épuisée dans ce corps si frêle. Ah ! Frédé- 
ric, lequel des deux a tué l'autre ! Mystère impénétrable 
et déchirant. 

Sentant la misère arrix'ée à son comble dans cet hon- 
nête et in.téressant ménage, il m'a pris un courage que vous 
comprendrez. J'ai écrit à M. Thiers pour lui signaler l'hono- 
rable artiste mourant de silence et de fierté, penché depuis 
un an sur son portrait que la misère et la maladie lui ont 
fait interrompre. M. Thiers n'a rien fait dire et M. Geille 
est mort, hier soir, après avoir demandé le secours des 
sacrements. J'avais pareillement écrit à M. Borelli, de l'aveu 
de la pauvre Henriette (i). Que va-t-il suivre? Que de- 
viendra l'enfant, si la mère succombe à son tour? Je suis 
consternée, et cependant j'ai accepté pieusement les tristes 
devoirs que je remplis. C'est en serrant vos mains dans les 
miennes, bon et cher Frédéric, et bien près de votre cœur, 
que je vous donne cette nouvelle funeste. Pour être prévue, 
elle n'en est pas moins saisissante. Je savais le danger, 
dès ma dernière lettre; mais, comme elle devait passer 
par les mains de ces malheureux amis, je n'ai rien osé 
vous dire. Hélas ! mon cher ami, il n'y a plus d'obstacle 
à vous dire la vérité. vSa tâche douloureuse et rapide est 
reni])lie : celle de vous faire du mal m'était-elle donc 
réservée ? 

M. Borelli est-il riche? Ne viendra-il pas au secours, en 
l'honneur de cette mémoire sans tache? Autour de nous, 
je ne vois rien, et l'abîme est profond. 

(l) M"' Gtille. 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 153 

2 Octobre 1^43. 

Bien des mois tristes se sont écoulés depuis lors, mon 
cher Frédéric. D'autres blessures ont frappé dans cette 
blessure ouverte. Vous savez aussi que c'est pour souf- 
frir et voir souffrir que nous vivons. Qu'ai-je à vous 
apprendre? Je n'ai même pas eu le temps de m'en entre- 
tenir avec vous, ce qui pour moi est toujours une conso- 
lation, comme une suspenoion d'armes. Je ne l'ai pas 
obtenue dans l'amas de Gollicitudes qui emploient toutes 
mes heures. Croyez-moi, aimez-nous; enfin, restez le 
meilleur des hommes. 

M"^6 Geille m'a dit vous avoir écrit plusieurs fois. 
Vous êtes donc instruit qu'elle est la plus malheureuse, 
la plus malade des femmes. J'ignore le fond exact de tout 
ce triste sort. Elle a cru devoir continuer à faire finir des 
travaux commencés et toujours dévorants, puisqu'ils n'ont 
amené dans cette maison que la misère la plus profonde 
que j'aie jamais vue. Je m'abstiens de juger la raison 
de cette pauvre et tendre femme. Elle a tant souffert ! 
Elle souffre et va tant souffrir, que je n'ose plus même 
lui hasarder un conseil. Elle suit sa tête et la fièvre est là, 
comme au cœur. J'ai cru devoir pourtant la presser de 
profiter en toute hâte du bonheur, qu'elle vient d'obtenir 
pour son enfant, de le voir admis, pour rien, dans un collège 
où son avenir serait à l'abri. Elle ne peut s'y résoudre et 
prend tous les détours de l'amour pour justifier le retard 
de cette séparation. Ea santé de l'enfant souffre en atten- 
dant. Elle le couche avec elle, et vous pouvez juger de 
l'air qu'il respire. Mais que dire à cette femme qui vous 
répond : « Je mourrai, si je m'en sépare. » Tout cela est 
devenu impossible. C'est le malheur même et le désordre 
qu'il entraîne chez les gens maladifs et passionnés. Vous 

20 



154 MA1{( ELINE DESBORDES-VALMORE 

Gériez, comme moi, consterné de voir un être si charmant, 
d'une intelligence si distinguée, s'enfoncer jour par jour 
et se poignarder, pour que la chose aille plus vite. Elle 
fait avec cela des efforts de courage innnenses, pour les 
besoins du moment. Courir, quand on se meurt ! Demander 
partout et, ce qu'il y a d'affreux, n'obtenir (car elle obtient 
souvent) que pour combler le passé et payer des ouvriers 
dont les travaux ne produisent qu'un gain illusoire : oh ! 
malheur !... 

Je ne vous dirai rien de nous. Que sert de vous affliger? 
Nous sommes entrés dans les chances d'un procès, avec 
un homme immoral que le ministre soutient. C'est un jour- 
naliste vulgaire que nous avons aidé à mettre au rang de 
directeur à l'Odéon. Ressouvenez-vous de la lice et de ses 
petits : c'en est toute l'histoire, et les détails vous en feraient 
mal. J'aurais besoin au fond du cœur de vous écrire, Fré- 
déric. Car ma pensée, stupéfaite de ce mal sous toutes les 
formes qui torture mon humble et honnête maison, se 
repose avec douceur sur votre souvenir, comme un pauvre 
fiévreux sur l'épaule de son frère... 

Ondine, sans être robuste, est mieux de santé qu'à son 
retour de Londres; elle y a par malheur laissé ses sym- 
pathies; nous ne nous entendons ])lus du tout. Nos rapports 
sont doux, mais froids. Nous possédons sa forme bien- 
aimée; le fond est en Angleterre. Le luxe de cette maison (i) 
et le bizarre de deux caractères de femme ont dénaturé le 
sien. Elle est toujours aimable, mais ce n'est plus nous 
qu'elle aime. Ne vous séparez jamais de vos enfants... 

I Celle du docteur Curie (II. V'.;. 



A FRÉDÉRIC LEPEYTUE 155 

Pam, 19 Mars 1844. 

Je ne vous attends plus, mon bon Frédéric. Puisque 
vous n'êtes pas assez heureux pour pouvoir répondre à 
vos amis, ils doivent vous en consoler en vous écrivant 
eux-mêmes. C'est un double soulagement, car je vous 
avoue que ce long silence commence à mettre un grand 
poids sur ma pencée. Je n'one pas croire que tant de 
mois ce sont écoulés sans vous blesser de quelques dou- 
leurs nouvelles. Il y en a pour tous les jours, dans cette 
vie, n'est-ce pas? Pourtant je l'aime encore par tant 
d'âmes à moi, qui m'y consolent et m'y retiennent. Tant 
qu'on me dira : « Restez », je tâcherai, Frédéric. Il reste 
une inguérissable blessure à ceux qui perdent un être 
aimé. Sous ce point de vue, j'ai passé une grande part du 
temps de mon silence à pleurer. Dieu vous ait épargné ce 
triste emploi de vos facultés aimantes ! 

Vous, à qui j'ai dû autrefois de connaître et d'apprécier 
Joseph Delorme (i), vous vous serez réjoui, comme moi, 
de son admission à l'Académie française. Merci pour nous 
tous qui l'aimons. Au premier rejet, sa mère, grande et 
bonne comme la fée aux miettes (2), c'est-à-dire pas plus 
hiute qu'un enfant, et qui ne savait pas du tout être 
ambitieuse de son fils, s'est évanouie comme sous un coup 
de foudre. 0:i a eu peur qu'elle se mourût. N'est-ce pas que 
les mères sont adorables et un peu folles, et que Dieu aura 
toujours un sourire pour elles? Celle-ci voit son fils assis 
pour la vie, à l'abri de cette affreuse question qui met 
tant d'efïroi dans l'amour qu'on a pour un fils : « Aura-t-il, 



(i) M. Sainte-Beuve a publié ses poésies sous le nom de Joseph Delorme. 
(2) Personnage d'une nouvelle de Charles Nodier portant le titre de 
La Fée aux Miettes (II. V.). 



156 MARCRLINE DESBORDES- VALMORE 

quand je ne serai plus là, un gîte et du feu? » Celui-ci les 
aura ! Voilà ce qui fait que les ])renuères ileurs du jardin 
de M'"*' vSainte-Beuve s'offrent à la Vierge (lu'elle a tant 
priée pour Joseph Delorme. 

Je voudrais avoir d'aussi bonnes choses à \^us raconter 
de M""^ Geille. Non. Seulement qu'elle se soutient mira- 
culeusement sur d'aussi tristes flots. Elle marche sans 
cesse, elle pleure toujours, elle lutte contre tout. Pauvre 
^jme Geille ! Le courage qu'elle a eu de s'arracher de 
son enfant, admis par un bonheur providentiel dans un 
collège, est payé de grandes consolations. La santé et la 
vie entière de cet enfant tenaient à ce fait. Il était perdu, 
restant près de cette pauvre mère qui est elle-même un 
enfant désespéré. Je vous assure qu'elle fait bien mal à 
voir, car elle vit au hasard, sans autre appui solide que l'in- 
térêt qu'elle inspire. Il lui faudrait un asile, un travail, sa 
famille... Je ne sais que dire et que penser, mais cela fait 
mal à voir. Quand un sort est défait, que de peine pour 
rajuster la base ! Elle est seule et ne peut se soutenir. 
Tant d'intelligence et d'esprit et de cœur n'avancent donc 
à rien? Je vous afflige, mais la vérité est presque toujours 
affligeante, mon cher Frédéric, et ce sujet déchirant m'a 
bien souvent ôté la plume des mains, au moment où j'allais 
vous écrire. Je crains que sa persistance à garder un 
atelier et des ouvriers plus ou moins faciles à diriger, ne 
la soumette à des fatigues bien stériles. Je n'ose juger. Je 
la plains. 

Ondine est parfaitement remise, gaie et fraîche et ac- 
tive. Charmante à voir et guérie à peu près de l'anglo- 
manie qui m'a tant affligée, ainsi que son excellent ])ère. 
L'Odéon se raffermit par la pn^tection du ministre; il 
n'y manque qu'un autre directeur. La Providence, qui 
ne dédaigne rien, nous enverra peut-être ce bienfait. 



A FRÉDÉniC LEPEVTRE 157 

Jusque-là, nous nous soutenons avec beaucoup d'efforts 
sur la lisière de la pauvreté. Ne rien vous rendre encore, 
Frédéric, c'est assez vous dire l'état de ma fortune. Vous 
saurez l'un des premiers quand mon travail m'aura donné 
de quoi tranquilliser mon cœur. 

Notre Inès vient d'avoir une croissance bien doulou- 
reuse : elle est mieux et toujours très bonne et un peu 
sauvage. Mon fils est toujours très digne d'aller, un jour, 
serrer la main du fidèle ami de sa mère. Il le souhaite et 
travaille pour cela. Son amour pour la peinture le conduira 
peut-être à Rome (i). Oh ! si c'était avec moi, avec mon 
cher mari ! Notre destinée voyageuse fait remuer eu moi 
de certaines ailes qui ne sont qu'engourdies. Paris ne m'aime 
guère, et moi je le trouve triste. 



31 Octobre 1844. 



Soyez heureux ! 

C'est à quoi je pense toujours, sans jamais vous le dire. 
Ce n'est pas pour rappeler le temps innnense qui vient de 
s'écouler silencieux, que je vous écris ce peu de lignes; c'est 
pour vous écrire : soyez heureux ! 

Trop d'afilictions m'ont accablée pour m'avoir laissé 
la consolation même de vous les raconter. Je suis brisée 
de fatigue de cœur et de corps. 

Ma chère fille Inès, malade depuis quinze mois, l'est 
devenue, ces deux derniers mois, de la manière la plus 
grave. J'ai passé par tous les effrois. Vous connaissez ces 



(i) Il m'a conduit à un bureau d'enregistrement au Minjsttre de 
l'Instruction Publique. Triste fils! (ll.V.). 



158 MARCELINE DF-SBORDES-VALMORE 

tortures, vous qui avez le cœur père et mère tout ensemble. 
J'étais folle et eucbaîiiée à son lit. Depuis trois jours elle a 
dormi, elle a mangé sans vomissements. Je n'ose respirer 
bien profondément, mais enfin je vois assez clair autour de 
moi pour vous écrire. Soyez heureux ! 

Cette lettre ne fait que vous en annoncer une autre. 
Je ne suis pas assez à moi, pour vous parler longtemps. 
Quelquefois, à travers mes tortures, j'ai été regarder 
celles de la pauvre Henriette (Geille). Ah ! vraiment 
elle souffre trop ! Quel sort effrayant que celui de cette 
aimable créature, étrange et courageuse ! Sa figure est 
un sourire couvert de larmes. La voix mélodieuse d'Inès 
est bien enfermée et son piano solitaire. Nous voilà 
maintenant dans les orages de nos enfants. 

Where is the rest?... Never. Mais l'amitié toujours, et, au 
revoir, Frédéric ! 



Paris, 31 Mai 1845. 

Le sort le plus contraire m'a forcée au silence. Vous 
attrister des détails de nos déceptions, c'est l)ien mal 
recoimaître ce que je dois à l'un des rares amis qui m'ont 
consolée d'être née. Mais conuncut prolonger cet a parle 
douloureux? Il vous attriste peut-être, mon bon et cher 
ami, et il me devient insupportable. Au reste, nous sommes 
si occupés à la lutte où nous ne serons pas certainement les 
plus forts, que douze heures par jour ne suffisent pas à 
ce qu'il y faut de courage. Cette monotonie de chagrin 
doit ressembler à la peine des âmes du purgatoire, n'ayant 
j)our soutien que le rayon lointain vu par une fente des 
tristes roches qui les entourent. Je pense à Dante, vous 
le voyez. Je pense à vous ! 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 159 

Ecoutez, cher monsieur Frédéric, j'ai à cœur de vous 
avouer que je n'ai pu récemment refuser à un peintre, 
élève de David, et qui a gardé quelque talent du maître, 
une lettre d'introduction près de quelque ami du Midi, 
où peut-être il doit aller chercher fortune. Nous avons 
prêté à ce pauvre et brave artiste une somme bien grosse 
qu'il ne pourra jamais nous rendre; car, il faut bien le 
reconnaître, sa triste vie est devenue un emprunt. Donc, 
je vous avertis que si, dans six mois ou un an plus ou moins, 
vous voyez apparaître un peintre porteur de quelques 
lignes de moi qui vous recommandent son talent (il en a), 
prenez acte de ma loyauté douloureuse qui se borne à 
vous recommander seulement ce talent et à vous prier avec 
instance de l'aider, s'il est en vous de le faire, de lui pro- 
curer des portraits, qu'il fait très bien, et des tableaux 
d'église, sans en aventurer les avances. La connaissance 
que j'ai de votre cœur me force à vous prémmiir contre 
l'abus involontaire qu'en ferait peut-être ce pauvre voya- 
geur. Vous avez des enfants, une adorable femme. Il faut 
donc se garder d'exciter votre penchant à la bienfaisance 
qui mène quelquefois plus loin que ne le veut la vertu. 

Je vois de mon côté s'enfuir plutôt que s'approcher 
l'époque d'acquitter les dettes de mou passé. ly'Odéon 
est en ruine. Il va, dit-on, rouvrir, mais comment? et pour 
combien de temps? Nous y perdrons le passé, le présent et, 
je le crains, l'avenir qui n'est pas là pour nous. J'ai le cœur 
plein de chagrins. Ma chère Inès est alitée depuis huit mois. 
Maladie de jeune fille, développement tardif avec de grandes 
tortures d'estomac. Jugez quelle santé pour la mère qui 
pleure et qui veille. Ondine est au pensionnat comme sous- 
maîtresse, cruelle envers moi à force de courage. Tous 
ces incidents me composent une vie solitaire et grave, 
qui n'a plus d'autre bonheur que la résignation... 



ICO MARCELINE DESBORDES- VAUIORE 

30 Juin 1S45. 



Je ne peux vous dire encore si nous quittons Paris, ce 
que je redoute moins que vous ne pourriez le croire. Il a 
été, il CLit pour moi si dur ! J'y vois souffrir des êtres qui me 
sont chers et je ne peux j)lus rien pour leur prouver mon 
affection... 0:i étouiïc à Paris, à force d'intelligences qui 
s'y précipitent. Il faut nécessairement qu'une réaction 
ait lieu vers la province, et nous allons prendre ce parti 
pour nous-mêmes. 



1845 (entre juillet et octobre). 



...Je crois que je dexie-ndrai riche à force de le demander à 
Dieu pour tant de belles âmes que je vois souffrir. Vous 
savez, vous, Monsieur, s'il est doux de donner. Moi, je ne 
sais encore que combien il est difficile de rendre. 

Votre lettre est le tableau vivant de tout ce que j'en- 
tends raconter, de la Bourse de Paris. Je comprends, 
d'après ce que vous dites de Marseille, qu'une telle fièvre, 
sous 1111 tel soKil, doit iiioiiltr jus(iir;i la fièvre cérébrale. 
On fait poser ici des gardes, à l'entour de ce tem])le dont 
l'intérieur m'est inconnu. Les actions des chemins de fer 
attirent jusqu'aux mendiants qui veulent en acheter. 
Quel effroi, qu'une telle rage ! Mais, d'autre part, quelle dou- 
leur tendre de regarder ses enfants et de dire : « Je les 
laisserai, pour devenir peut-être ce que j'ai été... pèlerins 
humiliés et fiers, moins patients, peut-être, moins heureux 



i 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 161 

en amitié que leur mère ! » Ah ! Frédéric, pour eux je de- 
viendrais marchande. 



Paris, 29 Jiiillet 1845. 

Je ne sais qu'ajouter à la lettre de M. Victor Augier. 
Plus notre intérêt est grave dans le projet qu'il agite 
avec le prince et la bonne prmcesse de Monaco, moins je 
me sens le droit d'user de votre amitié pour notre intérêt 
personnel. Pesez tout cela, comme si j'y étais absolument 
étrangère. Ne pensez pas que j'aurais le bonheur sans 
nom de vous voir bientôt et souvent, par la création de 
ce plan qu'ils élèvent pour nous. Songez à votre famille 
avant toute autre famille. Vous savez à quel titre sûr et 
sacré vous m'êtes aussi cher que le meilleur des frères. 

Un voyage que je viens de faire à Rouen pour ma sœur 
a retardé l'envoi vers vous de la lettre de M. Augier qu'il 
a cru devoir me communiquer. Vous y verrez la preuve 
de sa confiance et de sa sollicitude pour mon cher Val- 
more. De si bons sentiments soutiennent contre l'adver- 
sité. Non, Frédéric, on n'a pas le droit de se plaindre des 
méchants, quand la Providence éclate visiblement pour 
nous en consoler. Quel que soit le résultat de cette coalition 
innocente qui se forme dans ce beau coin voisin de vous, 
j'y trouve un relèvement moral qui me rattache à la vie. 
Iv'éloignement de Paris me serait aussi fort doux. 



Paris, lo 5 Septembre 1845. 

...Après quelques éclairs d'un ciel futur, promis, je le 
crois, à nos pauvres âmes éprouvées, le bonheur de ce 

21 



162 MARCELINE DESBORDES-VALMORE 

monde convulsif, c'est la i^aix, n'est-ce pas? Je l'effleure 
par moments, mais je suis sur une barque trop tourmentée 
pour l'atteindre. Je suis remise à l'orage et tout ce que 
je peux, à présent, c'est d'enfermer les cris de mes peines. 
Inès, mon amour malade, consterne ma pauvre vie. Sa 
convalescence est heurtée par tant de rechutes ! Le méde- 
cin me la promet forte et robuste, mais il demande un an, 
d'après son expérience qui ne m'a pas trompée. Ma cou- 
rageuse et presque divine Oadiue m'a jetée dans de graves 
terreurs par un crachement de sang inattendu, au milieu 
du travail qu'elle s'impose dans l'enseignement. Elle 
adore ce travail qui fait taire son jeune cœur si passionné, 
si sage! Entre ces deux lits de souffrances, j'ai passé de 
graves nuits, comme entre la foi et l'espérance !... 

M. Ampère a dit de son cher, de notre cher Sainte- 
Beuve : 

B Ami volage c-t sûr!... » 

C'est toute une biographie dans un hémistiche. Il y a, 
en effet, de certains cris qui disent tout notre caractère. 

Victor Augier, adorable cœur qui tient de tous ceux-là 
par le bien, poursuit sou rêve (i) et nous emporte à Monaco 
avec sa belle fenune et sa fille (|ui lui ressemble. Je ne crois 
pas à l'espérance qui lui rend des forces, mais son erreur 
même nous touche au fond de l'âme. Bocage nous a trahis. 
Mon mari l'a supporté noblement. Il attend sa revanche 
du Dieu des bonnes gens et mon cher Hippolyte a quelque 
fcspoir d'une place. Gardez-m'en une dans vos plus purs 
souvenirs, vous qui \i\ez dans les miens pour les con- 
soler. 

(i) l'A rcvt il a vécu ce (lUc vivent les rêves!... (II. V.). 



A FRÉDÉRIC LEPKYTRE 163 

Pari?, le 12 Xovcmbre 1845. 

Ne soyez pas en peine que je compte jamais le nombre 
de vos lignes pour vous envoyer les miennes, cher et 
bon Frédéric. Ce n'est pas ainsi que j'aime. Cent ans de 
séparation et de silence ne me feraient pas oublier ce que 
vous et votre femme avez été pour moi; comment vos 
deux noms sont entrés dans ma vie; l'époque orageuse 
et charmante où tous deux vous m'avez cherchée, comme 
deux ramiers volent vers un nid qui pleure. Le moment 
présent, si dur, si positif, avec ses fièvres de calcul et de 
misère, passe en tumulte sur mon âme qu'il épouvante, mais 
qu'il ne change pas plus que les vôtres. Je vous vois, de 
votre côté, éperdu, haletant, mais toujours au devoir, aux 
enfants, à la femme aimée, au malheur qui se plaint; et 
je m'attendris de votre silence mê'.ne, parce que j'en 
sais la cause, comme si vous me le rediriez jour par jour. 

Je n'ai donc qu'tme grâce de plus à vous rendre, puis- 
qu'au milieu de vos étouffements vous avez trouvé le 
moyen de nous prouver que vous êtes le meilleur des 
amis. Mon cher mari en est peut-être plus touché que moi 
qui en suis moins étonnée que lui. 

...Tant de petits incidents viennent d'accabler ma tête 
qu'elle se penche et se fend, comme un épi trop plein... 



17 Novembre 1S45. 

Une fièvre de fatigue assez violente a suspendu ma 
lettre, bon et très cher ami. Je ne veux pas tarder à vous 
l'envoyer puisqu'elle vous porte une triple gratitude bien 
pure. Il vous aura été donné de verser ainsi parfois quel- 
ques filets d'eau vive dans les flots amers de nos jours... 



164 MARCELINE DESBORDES-VALMORE 

Ma chère petite malade, Inès Blanche, se tourne décidé- 
ment vers la convalescence. Il y a tous les jours un indice 
meilleur, malgré la fréquence d'une fièvre nerveuse, der- 
nière suite d'une croissance tardive. Ne puis-je pas dire 
que j'aurai relevé cette plante-là avec mes larmes? Oui! 
Mais vous savez si bien si l'on regrette rien, quand on voit 
son enfant marcher. Votre cher Frédéric vous l'a si 
bien appris ! Tous, au reste, nous tirent ce tribut du 
cœur. Notre Hippolyte jusqu'ici n'a fait que nous eu 
consoler. 

Je ne peux me décider à charger cette lettre des détails 
que vous me demandez sur notre nouvelle déception. 
Pourquoi vous aigrir contre l'humanité ? Cette triste 
époque passera et tous les conqjtes se régleront ailleurs 
qu'en ce monde. vSeulement vous savez que le malheur 
éclaircit les rangs. IMon mari, frustré de tous ses droits, 
ne pouvant plus faire avancer personne puisqu'il n'est 
plus rien et qu'on lui a tout pris, est au moins laissé à 
lui-même et nous avons autour de nous le silence, ({ui 
n'est pas sans douceur pour l'honnête homme. 

Je n'ai pas besoin, je pense, de vous expliquer l'aban- 
don total où Valmore est laissé, et toutes ses courses sté- 
riles, et tous ses amis dispersés, loin de lui. Je vous assure 
que Paris ressemble à une ville prise d'assaut. On pousse, on 
se regarde effaré, on passe, on n'a plus le temps d'écouter. 
De temps à autre seulement, on dit de Valmore : « Aussi, 
avec ses délicatesses, le voilà ! » Ivt puis, chacun va à ses 
affaires. 

Ondine est toujours dans un pensionnat contre mon aveu, 
brisant sa santé sans fruit, ajoutant son éloigucment 
volontaire aux chagrins de ma maison. Celui-là est un des 
plus cruels. O Frédéric ! ne sentez jamais les bras de votre 
enfant se détacher des vôtres. C'est cette douleur-là qui 



4 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 165 

fait pleurer, durant les nuits sans sommeil. ly'évidence 
même ne lui dit pas que sa santé le lui défend. Elle n'entend 
que sa volonté (i). 



Paris, le 29 Novembre 18,15. 



Ma chère Inès (2), malade, l'est encore, mais moins par 
degrés. La voir debout, marcher un peu, sourire et rire, 
prendre quelque nourriture, ce doit être à mes yeux la 
santé, comparé aux tortures que je lui ai vu subir; mais 
tout est incomplet, tremblant, entravé chez cette petite 
sainte enfant, si bien organisée pour chanter les tendres 
cantiques. Mélodieuse jusqu'aux doigts, si légers et déjà 
si habiles sur le piano qu'elle regarde maintenant, les larmes 
aux yeux. . 

Ondine a suivi sa vocation impérieuse, l'enseignement. 
Sa santé vient d'en souffrir parce qu'elle y a mis toute 
l'ardeur de la passion. Ce devoir qu'elle s'est créé par un 
immense besoin d'activité, de considération et d'estime 
d'elle-même a failli lui coûter bien cher en brisant ses 
forces. Sa maladie m'en a fait une inévitable. Elle est mieux 
et persiste plus que jamais dans cette voie grave que tous 
les attraits de sa personne entourent pour elle de triomphes 
très purs. Sinon le voile, elle est cloîtrée ; sinon le mariage 
et ses orages, elle est mère de 28 enfants qui obéissent 
bien à son autorité d'ange. Voilà tout. Elle a chosi. Je la 



(i) Ajoutez (lu'elle sentait la misère à la maison, (nrdlc n'en voulait 
ni pour nous, ni pour elle, <iuc la vie artiste lui faisait horreur, (Hi'elle 
voyait son père malheureux de cette situation, sa mOre s'épuiser à rouler 
son rocher... Moi, je ne voyais rien. ill. V.i. 

(2) Klle devait mourir un an plus tard. 



166 MAIIOELINE DESnOnnES-VALMOUb! 

contemple à travers cette séparation volontaire, calme 
et inflexible, honorable, ce qui me rend muette clans le 
déchirement profond de mon cœur. 

Mon cher et excellent fils est placé provisoirement (i) 
dans la comptabilité, je crois vous l'avoir dit. Il a sacri- 
fié sa chère peinture à l'effroi d'aggraver les gênes de 
notre inaction involontaire. Nous avons l'espoir assez fondé 
de le voir entrer aux Archives de la I/'gion d'honneur. 
Son caractère solide et son esprit de poète lui font des amis 
de cœur; je crois en lui, de tout le mien. Valmore déçu, 
dépouillé par la ruse et l'audace de tout ce qu'il avait 
obtenu par l'estime, cherche un emploi dans les che- 
mins de fer. Mille démarches, niille lueurs trompeuses 
n'ont lassé ni ses forces, ni sa volonté. Il se relève tous les 
jours, pour rentrer tous les soirs, brisé de fatigue de ses 
courses stériles. Moi, je suis à moitié morte et j'écris 
des contes d'enfant, à cinq francs la page d'impression, dans 
un journal. 

M. Augier a reculé devant l'austérité de Monaco (2). 
Souhaitant traiter cette affaire trop en grand, il l'a vue 
se hérisser d'entra\-es et ce rêve est abandonné. 

Un éditeur m'a proposé ce marché : un volume de contes 
inédits pour les enfants, composé de huit ou dix petits 
drames; 500 francs, pour un tirage de 5,500 exemplaires. 
Voilà Paris ei ce que l'on nomme la littérature de femme !... 



12 réviicr 1846. 



Je n'ai qu'une joie d'enfant à vous renvoyer, bon Fré- 
déric, celle-là même que je vous dois, la seule qui ait tra- 



(i) A vingt-.sc])t ans, il était temps! (H. V.; 
(2j I,c l'riiice dt Monaco. 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 167 

versé mon âme durant les mois sombres qui viennent de 
s'écouler. Il faut avoir, en effet, passé par des jours bien 
éperdus pour n'en avoir pas reposé quelques heures avec 
vous qui cherchez nos tristesses pour les embrasser, de si 
loin. C'est ainsi ! Ce sera longtemps encore ainsi. 

Du temps de ma mère (le meilleur de ce monde), on 
mettait, à Noël, nos petits souliers dans la cheminée : les 
cheminées de Flandre ont des recoins préparés pour le 
bonheur des enfants. Quand ils ont été bien sages, ils 
trouvent, le lendemain, leurs souliers pleins de joujoux, 
de délices choisis par le petit Jésus qui a fait sa ronde; 
et les cris de joie d'éclater, et les mères de sourire, et tout 
d'aller comme en plein Paradis. Vous nous avez fait du 
paradis de Marseille, cher et bon père de vos heureux 
enfants. Vous avez pensé aux miens qui vous aiment, 
à leur père si gravement éprouvé par les mauvais, et j'ai 
reçu vos présents comme si, en effet, ils tombaient par ime 
fente du ciel, où nous nous reverrons, Frédéric, j'en ai 
la profonde espérance. Si votre femme a présidé à cette 
gracieuse surprise, embrassez-la tendrement pour une 
mère qu'elle aimerait bien si elle en savait toutes les 
angoisses et les attirements sincères vers elle... 

Mon fils travaille dans une Assurance et aux études du 
Baccalauréat. Il faut absolument qu'il possède ce diplôme 
pour profiter de tous les bons appuis qui s'offrent à la 
jeunesse. Il déplore maintenant cinq années perdues à la 
peinture. O chers imprudents ! C'est toujours cet amour 
qui tourmente les hommes. Il avait jeté là son premier 
amour. 

Ondine est heureuse au pensionnat, je dois l'être. Inès 
est toujours languissante et dans une convalescence 
cahotée. Je n'ai pas un jour sans transe, auprès de cette 
jetme fille qui aurait dû s'élever en Asie. Sa voix est triste 



168 MAUCELINE DESBORDES-VALMORE 

et charmante. Je crois que son âme est et sera comme 
cela. La mienne a]ipartient à eux tous ! Prenez-en la 
jiart bien inire ([ue je peux vous doiuier. 



Paris, 2 Avril 1846. 



Voyez comme j'écris par bonds et par élans ! Ce qui 
vous doit donner une idée du tumulte solitaire dans lequel 
ma \-ie se passe, auprès de ma chère jietite malade. Un 
intérêt si triste et si passionné met beaucouj) de trouble 
dans toutes mes impressions. Je demande grâce à tous 
ceux que j'aime, pour l'incohérence des preuves que je 
leur en domie. Je sais à peine en ce moment l'orthographe 
de mes sentiments : que leur vérité les sauve ! Les tristes ont 
une langue à part, qui ne s'entend que des bons et des 
privilégiés... 

Le sort, du côté de la fortune, se lasse et veut que nous res- 
pirions. Mon cher Valmore est demandé à Bruxelles, connue 
directeur de la scène; mais je ne peux le suivre encore, 
car ma fille est trop malade et mon fils va passer ses exa- 
mens. Nous sommes toutefois obligés de bénir cette sépa- 
ration momentanée. Nous étions si près du naufrage, 
que nous n'avons pu risquer d'attendre dans l'inaction l'ou- 
verture du théâtre d'Alexandre Dumas qui aime mon 
mari, comme un frère... 



24 Juillet 1846. 

...La maladie de ma chère Inès s'est accrue d'accidents si 
graves, que je n'ai plus à respirer dans les soins et les 
craintes dont je suis accablée. Je marche, je pense et j'agis, 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 169 

comme une somnambule dans son rêve triste. Qu'est-ce 
qui me réveillera? La volonté de Dieu sera-t-elle terrible 
ou clémente ? En rassemblant ainsi quelques idées pour vous 
les transmettre et ne pas vous laisser tout à fait igno- 
rant de ma position, je ressens un déchirement du \'oile 
que je retiens sur le fond redoutable des choses... Je ne 
peux continuer à vivre ainsi qu'avec un peu d'illusion, et si 
j'ose vous parler de mon pauvre enfant affaibli par deux ans 
et cinq mois de souffrance, je verrai... ce que je ressens 
parfois à travers mes os, comme un sillon de feu poignant. 
Je verrai ! mais quoi? Il y a dix jours qu'une apparence 
de force et de convalescence s'est brisée tout à coup par 
des vomissements de sang. La terreur a été bien grande. 
Une toux opiniâtre a suivi. Les nuits, les jours, roulent 
sur mon cœur, comme des menaces... 



Paris, 8 Avril 1847. 

Cette perte que vous venez de faire vous frappe-t-elle 
dans le cœur, cher et bon monsieur Frédéric? Je n'étais 
pas moi-même en état de répondre à ce triste message. Je 
suis flagellée de tous ceux qui tombent sur mon cœur, à 
moi, si sanglant d'mie blessure inguérissable et où flotte 
une si douce, si triste et si jemie image (l). Il faut que vous 
me soyez bien cher pour que de telles paroles m'échappent, 
car pour rien au monde je ne veux parler de moi-même. 
Je n'existe ou ne fais semblant d'exister qu'en tournant 
au fond de ce précipice qui s'appelle mon sort. Je ne dis 
rien, par amour et par pitié pour ceux qui m'entourent 



(i) Inès, sa fille, morte ;\ 21 ans, le 4 décembre 1846. Voir s;\ Icllre 
à I,epeytre, le 10 décembre 1846, pub iéc par Pougin \0p. cil., p. 3031- 



170 MARCELINE DESBOUDES-VALMOUE 

et qui m'aiment. Aux autres, ce serait m'arrachcr rame 
inutilement. A vous, je dirais tout ce que je pense et xotrc 
âme soutiendrait la mienne dans les chaos (^ui la bou- 
leversent. Mais vous êtes loin, quoique toujours présent à 
mon amitié; vous êtes dans le tourbillon des affaires et 
(Dieu en soit loué !) recueilli quelquefois dans un heureux 
ménage. Vous ne pouvez donc que me deviner et me 
plaindre : j'en suis sûre. C'est pourquoi je force mon 
silence dans la crainte de vous inquiéter, et pourquoi je 
vous adresse ma plus tendre sympathie, si x^otre mémoire 
pleure une vie chère à la vôtre... 

Qu'est-ce donc que cette vie, mon ami? Où nous conduit- 
elle? Mais, par où faut-il arriver ailleurs?... Quelle révolte 
insensée me bouleverse à cette idée incessante? Je ne peux 
pas me soumettre, Frédéric, ni pour ceux que j'aime, ni 
pour moi, roseau brisé. Je pleure, et pourtant, je crois... 
Mais cette porte fatale et sombre, elle m'est épouvantable. 

Mon mari est de retour providentiellement. Il a cruel- 
lement souffert de notre absence. Il aimait si passionné- 
ment notre doux martyr. 

Tous les théâtres de France s'écrcmlent, celui de 
Bruxelles est aussi naufragé. Valmore ne sait, encore une 
fois, ce que nous allons devenir. Il cherche des appuis 
pour entrer à la Bibliothèque Royale où serait sa vraie 
place. Je vous dirai ce qui en adviendra. Par un double 
malheur, M. Martin du Nord nous est enlevé, et M. de 
Chateaubriand s'éteint, tous deux si fidèles à notre infor- 
tune. 

C'est donc toujonrs du fond d'un orage que vous écrit 
la plus constante et la plus sérieuse de vos amies. 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 171 

lyundi, 12 Juillet 1847. 

Est-ce un rêve affreux qui tombe dans une réalité de 
larmes? Non, personne n'aurait inventé de frapper ainsi 
mon cœur qui tient à peine. Votre maison est, à présent, 
ce qu'était la mienne, — ah ! pauvres amis ! — ce qu'est 
et ce que sera notre mémoire, nos jours et nos nuits, et 
tout ce qui va suivre. Ah ! vous aussi, vous pleurez de 
ces larmes-là ! Qui peut s'en faire une idée, dites, quand 
on ne les a pas pleurées ? 

Une inquiétude sourde m'éveillait par moments sur 
Marseille. (Marseille, pour moi, c'est votre maison.) Il y a 
trois jours seulement, en glissant toute seule et fondant 
en larmes en plein soleil, une idée que je n'appelais pas 
est venue à moi. Cette enfant même que je bénissais 
Dieu de vous avoir donnée et que j'ai toujours vue de loin si 
gaie et si légère, je lui ai tendu les mains : « Au moins, me 
disais- je, elle est gaie ! quoique un peu liée à moi, si triste ! 
Merci pour eux, Seigneur ! » Voilà une vérité bien terrible, 
qu'en dites- vous? Il y a des lumières incomplètes, c'est 
vrai, mais qui montrent où l'âme est menacée par un 
coup prochain. Je l'ai reçu, hier soir. Mon cher Valmore a 
cru pouvoir me le cacher quelques instants, mais j'ai voulu 
voir, et votre nom est sorti bien triste de ma bouche, 
mon cher monsieur Frédéric. Je me suis sentie à la fois 
bien près et bien loin de la mère et de l'enfant que j'aimais, 
que j'aime, mais d'une teinte si différente aujourd'hui. 
On ne croit jamais à de telles choses possibles. vSeulcmcut 
j'étais inquiète. Pourtant le poids me restait, car penser 
que l'absence change des âmes connue les vôtres, ce 
serait vraiment ne plus croire à l'âme. 

Vous connaissez la mienne, prenez-la. Je sens ([u'clle 
I n'est pas anéantie dans son ])ropre nuilheur et que nous 



I7J MARCELINE DESBORDES-VALMORE 

sommes doublement frères, ruinés d'une de nos plus 
belles espérances. C'est acheter bien cher sa possession 
éternelle, qui nous attend. 



27 Octobre 1847. 

Je- suis restée sous le coup poignant de votre lettre. 
Il me semble qu'une lettre ne pouvait y répondre; moi 
seule, et mon triste visage vous auraient prouvé que nous 
sommes nés pour souffrir, et cela ne fait (ju'attristcr 
davantage un cœur connue le \-ôtrc. Je me suis abstenue 
de vous rien dire, mais n'êtes- vous pas las d'un tel silence? 
N'êtes-vous pas plus consterné quand vous n'entendez 
rien, à travers ces routes qui mènent à vos amis? Quoi que 
vous disiez de votre esprit inconsolable, n'écoutez-vous 
pas involontairement si l'on vous parle et si l'on pleure 
pour vous? Il est vrai d'avouer que c'est encore bien 
inutile et, qu'après les coups irrévocables, il n'y a que les 
secrets divins à demander pour ceux qu'on aime et pour 
soi. Je les ignore, Frédéric; si Dieu m'avait jugée digne 
de les connaître, je vous les aurais envoyés. Mais je ne 
sais rien que ce que vous savez vous-même. L'effroi 
d'affliger ceux qui m'entourent est l'unique sauvegarde 
qui les assure de moi. Causer une douleur à un cœur vivant, 
me donne jusqu'à la force de feindre un courage que je 
n'ai pas. Je ne connais plus d'autre énergie que la feinte, 
et c'est inexplicable d'être si absolument défaite en soi 
quand il reste tant à aimer, quand on croit par l'instinct, 
par la raison, par la volonté à l'immense pouvoir et à 
l'inunense bonté de Dieu qui nous rendra tout, parce 
qu'il l'a promis sur sa parole de Dieu et de père, Frédéric ! 
Mais que voulez- vous? Je reste poignardée, comme vous 



A FRÉDÉRIC LEPEYTUE ll'.i 

l'êtes. Je ne me sens plus vivre, parce que je sens toujours 
mourir mon enfant (i). Tout est là. 

jyjrae Qeille est plus brisée que jamais. Je ne croyais 
pas qu'elle pût l'être davantage. Elle a perdu sa mère; 
c'était ime adoration, et les douleurs de M™^ Geille sont 
d'une violence effrayante. Sa santé y périt tout entière. 
Je l'avais conjurée de laisser aller son enfant loin de Paris, 
avec des gens sûrs qui se chargeraient de continuer son 
éducation. Son âme s'est soulevée devant ce sacrifice, 
et voilà l'enfant rentré avec sa mère dont l'état de mala- 
die et de misère n'est pas à décrire. Je déplore ce genre 
d'amour à cause d'elle-même, car son seul espoir d'avenir 
est dans ce charmant enfant dont l'intelligence et la 
santé se développaient à vue d'oeil, où elle l'avait provi- 
soirement placé. C'est là un coin de Paris qui m'est 
très douloureux, parce que je tremble que ce soit sans 
remède. Elle tournoie dans bien des désespoirs et sa volonté 
est immuable , mais si faible de corps, si fière. si vainement 
intelligente et courageuse ! 

Je cherche si je n'ai rien de moins triste à vous dire, 
car de pareilles lettres ne sont que des barbaries. Mar- 
seille, sans doute, ne vous épargne pas, même dans vos 
amis. J'en juge par les coups fréquents dont je suis frap- 
pée, d'ici, de loin, de partout où j'ai noué quelque relation 
tendre. Bon Frédéric ! si ému, si tristement atteint du 
cri de détresse de ceux qui vous sont chers, je regarderais 
comme un devoir religieux de vous envoyer une joie, si 
j'en avais une à vous apprendre. Je n'ai que ma sympathie 
éternelle et profonde pour vous, pour la mère dont les lar- 
mes ne doivent plus se sécher. 

Malgré l'inquiétude qui me prend quand votre silence 

(i) Inte, morte en 1846. 



17 i MARCELINE DESBORDES- VALMORE 

se prolonge, je n'ose vous demander de m'écrire. C'est 
appuyer sur votre cœur qui vous fait mal, et le mien m'é- 
touffe, surtout quand je parle à ceux que j'aime le plus. 
Je vous comprends donc si vous avez de l'éloiguement 
pour les entretiens intimes. J'ai assurément bien de l'af- 
fection pour vous et nos déses])oirs sont pareils, mais c'est 
à cause de cela même que j'ai peur de vous et que vous 
devez être effrayé de moi. Qu'avons-nous à nous dire, 
sinon de crier après nos enfants! J'ai bien pitié de 
vous. 

Je voulais pourtant vous instruire de quelque chose, 
mais je ne m'en souviens plus. Je crois que c'est de l'ad- 
mission de mon adorable fils au ministère de l'Instruction 
l'ublique, si je ne vous l'ai pas dit. Il est du cabinet du 
ministre, depuis trois semaines. Sa position conunence 
à se dessiner; il est fort aimé par là et son travail est 
bon. 

Ondine est une personne accomplie; mais sa santé est 
moins forte que son courage. Si j'avais plus de bonheur 
à lui offrir dans mon triste amour, je ne me consolerais 
pas de la voir rester au pensionnat. I/iiistruction et 
l'enseignement la fatiguent, ])ieii (pi'elle en dise pour nous 
rassurer. Elle a pleuré pour vous... 

Mon cher Valmore est toujours inoccupé. C'est moi 
qui suis chargée d'étourdir son inaction dévorante et de 
faire de l'espérance, quand même. Vous souffririez, si tout ce 
qui nous concerne vous était connu. vSa probité a rencontré 
des perversités incroyaliles, et l'état actuel des théâtres 
n'est pas propre à réj)arer ses disgrâces. Un sort défait 
se relève bien lentement. 

Adieu, Frédéric ! Ivnvoycz-moi quelquefois votre nom 
sur une carte, sur un livre, un journal, n'importe, ])ar 
occasion. Ce sera m'obliger ])lus que je ne peux vous dire. 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 175 

Votre femme me préoccupe souvent, votre fils m'intéresse 
plus que jamais et je n'ai pas besoin de vous dire qu'eux 
et vous, je ne vous ai jamais mieux aimés. 



I" Mai 1848. 

J'ai peur de vous écrire dans l'intimité de nous-mêmes, 
car il est bien difficile de ne pas vous ouvrir mon âme, et 
mes peines sont tellement les vôtres que c'est vous en 
entretenir au lieu de vous en distraire. Mais que peut-il 
arriver maintenant sur cette terre tourmentée, qui nous 
ôte le supplice de vivre, c'est-à-dire la mémoire? Cette 
voix, cette pression continuelle, cette impossibilité de 
marcher librement, qui peut nous en débarrasser? Rien, 
cher Frédéric, puisque tout cela est devenu la vie. Une 
vie y manque, une vie d'enfant, et tout le reste est défait. 
Si Dieu et l'enfant n'étaient pas au bout d'un tel écrase- 
ment d'existence, que voudrait dire l'affreuse promenade 
de nos âmes parmi tant d'autres âmes qui souffrent 
aussi, sans nous plaindre ou nous aimer? Je les plains 
toutes. 

...Je ne l'ai pas revu. Nous sommes à l'état de fantômes 
qui se heurtent, s' entreparlent, s'entretuent, hélas ! Je 
n'ai plus en moi un seul bon sentiment, qui ne soit devenu 
une douleur. Votre frère, avec sa figure expressive, m'a 
fait un mal affreux. Par un hasard qui se répète trop 
dans nos agitations, il se trouvait, en même temps que 
lui, chez nous, une dame du IMidi, fort vive et sous 
l'impression de douleurs contraires. Je crains bien 
qu'elle n'ait froissé cet autre vous-même qui a glissé de 
nos bras, comme une ombre, dans son empressement 
d'aller vous rejoindre. Je demeure très inquiète de sa santé. 



17(» MAUCDI.INE DESBORDES-VALMORE 

Peu (le jours se sont passés depuis, sans que cette impres- 
sion ne se soit mêlée à toutes mes tristesses. Les sou- 
lever pour vous écrire, ne m'a pas été possible. 

Que Dieu soit loué, qui vous attache où vous êtes et où 
vous pouvez continuer tant de bien ! Ne pas aigrir les 
passions soulevées de toutes parts en sens contraire, ce 
sera remplir une mission divine, quel qu'en soit ici le prix. 
Il a été bien dit que : « l'essentiel pour l'honnête homme 
n'est pas d'obtenir, mais de mériter. » Que cette raison 
entre jusqu'au fond des blessures de votre excellent frère. 
Nous vivons là-dessus, depuis bien des années. La détresse 
s'est accrue de mois en mois, depuis quatre ans. Mais tout 
ce qui est matériel change, ou se supporte, puisque j'en 
suis arrivée à supporter la vue du sort de M'"*' Geille. 
Une femme de cette nature, descendre au fond d'une telle 
infortune ! Et moi, pouvoir si peu devant tant de larmes ! 
C'est vous dire que je n'ai jamais les yeux secs... 



5 Juillet 1848. 

Votre dernière lettre manquait à mes désespoirs. Quand 
je l'ai reçue, j'étais sous le poids de la maladie. Je suis 
restée dans une stupeur pareille aux rêves où l'on veut 
crier sans voix. M"^*^ Geille, en m'apprenant ce que vous 
m'annoncez, s'est mise à pleurer amèrement. Je la regar- 
dais sans une larme dans les yeux, car je ne respirais 
guère, cherchant peut-être quel était, de nous deux, le 
plus mallieureux. Je n'en sais rien, Dieu seul le sait. 
Qumze jours après, M'"^^ Geille m'écrivait de l'hospice où 
elle s'était fait porter, croyant ne pas survivre à tous ses 
maux qui sont infinis. Pourtant un nouveau miracle l'a 
fait se relever encore et, deux ou trois jours après sa 






A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 177 

sortie de l'Hôtel-Dieu, la grande tragédie couvrait Paris 
de sang et de terreur (i). 

Vous aurez tourné les yeux vers nous, j'en suis sûre, 
avec un grand serrement de cœur; car ces morts violentes 
causent des saisissements atroces à qui les reçoit et à ceux 
qui les apprennent. J'étais convalescente depuis deux 
jours et j'avais mangé à table avec ma chère famille, 
quand la colère du ciel a éclaté sur tous, par la fusillade, 
le tocsin et le canon. Quels cris humains. Seigneur ! 
Je n'ai nullement la force de vous donner un détail; 
vous n'en savez que trop. Il vous importe que nous soyons 
vivants et je vous l'écris, quoique avec beaucoup d'efforts, 
car je suis encore stupéfaite et défiante de l'espèce de 
calme étendu sur tous ces affreux mystères. Nous aurions 
à en parler pendant huit jours, si nous étions ensemble. 
On les pleurera dans cinquante ans encore, car il y germe 
bien des peines et des vengeances, mon cher Frédéric ! 

De quoi peut-on se plaindre personnellement, au milieu 
de tels désastres? Vous y devinez nos détresses. 1,'ouragan 
qui bouleverse votre destinée n'était pas nécessaire, pour 
éclairer toutes les pitiés fraternelles de votre cœur. M. La- 
cour, qui me prie de vous rappeler son nom bien affectueux, 
pleure là-dedans le général Négrier (2), son meilleur et son 
plus vieux ami. Toutes les espérances se sont refermées 
pour nous, cher et bon absent; chaque parole que j'écris 
est le malheur tout pur. Je crois que l'immobilité où il 
me tient est de la soumission. Je l'ai beaucoup demandée 
à Dieu... 



(i) I^es journées de Juin. Marceline habitail alors, 89, luc dj Ridii- 
litu, au centre de Paris en révolte (H. V.K 
(2) Tué sur les barricades. 



?3 



178 MARCELINE DESBORDES-VALMORE 

i8 Août 1848. 

...Nous n'avons plus, ni l'un ni l'autre, de tristesse que 
nous ne puissions comprendre et partager. Comme père, 
vous êtes ruiné pour ce monde. Quant à moi, mon espé- 
rance est dans l'autre. Un jour ne se passe plus sans ouvrir 
mon cœur à d'affreux coups de lance et, s'il fallait guérir 
en perdant une si chère image, je ne le voudrais pas plus 
que vous ! Pas plus que la mère qui est à vos côtés. Vous 
auriez au milieu de vous dix enfants florissants de vie et 
de joie, l'autre ange pâle et flottant vous attirerait toujours 
à lui en vous disant : « Aimez-moi. Je vous aime et je vous 
espère ! » Nous sommes défaits, c'est fini. Mon cher Hip- 
polyte lui-même, qui n'était pourtant que son frère, me 
disait l'autre fois : « Moi aussi, maman, je fais déjà sem- 
blant d'être heureux. Quelque chose de moi s'en est allé; 
je suis comme amputé. » Une vie si jeune est donc déjà 
incomplète auprès de la mienne qu'il a sauvée, le pauvre 
enfant ! 

Mais pitié pour nous, Frédéric : n'appuyons })as sur ce (jui 
ne doit plus guérir. Tout ce que je vois m'apprend que 
nous sommes nés pour une autre existence. Les tour- 
ments de celle-ci l'achètent bien cher ! — Comment, 
voulant épargner votre cœur, vous parler de M'"*' Geille? 
Vous décrire cette misère, vous parler de ce fantôme de 
la belle et bonne Henriette, ne serait vraiment pas humain. 
Klle existe encore, à l'étonncnient de tous et au sien, car 
elle dit des choses qui tortureraient ceux mêmes qui ne l'ai- 
meraient pas. Je la regarde et je l'écoute avec des dé- 
faillances dont elle ne s'aperçoit pas, car, dans cette lutte 
terrible avec tous les maux du corps et de l'âme, elle a 
des sourires et des projets qui font un mal affreux. 
Ses parents ne lui pardonnent pas d'avoir abjuré son 






A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 179 

culte (i) et les plus riches surtout lui en font un crime, pour 
ne pas avoir à la mettre à l'abri du véritable enfer où elle 
est glissée peu à peu... Elle m'a paru désirer fortement 
que je vous envoie les deux lettres ci-jointes : l'une, de son 
charmant enfant, bien près, je crois, de devenir tout à fait 
orphelin; et l'autre, des frères de son mari, qui la jette 
dans une terreur inexprimable pour l'avenir. Car si l'en- 
fant perd sa mère, dont les prières et les larmes lui ont 
servi du moins d'appui jusqu'ici pour le maintenir dans 
son humble pensionnat, que deviendra-t-il, comme pré- 
cipité dans la mer quand il n'aura jDas un parent qui le 
réclame ou réponde aux exigences de son éducation? 
Si quelques paroles sérieuses du meilleur des hommes 
peuvent modifier la résolution des frères de M. Geille, 
dites-les-leur, cher et bon ami. Vous devinez assez, sur 
ce que j'ose vous écrire, le sombre tableau dont je vous 
cache les trois quarts. Le Ministère, où j'avais été assez 
heureuse pour faire obtenir quelquefois des secours à 
la veuve de l'artiste ]\I. Geille, est entièrement changé et re- 
nouvelé. J'ai perdu moi-même douze cents francs sur une 
pension littéraire qui nous soutenait sur l'abîme, depuis 
la ruine totale de mon cher Valmore. Tout manque donc 
à la fois à cette belle et bonne créature, que la vie aban- 
donne d'heure en heure. Je vous avoue que c'est un 
spectacle bien grave à contempler. Je me demande si les 
liens de famille n'imposent pas quelque devoir, devant cette 
détresse suprême. J'ai tenté même d'aller m'en convaincre 
devant sa propre tante, fort belle aussi, fort riche, somp- 
tueuse même, mère d'une fille élégante, douce et d'une 
beauté pareille à celle de sa mère et de sa cousine Hen- 
riette. Ces dames m'ont reçue avec égard et con\-enance, 

(i) De juive elle s'était faite catholique, par amour pour sou mari (II. V.), 



18U MAUrELINE DESBORDES-VALMORIÎ 

puis elles ont envoyé quarante francs à leur parente qui 
se meurt... Voilà ! 

Je n'ai plus de paroles aujourd'hui pour vous entre- 
tenir de la ]K)sitiou lugubre qui se maintient pour le peuple 
et ceux qui le gouvernent. Chacun la justifie, la con- 
damne ou la supporte, à sa manière. Je n'en comprends bien 
que la part saignante et mes yeux ne se sèchent plus 
devant ces monceaux de mourants entassés aux prisons, 
ou qui se traînent à la déportation. Ah ! pitié, quelle tra- 
gédie ! Je voudrais bien vous voir, je voudrais bien m'en- 
fuir, et puis je retombe sur ma chaise où je fonds en pleurs. 

Hippolyte et son excellent père me recommandent 
toujours de vous parler d'eux. Je vous les nonune pour 
vous prier d'aimer en eux ce qu'il y a de meilleur en moi, 
car ils sont moi-même aussi bien que notre charmante 
Ondine. 



J 



I.c 3 Novembre 1848. 

...M. Faure se charge de ma lettre qui ne peut vous 
porter aucune consolation; je sais par moi-même qu'il 
n'y en a plus poui vous, plus pour moi-même. Il y a pourtant 
un nom à donner à l'avide émotion qui cherchait et devinait 
d'avance toutes les paroles de votre lettre chère et déses- 
pérée, que j'ai serrée sur mon cœur et sur mon front, pour 
l'écouter encore plus longtemps, après l'avoir lue. C'est 
donc bien vrai, mon cher ami, il n'y a plus d'espérance 
])our nous? Ici, c'est le désert; là où sont nos enfants, 
c'est la vie. Mais avoir vu ces doux visages si pâles, avant 
de renaître... .f\li ! Dieu ne donne pas l'oubli de ces terreurs 
profondes, et, ne pouvant les oublier, que pouvons-nous 
regarder à présent qui n'en soit comme éteinc et ])rivé 



A FRÉDÉRIC LEPEYTUE 181 

d'existence? Est-ce vivre? J'ai peur de tout. Votre femme 
étant ainsi, quel besoin ai- je de vous dire que je la plains, 
que je l'aime, que je prie pour cette pauvre mère et que 
je lui demande de prier pour moi? 

Vous savez comme je vous aime, et vous craignez de 
blesser mes opinions politiques!... Moi, des opinions?... 
J'ai des larmes, Frédéric, de la stupeur, une charité 
dévorante. Comment voulez- vous que je vous sente souf- 
frir, sans vous plaindre? Mais pour juger et prendre 
parti dans tous les malentendus qui divisent les hommes, 
cela m'est impossible. Dieu seul en sait le secret et la fin. 
Moi, je passe, battue de tous les orages, et j'appartiens 
aux plus malheureux. Les révolutions, qui secouent la 
terre et nous, sont empreintes, il faut le dire, d'une longue et 
grande colère. Il est impossible qu'une convulsion si géné- 
rale n'ait pas un sens. lycs âmes douces, comme les nôtres, 
voudraient sans doute, à force de prières, suspendre les 
explosions terribles de ces volcans et maintenir, du moins 
à la surface, l'ordre que les hommes de paix et de bonne 
volonté, comme vous, étendent longtemps sur le monde 
à force de dévouement et de bonté. Mais les ambitions 
mettent le feu aux masses souffrantes; le froid et la faim 
font le reste, et la justice de Dieu est dépassée. Les inno- 
cents sont égorgés ou en fuite, les ambitieux contents pen- 
dant six mois, puis remplacés par d'autres. Voyez : c'est 
là tout ce que je crois deviner au fond de nos mansardes 
où quelques amis montent tout divisés, tout pleins d'effroi 
et de rêves divers sur les effets, sur les causes et sur les suites. 
Elles sont sous un voile bien épais. Bien des gens brû- 
lent de le déchirer à coups de canon. N'est-ce pas ainsi que 
la vie actuelle en décide? Ce qui fait qu'on s'éveille en 
tremblant, car le jour est une menace et la nuit un cau- 
chemar. Je vous en dis bien long sur mes tristesses enfer. 



182 MARCELINE DESBOHUES-VAI.MOUE 

niées, car je ne parle guère de tout cela pour ne pas semer 
la fièvre dans le cercle adoré de mes affections. Je ])lcure 
seule. Quand je me préci])ite où dorment les bénis, j'y vais 
seule, et comme je suis d'ordinaire très pâle, on ne s'aper- 
çoit pas de la secousse profonde que je viens de recevoir. 
Vous devez a\oir des réveils bien tristes ! Ces réveils 
qui vous rapprennent tout... Se peut-il que les anges et la 
bonté divine en terrassent, tous les jours, de faibles créa- 
tures, connue nous? Voilà pour l'âme. 

Moi, qui conduis le petit labyrinthe du ménage, j'en sais 
heureusement seule les épines. Les fiertés souffrantes 
de mou cher mari s'en doutent, mais je souris hardiment 
comme si tout allait bien. Notre charmante Ondine redonne 
enfin la grâce de sa présence à cet humble coin. Son emploi 
d'inspectrice des pensionnats me paraît bien fatigant, 
non pas pour son courage, mais pour sa santé mobile, 
connue la mienne. vSes courses journalières, par tous les 
temps, à travers l'immense Paris, me tiennent au supplice. 
Notre bon Hippolyte est fort Ijien posé à l'Instruction 
Publique où son avenir paraît se consolider. Mon cher Val- 
more seul est en surnumérariat interminable dans une 
bibliothèque. Et tous vous embrassent d'une étreinte 
affectueuse, car vous êtes lié à tous nos souvenirs. 

Que pensez- vous de l'Algérie? Tout le monde s'y préci- 
pite, dans l'impossibilité de vivre en PVance. J'ai un beau- 
frère, habile mécanicien, chef d'une famille de onze per- 
sonnes et qui n'a plus de pain. vSon gendre reste seul chargé 
de toute la tribu, et mon beau-frère veut partir pour 
Alger, dans l'espoir d'y diriger des constructions, des 
métiers, des irrigations pour les usines. Tous ces termes 
nie sont étrangers, mais lui m'est cher et je voudrais 
savoir si son projet n'est pas un danger. J'aiderais à l'y faire 
passer, comme je viens de l'obtenir pour M, Faure. vSi 



A FRÉDKUIC LEPEYTRE 183 

VOUS pouvez me donner un peu de lumière à cet égard, 
obligez- moi de me l'écrire, vous qui m'avez aidée à tant de 
choses difficiles. Sans l'amour qui nous tient ici serrés à 
nos deux enfants, Valmore et moi, nous quitterions Paris 
où nous souffrons vraiment trop. Sainte-Beuve nous eût 
aidés à ce nouvel exil, mais lui-même vient de s'y décider 
et je vous parle, le cœur encore serré de ses adieux. Il est 
à Liège, m'a-t-il dit, sans retour, et tant d'autres !... C'est 
une frénésie. On n'entend partout que cela : « Partons ! 
Partons ! » Et lui quitte un sort vraiment solide, aussi pai- 
sible à pareille époque. Tout cela consterne et commence... 
ce que je n'ose pas écrire, quoique j'y pense toujours. 



22 Février 1849. 

Je viens de brûler une lettre qui vous était destinée, si 
remplie de tristesse que je n'ai pu me résoudre à \-ous l'en- 
voyer. C'était mal répondre aux consolations que m'ont 
apportées les vôtres. 

Devais- je oublier combien vous avez aussi besoin de con- 
solations? J'aimerais mieux vous parler, que vous écrire. 
Je serais ou moins contrainte, ou moins expansive. Il est 
certain que réunie à votre femme et à vous, nous n'aurions 
jamais versé nos dernières larmes, mais nous nous aiderions 
tous trois à parler et à nous taire. En vous écrivant, je 
suis seule. Eh ! que puis-je dire, sinon ma douleur qui ne 
peut qu'aigrir la vôtre à tous deux, en vous prouvant que 
le temps ne guérit rien?... Il ne fait que nous flétrir. 

Je ne veux pas davantage me rendre compte si nous 
a\'uns les mômes yeux, vous et moi, dans la contempla- 
tion des grands orages de notre éix)que. Qu'est-ce que cela 
fait aux liens sérieux qui se sont formés avant ce tremble- 



184 MAIUEI.INE DESBOUDES-VAI.MOnE 

ment de terre que nous regardons de loin, sans nous y mêler 
que par la souffrance? I^a mienne est pour tous; je n'ai 
pas d'autre énergie et, si vous grondez, j'embrasserai 
tendrement votre femme qui sait bien qu'on ne doit pas 
gronder les mères. Il faut les laisser aimer et pleurer. 

Mon cher mari et moi ne sommes mêlés à aucun flot 
de l'époque. Tous deux déçus et ruinés, nous vivons dans 
une solitude complète, demandant à Dieu du travail qui 
ne vient pas, mais ne le demandant qu'à Dieu, car nous 
ne connaissons aljsolumeut personne qui prenne le moins 
d'intérêt à notre humilie existence. Elle touche de si près 
à la misère que, sans l'adorable caractère d'Hippolyte et 
la grâce encore célibataire de sa soeur, nous aurions suivi 
le grand emportement (pii enlève tant d'infortunés pour 
l'Algérie. Valmore s'y fût décidé, car il a été étrangement 
trahi dans ses droits et dans ses vœux les plus bornés; 
mais s'arracher à de tels enfants a été, jusqu'ici, au-dessus 
de nos forces. . . 



2 Juin 1849. 

...Je Ic-s aime bien, ces chères lettres, autrefois si fré- 
quentes, ra])ides comme des ramiers trempés pour moi du 
soleil de Marseille qui a toujours manqué à ma vie, vous le 
savez, mais dont le reflet m'a toujours aussi fait battre le 
cœur, né pour lui, en vain ! Ces lettres, cher monsieur Fré- 
déric, ces ramiers ont perdu l'essor. Il y a eu bien des larmes 
sur leurs ailes; le nid d'où elles s'échappaient a été, comme 
le mien, cruellement ravagé par la mort. C'est fini pour moi, 
comme pour vous; une autre vie a succédé à celle du jeune 
père heureux et fier de sa fille ; un purgatoire a commencé 
pour la mère qui n'a plus sa fille par la main. Je suis dans 



A FRÉDI^RIC LEPEYTRE 185 

un désespoir pareil au vôtre. Je ne supporte plus rien 
de ce que j'aimais comme un rappel ou un avertissement 
douloureux. Aimer, aimer presque dans ses os, et se les 
sentir arracher, bon Dieu ! que cela fait de mal !... Est-ce 
pour cela que vous ne m'écrivez pas? Etes- vous aussi 
lâche que moi, dans les tortures que Dieu inflige à tout ce 
qu'il a jeté sur la terre? 

Cette pauvre femme, que je vois assez souvent et qui 
se traîne encore, est au moment d'une séparation qui va la 
briser. Quand son fils aura fait sa première communion 
(je parle d'Henriette, deM™^ Geille), elle l'enverra, je crois, 
à ]\Iâcon, sinon, il entrera à Saint-Nicolas afin d'y devenir 
mi habile ouvrier. Il est temps de donner un but à tant 
d'inteUigence. Le pensionnat où il est admis n'est plein 
que de tout petits enfants. Mais, Seigneur, qu'il en coûte 
pour ouvrir ime voie honnête et sérieuse à ces petits êtres 
qu'on adore ! Quand donc l'homme naîtra-t-il avec son 
passe-port dans son berceau et le droit de présence à ce 
banquet dont parle Gilbert avec tant d'amertume? Le 
fils de M. Geille le trouvera-t-il moins ravagé que son père ? 
Je l'ai vu souffrir horriblement. Je vous en parle, malgré 
moi; mais tant de ces souvenirs me sortent par le cœur 
qu'un mot les amène au grand jour. C'est, d'ailleurs, vous 
rappeler tout ce qu'il y a eu de bon en vous pour cet homme 
si tôt parti. Nous n'avons rien obtenu, cette année, du 
Ministère pour sa veu\-e. L'enfant souffre beaucoup 
moins qu'elle; il est frais et beau, moins qu'elle aussi, à 
qui la maladie et le tra\'ail n'ont pu ôter encore ces mo- 
ments de lueur divine qui lui re\iennent, çà et là, dans sa 
maigreur si pâle. 

Vous m'écrirez bientôt, n'est-ce pas? J'ai besoin de 
votre amitié, parmi tous les deuils (]ui nous frappent. Si 
j'avais du bonheur, il serait tout à fait incomplet sans 

2i 



186 MMKEI.INn DESBOUDES-VALMORE 

votre souvenir aussi précieux à mon mari qu'à moi, aussi 
cher à Hi])polyte qu'à son père. Hijjpolyte a tout le bien- 
être de son âge : une belle âme et du travail. Ma charmante 
Ondine a, de ces deux choses, un peu trop pour une 
jeuiie fille. J'aimerais tant que quelqu'un l'y aidât. Elle 
rit d'une telle idée ! Les mères ne rient pas. 

Adieu ! nous ne voyons âme qui vive, dans ce grand tu- 
multe de cœurs et de voix. Vous ne connaissez pas tous 
les amis que nous avons perdus ; tant mieux ! Vous pleu- 
reriez de mes larmes amères. IMais le nom de quelques-uns 
suffit, pour les comprendre. Eh bien ! adieu M'"*' Récamier 
et sa grâce et ses douces mains, bien courageuses aussi, 
pour attirer et soutenir les plus souffrants. La perte de 
M. de Chateaubriand l'a déracinée de la terre. Ses beaux 
yeux sont devenus aveugles; et cette créature, jugée légère 
parce qu'elle souriait même en pleurant, a voulu mourir,.. 
Elle me l'a dit, près de ces places vides, quittées par Bal- 
lanche et le grave René... Quelle solitude pour moi dans 
ce coin autrefois si habité, si lx)n, si sûr ! Adieu !... 



I 



Paris, i8 «Septembre 1849. 



...Nous vivons au milieu d'impressions funestes et 
funèbres, sans pouvoir y plier nos cœurs. Je demande inuti- 
lement au cher auteur de nos épreuves de les comprendre 
et de m'y soumettre; tout ce que je peux faire, c'est de 
retenir quelquefois mes paroles. Ma tête et mon cœur sont 
pleins de larmes et d'effroi. 

Pourquoi donc, cher Frédéric, ne m'écrivez-vous plus 
que rarement, durant des crises si violentes et quand, je 
l'ai cru, vos devoirs sont un peu moins asservissants ? Il 
est vrai que tout est changé pour vous, comme pour moi, je j 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE [H^ 

le sais ! L'animation est perdue. La plainte même a cessé, 
terrible époque des douleurs sans remède. Je ne peux 
plus dire, de vous : « Il me cherche pour pleurer avec moi 
et pour se consoler...» — Vous avez senti que c'était inutile. 
Nous sommes rentrés en nous-mêmes, et c'est à présent 
désolés pour toujours... quel que soit ce que nous osons 
appeler sur la terre toujours ! 

Mais l'épidémie (i) nous cerne en même temps, et nous 
devons avoir quelque pitié l'im de l'autre, car il nous reste 
la faculté de beaucoup souffrir les uns pour les autres. 
J'ai laissé passer deux mois sans vous apprendre que 
M. Lacour (2) ne répondrait jamais plus à vos bonnes 
lettres qu'il aimait. J'ai affreusement souffert de ce coup 
de massue rapide, comme dans l'émeute. Je l'attendais, 
un jour; je me hâtais de revenir de chez Béranger, pour 
recevoir ce bon M. Lacour, si ponctuel et si empressé!.., 
La nuit même, il avait été saisi du mal terrible, et, le 
lendemain, j'ai assisté à genoux aux secours que la reli- 
gion lui apportait. 

Vous peindre notre situation au milieu de tous ces con- 
vois, n'est pas à essayer. Je tremble qu'il n'en soit de 
même à Marseille, et je vous prie de m' écrire. Votre 
écriture me fera du bien à voir. Ressouvenez-vous de l'é- 
poque funeste où vous m'en avez donné le consolation 
fréquente. Je vous aime mieux encore que dans ce temps- 
là, parce qu'il y a plus longtemps que je vous aime et que 
ce temps nous a fait les mêmes blessures. 

Quevousdirai-jede M'"^ Geille, sinon qu'elle lutte effarée 
contre son affreuse misère? Il m'afflige profondément, 
je vous l'avoue, de voir son lils enveloppé dans cette 



(i) I,e choléra. 

(2) Mort du choiera eu 1849 (H. V.). 



188 MARCELINE DESUORDES- VALMOUK 

espèce de malédiction. Sa santé s'altère visiblement. 
KUe ne tronve nnlle ]xirt à le faire admettre à demenre, 
pour la modique jiension qu'elle ])eut offrir. Elle ])erd un 
tempr. considérable en incertitudes, en terreur de s'en 
séparer, en fausses démarches ([ui la tuent, (juand elle n'est 
pas alitée. C'est une ond)re effrayante qui marche. Mais 
l'enfant respire un air dangereux près de cette pauvre 
et malheureuse mère; et c'est mi trésor compromis, car ce 
petit est rempli d'esprit, d'intelligence et de grâce, de cœur 
aussi, ce qui le rend tristement sensible aux orages dont 
il est la victime et le témoin. Arrivée à ce pohit, la misère 
ne se cache plus et vous reculeriez, en entrant là, de tout ce 
qu'elle ré\'èle. Cette femme, autrefois si belle, est pourtant 
bien courageuse. Mais quoi ! l'abandon, la maladie, Paris 
comme il est fait pour le malheur ! Si vous saviez Paris 
pour les indigents, Frédéric, et il en regorge, votre charité 
intelligente s'étonnerait encore de la rareté des soulève- 
ments de ces tristes créatures de Dieu. 

Je \'is dans des pensers bien graves et devant des ta- 
bleaux bien réels. Pourtant la terre est un jardin, le 
soleil doux et charmant la couvre de fruits. . . Au revoir, 
ami bien cher, donnez-moi des nouvelles de votre fils... 
Aimons-nous ! 



26 l'cvricr 1850. 

Je viens de voir partir pcnir Marseille un voyageur 
m'offrant ses services empressés. I^a première pensée 
qui lui a répondu, en moi, a été celle de vous écrire, cher 
monsieur P'rédéric; la seconde n'a été qu'un affreux 
serrement de cœur : et je l'ai refusé. Pourquoi s'envoyer 
des messagers d'amitié? On s'y attache, en raison du cher 



A FRÉDÉRIC LEPEYÏRE 189 

absent qui les envoie; et puis, on apprend un jour qu'ils ne 
sont plus. 

La perte irréparable du bon M. Lacour m'amène ces 
idées tristes; je n'en ai plus guère d'autres. Et vous, cher 
absent, n'avez-vous pas senti jusqu'au cœur ce qu'un tel 
ami perdu laisse de vide dans un monde où je l'avais vu 
presque naissant? C'était le dernier témoin qui pût et 
qui pouvait seul me reparler de ma mère. Vous comprenez 
parfaitement, vous, ces longs échos du passé; vous les avez 
dans l'âme, et vous êtes souvent seul à les écouter. 

Quant à l'autre voyageur, il n'était que notre pro- 
chain, sans titre de plus à notre affection. J'ai vu, déplus, 
dans son dernier entretien, que ses attractions politiques 
diffèrent entièrement des vôtres; et ne pas vous envoyer 
au moins im accord harmonieux, en signe de mon souvenir 
éternel, ce serait faire ouvrir en pure perte votre oreille 
et votre cœur à mon nom. Je choisis donc la poste pour 
confidente. Cette courrière n'a que du zèle, et pas d'o- 
pinion. Je vous livre toutes les miennes dignes de se mêler 
à vos plus nobles instincts, puisqu'elles font essentielle- 
ment partie de ma religion, de ma foi, de mon espérance, 
du pardon sincère des offenses qui m'ont été faites. Vivons- 
nous assez longtemps pour nous ériger en juges de tous 
les rêves de nos frères en Dieu? Ils sont eux-mêmes si à 
plaindre, condamnés à la mort comme nous, à voir mourir 
les chères parties d'eux-mêmes sans lesquelles ce monde 
si charmant à voir n'est plus qu'une tombe anticipée ! 
Quand même, ô mon cher ami, j'aurais les facultés énergi- 
ques de la haine, je n'en aurais pas le temps, pressée comme 
je le suis d'aimer et de plaindre, de m'abattre sous le poids 
terrible de mon deuil... et de tâcher encore d'en consoler 
d'autres qui sont blessés, comme moi, pour toujours. 
Le « toujours » delà terre serait-il si effrayant, si nous osions 



190 MARCELINE DESBORDES- VA LMORE 

le mesurer? Mon Dieu ! que d'êtres chéris viennent encore 
de me l'apprendre, et que j'ai versé de larmes, depuis ma 
dernière lettre ! 

Le petit Geille a dîné avec mon cher Hippolyte et nous, 
avant-hier. Cet enfant se développe en tout et ses maîtres 
en sont sérieusement fiers et contents. Il est très beau, 
très intelligent et gai. Je vois beaucoup moins sa mère 
qui loge très loin. Il y a tant de villes, dans Paris ! 

...A présent, pauvres pères et mères que nous sommes, 
nos mains se déchirent à toutes les fleurs, et les parfums 
du l)el âge innocent nous suffoquent de sanglots. Que Dieu 
et le temps calment les vôtres ! 



I/î 19 Mars 1850. 

J'espère qu'une lettre de nous vous est arrivée en croi- 
sant la vôtre, à la manière des oiseaux qui se cherchent; 
elles se sont presque touchées. Mais M. Autran tenait vos 
ailes dans son portefeuille, et la poste cachait les nôtres 
dans sa boîte. 

...C'est ressaisir quelque chose du passé, que de rentrer à 
la place où il s'est écoulé. Peut-être ce mouvement imprévu 
a-t-il révx'illé eu vcnis des impressions bien tendres et bien 
tristes. De quel côté pouvons-nous maintenant nous retour- 
ner, sans pâlir? Pour moi, d'où je suis, je n'ai d'abord 
ressenti que l'extrême joie de la justice qui vous est ren- 
due, et le bien-être du cœur de vous retrouver à la même 
place où je vous ai si souvent cherché, quand vous étiez 
heureux, quand je l'étais encore ! Ayons pitié de nous- 
mêmes; marchons comme nous pouvons, appauvris et 
craintifs, sur ce qui nous reste. Je ne voudrais pas vous 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 191 

affaiblir en laissant parler l'âme de la mère inconsolable 
à l'homme frappé de la même blessure; mais j'ai déjà 
oublié que cette lettre ne devait être qu'une félicitation 
vive. Nous sommes encore bien loin de pouvoir sourire 
autrement que par éclairs... 

Ondine est adorable et adorée, mais frêle, comme paraît 
l'être votre femme. Sa position de dame inspectrice s'est 
consolidée et améliorée encore. Je commence à me con- 
vaincre que cette profession, quoique grave, ne pourra 
qu'améliorer sa santé par un exercice salutaire et des occu- 
pations tout à fait dans ses goûts. Elle demeure simple 
et gracieuse comme une enfant, et la voilà dotée. Dieu 
n'a-t-il pas en effet pour moi des pitiés profondes, cher 
monsieur Frédéric? Eh ! comment n'en aurait-il pas pour 
vous qui les méritez mille fois davantage? 

Usez de toutes les occasions de nous écrire, s'il peut 
vous en rester le temps. Vos lettres me sont très chères et 
me font du bien. Nulle amitié nouvelle ne me tient lieu des 
premières. Une de celles-ci qui se brise m' ôte- vraiment de 
ma vie. ly'époque est redoutable par les enfantillages 
cruels de ce que l'homme appelle conviction politique. 
O Dieu ! cher frère ! quand on a pleuré les vraies larmes 
du sang et du cœur, vous, celles du Christ, moi, celles de sa 
mère, que ces larmes de parti vous semblent frivoles ! 
Qu'elles sont facilement éteintes, au souffle de la charité ! 
Peut-on avoir ou se créer un seul ennemi quand on peut 
se dire, à coup sûr, hélas ! « Il souffrira, il mourra ! » Non, 
non: je veux aimer ce monstre et cet autre monstre; il le 
sera si peu de temps, et i)uis après si étonné, si triste de 
l'avoir été ! Je me figure Dieu, notre père et le sien, si 
grand, si bon pour nous et pour tous ! Ne souriez ]ias de 
moi, ce n'est pas le sentiment de ma faiblesse qui vous 
parle, c'est ma mémoire forte et pleine de ce que j'ai connu 



192 MARCELINE DESBORDES- VM.MORK 

eu \-()us d'attendri, de charitable et de juste. Je ne vous 
aime pas pour rien. 

Henriette — M'"«^ Geille — m'a serré les mains, il y a 
trois jours. Elle vit parce que son enfant grandit et la 
tient à ce monde, c'est-à-dire son ombre. Elle travaille à 
travers ce long cauchemar de maladie et d'infortune; 
elle est remplie d'ordre et de génie pour sou enfant. Quant 
à elle, tout seml)le défait, usé, en lam1)eaux dans cette per- 
sonne étrange et belle, que j'aime et que je ne connais 
pas encore. C'est mie fièvre errante et qui ne peut qu'errer, 
le repos la tuerait tout à fait. Elle m'émeut puissamment, 
que je la voie ou non. Pauvre Henriette, pauvre fennne 
d'Orient, triste flamme qui vacille au milieu de nos orages ! 
Croyez que je lui donne toutes les consolations qui peux'ent 
venir d'une faible et pauvre fenune, connue moi. 



12 Scpleiiibrc 1850. 

Je n'ai pas vu votre ami et c'est pour moi une contra- 
riété sensible. J'étais sur vous dans un vague triste, 
tellement que je n'osais rompre l'incertitude de mes rêves. 
Celui de votre oubli ne s'y mêlait guère, soyez tranquille 
à cet égard : quand la mémoire se loge dans le cœur, elle 
n'en sort plus qu'avec la vie. J'étais donc triste de peines 
([ue je vous supposais, de malheurs nouveaux qui brisent 
les forces et la voix. Allez, Frédéric, je vous aime bien pour 
vous répondre et soulever le poids terrible que je rapporte 
d'un voyage où j'ai été recevoir les derniers emljrassements 
d'une sœur adorée, part vive de moi-même, toujours absente, il 
Grand Dieu ! quelle douleur ! Mon ami, quel tremblement 
convulsif dans mon existence, et que j'ai posé tristement 
votre lettre sur mou front alourdi de telles larmes! J'ai 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 193 

bien peur de vivre, au prix de tels coups. I^es paroles fuient, 
et tant mieux. Je ne voudrais pas prolonger un récit qui 
certainement vous afflige et ne vous rappelle que trop 
vos calvaires, à vous... 

Hippolyte est toujours au cabinet de l'Instruction Publi- 
que. Il monte comme appointements avec tme lenteur 
infiaie, et Paris est brûlant pour la vie matérielle. 

Mon mari cherche un appui pour entrer au musée du 
Louvre que dirige M. le comte de Nieuwerkerke. Valmore 
a sa promesse, mais que l'effet en est tardif pour un sort 
comme le nôtre ! Si vous pouvez quelque chose, envoyez- 
moi votre nom près de quelque influence. Un si cher intérêt 
rendrait peut-être quelque mouvement à mon âme en 
deuil... 



I<e 29 Janvier 1851. 

Ondine est mariée. Devinez-moi tout entière, au milieu 
de ces émotions nouvelles. Tenez, mon cher ami, il y a des 
larmes partout : n'envions jamais le bonheur de per- 
sonne. 

Je crois cette charmante enfant très bien mariée, selon 
son cœur et sa tendre raison. L'homme qui l'a choisie l'a 
voulue tellement pour elle-même, qu'il comprend par cela 
tous les trésors qui lui tiennent lieu de richesse. L'aisance 
qu'il possède déjà leur suffira toujours pour les abriter 
contre la bise, et son grand talent leur promet beaucoup 
plus. Je suis donc, et je dois être contente du vide nou- 
veau qu'elle laisse autour de moi. Mais que ce conten- 
tement est grave, cher Frédéric, et quels étranges con- 
trastes se rencontrent dans les amours profonds ! 

Après en avoir eu tous les courages, j'en éprouve aujour- 

25 



104 MARCELINE DBSBORDES-VALMORE 

(l'hui l'abattement. C'est plutôt mon cœur que ma main, 
qui vous envoie cette nouvelle dont le doux tunuilte 
enivre encore ma maison. Mais Ondine est déjà dans la 
sienne depuis huit jours, honorée du nom de M^^ I^anglais. 
Son père, plus fort, plus sensé, je l'avoue, est plus com- 
plètement satisfait (juc moi, toute pleurante connue si nous 
étions mères pour autre chose que pour des renoncements... 



I" Février 1851. 

Puisque vous le souhaitez avec de si tristes paroles, je 
vous envoie ce petit livre, cher Frédéric. Vous n'y trouverez, 
ni la mère qui pleure, comme moi, nulle trace visible 
de nos blessures. Je n'ai pas eu et n'aurai peut-être jamais 
le courage d'appuyer sur des portraits si vivants et si dou- 
loureux. Mais ces tableaux d'enfants sont redoutables pour 
nos deuils; je vous les avais épargnés, par un tendre égard. 

Votre ami, que je vois déjà partir avec regret, vous 
donnera tous les détails qu'il aura pu retenir du mariage 
inattendu de notre charmante Oudine. Ce mariage est 
adorable pour la conformité des caractères. Toutes mes 
frayeurs d'un si grand événement, ])()ur elle, se sont changées 1 
en joie sérieuse. Ivlle est aimée uniquement pour elle-même, j 
et, si son cœur méritait cette grâce du ciel, elle le doniie en 
retour tout entier. Vous pouvez dm\c croire, chers et fidèles 
amis de mes infortunes, qu'il se mêle de grandes consola- 
tions au chagrin involontaire de nous séparer d'elle. EUe 
entre dans la maison toute faite de son mari, M. I^anglais, 
dont le nom honorable la rend toute fïère. J'aurais un livre 
entier à vous écrire sur ce qui se passe en moi, depuis sqn 
changement d'état. Il me semble être en voyage ou rêver. | 
Vous pouvez croire ({ue nous étions, ainsi qu'elle, dans 



i 



A FRÉDéftlC LEPEYTRE 195 

l'ignorance des sentiments qu'elle inspirait et dont nous 
avons reçu l'aveu charmant, le jour de Noël. Le consente- 
ment du cœur d'Ondine et le mariage ont suivi si immé- 
diatement, que les heures et mes forces ont à peine suffi 
aux soins qui regardaient ma tendresse. Je n'ai donc pu 
vous instruire ni plus tôt ni avec plus d'ordre que je l'ai 
fait. L'essentiel m'a paru être de vous assurer qu'Ondine 
est heureuse, à l'abri de notre mauvais sort, sous la tendre 
protection du plus honnête homme et l'un des meilleurs que 
je connaisse. Vous voyez par là qu'une bénédiction céleste 
a visité ma tristesse. Il en sera de même pour vous; j'ai 
maintenant le droit de vous l'annoncer, puisque Dieu m'a 
forcé d'y croire. 



30 Mars 185 1. 

...Quand vous pourrez me donner, si brèves qu'elles 
soient, quelques nouvelles de vous et de votre chère femme, 
n'oubliez pas que votre écriture allège toujours ma respi- 
ration. Je vous épargne les détails de tous les chagrins 
qui l'oppressent plus que jamais. Ruines et deuils de famille, 
pertes irréparables d'amitiés, j'ai tout subi. Ondine, par 
son bonheur, est mon seul rayon du ciel qui ne soit pas ora- 
geux. Quant à mon cher mari et son fils, ils font tous 
deux si étroitement partie de moi-même, que ce qui 
blesse l'un blesse l'autre. 

Puissiez-vous, mon cher Frédéric, être au moins au mi- 
lieu de la vraie lumière qui se voile de tous côtés où nous 
sommes. C'est en vivant comme un grillon de cheminée, 
que je parviens à une ombre de paLx avec les miens. 



196 MAKCELINE DKSBORDES-VALMORE 

Paris, le 9 Octobre 185 1. 

...Dès ce matin donc, 9 octobre, Henriette possède ce 
trésor (i) et respire. Ne la voyant guère que dans les crises 
les plus désespérées de son sort, je n'ai peut-être pas une 
idée juste de ce caractère plein de fougue à la fois et de 
patience divine. Elle dépense dans ces luttes obscures vingt 
fois plus de courage et d'invention qu'il n'en faut pour 
conduire un gouvenienient, et en pensant que c'est ])()ur 
du pain, pour quelque lambeaux de vêtements et l'espèce 
de bouge où une telle beauté se flétrit, l'âme se consterne 
d'assister à un tel spectacle. Comment? la terre est faite 
ainsi ! Des sœurs, des tantes, des frères possédant les uns 
quarante, les autres quarante-cinq mille livres de rentes, 
n'ont pas encore trouvé qu'il est tout simple d'abriter une 
telle malade sans im secours? Il:> disent qu'elle a mau- 
vaise tête, qu'elle fait des imprudences, je ne sais quoi, et 
ils sont aigris, Frédéric, — aigris quand on possède, quand 
on a chaud et que la faim ne fait pas de notre corps une 
ombre, un cadavre, c'est très mal. Vues de près, ces grandes 
horreurs étonnent. Sa mère est morte de douleur. Assister 
aujourd'hui les mains vides à une telle contemplation, 
mon bien cher ami, c'est y puiser de tristes lumières. 

J'avais ouvert l'avis de destiner l'enfant à l'agriculture, 
c'est une carrière saine, large et, dit-on, pleine d'avenir. 
J'en avais déjà parlé plusieurs fois à la mère. Elle dit oui; 
et puis, dans l'effroi de voir, mi jour, son fils s'éloigner un 
peu d'elle, elle court tenter d'autres choses, elle escalade 
des montagnes où il n'y a rien dessus et revient broyée 
de fatigue et de déception. Que pensez-vous, Frédéric, 
de cette voie de l'agriculture? Hippolyte, qui vous salue 

(i) Un sccoursd'argmt quflyprylreavait cnvoyéàM'"" Gcillc (II. V.). 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 197 

d'une affection très vive, m'a donné ce prospectus que je 
vous envoie. Si vous avez le temps de le parcourir avec vos 
lumières, dites-moi ce que j'en pourrais faire pour ce cher 
petit, si je me retrouvais à même d'être secondée par quel- 
que puissant. Je l'ai été pour Henriette en d'autres temps, 
où, ne demandant rien pour moi, j'obtenais beaucoup pour 
les autres. Cela est changé. Les portes sont de bronze, 
les cœurs distraits, le mien navré. Ainsi donc, excepté quel- 
ques petits travaux, quelques serrements de mains bien 
affectueux, je ne peux rien en ce moment pour elle, aban- 
donnée moi-même de tout ce qui semblait devoir me sou- 
tenir. Si c'est le dernier mot du sort, j 'en suis bien fâchée rela- 
tivement surtout à ceux qui m'étaient chers, et à ceux qui 
m'ont donné de leur vie. Deux amis m'ont aidée dans les 
mauvais jours; vous êtes l'un de ceux-là, mon cher Frédéric. 
Vous devez comprendre les soucis poignants qui se mêlent 
au deuil de mon âme. J'ai bien des chagrins à vous raconter; 
mais les détails en sont infinis et le temps vous manque, 
absorbé comme vous l'êtes par vos travaux brûlants. Je 
suis également l'esclave des miens, car je ne pense pas 
qu'vm pauvre coin solitaire soit plus affairé que celui qui 
cache nos déceptions et nos luttes silencieuses avec le 
malheur. 



I«e 12 Octobre. 

Ma lettre a été suspendue par le retour inattendu d'On- 
dine. C'est toujours une joie pour moi de l'entrevoir, parce 
qu'elle est presque heureuse. Ainsi c'est, à la lettre, une 
portion de moi qui ne souffre pas. Elle est fortifiée par 
son séjour à la campagne qui l'aidera beaucoup, j'espère, 
à devenir, dans quatre mois, une glorieuse mère. Elle 



198 MARCELINE DESBORDES-VALMOUE 

habite en ce moment avec nous, durant l'absence de son 
mari, en tournée pour une mission qui le conduira peut-être 
jusqu'à Marseille. Il n'ira pas certainement jusque-là sans 
saluer le plus sincère ami de sa nouvelle famille. 

Mon excellent fils me recommande de vous dire qu'il 
s'est fidèlement acquitté d'une information dont vous 
l'aviez chargé. Il désire beaucoup en savoir l'issue et met 
tout son cœur à votre service, et ce cœur est tellement 
pur, tellement digne du vôtre, qu'il sera bien à vous d'en 
user. Je l'aime, je l'estime dans l'immense étendue de ces 
deux sentiments. Une telle affection a pu seule rendre la 
vie possible à son père. Il faut donc croire que Dieu ne nous 
hait pas tout à fait. Et vous, bon et malheureux père aussi, 
qu'avez- vous qui vous aide à la fois? Il faut vous y attacher 
avec passion et sortir violemment de cette tombe que vous 
portez en vous-même. Obéissons et tendons nos bras vers 
l'avenir, puisque le passé nous a trompés. L,' avenir, l'avenir, 
Frédéric, nous rendra nos enfants. Ils y sont, ils existent, 
c'est sûr, comprenons-le Inen, et sans tout ce qui nous 
empêche de respirer. Votre amour de fille, la mienne que 
j'aime jusque dans mes os, elles sont là tout ])rcs!,.. »Seu- 
lenient nous ne voyons pas leurs charmes, mais qui donc 
peut se vanter de nous les ôter de l'âme? Eh bien ! soyons 
raisonnables, ayons la vraie pitié, croyons et rendons 
heureux ce qui nous entoure, car nous sonmies affreuse- 
ment désenchantés par la mort. 

I«e 15 (au matin). 

Voilà comme je vis, sans une heure de recueillement 
possible... Cette lettre n'a pu partir, et je voulais la faire 
courte, mais avec \ous, c'est impossible. Je l'achève sur 
une dernière feuille que m'a donnée ma bien-aimée Branchu, 



I 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 199 

peu de jours avant son dernier au revoir. Que cette feuille 
s'attendrisse de son nom, l'un des plus chers de mes larmes ! 
Qu'elle était bonne ! qu'elle était sainte, et grande, et 
simple!... Elle aimait. 

Quand vous pourrez me jeter quelques lignes, votre 
nom, n'importe comment, saisissez-en l'occasion, c'est un 
devoir dans ces temps d'orage. Il y a bien de la colère au 
monde, en ce moment. Mais c'est de l'amour qui se trompe. 
1,3. douceur peut tout désarmer. 



I,e 29 Décembre 185 1. 

...« Vivre, c'est vivre, enfin. » Tant qu'il reste à aimer sur 
la terre, le tourment de la vie est souhaitable. ly'ami 
cher et parfait que nous avons à pleurer, victime du grand 
orage où il a été frappé innocent et désarmé comme un 
enfant (i), ne me fait pas oublier l'ami parfait aussi qui a 
tant essuyé de nos larmes : vous ! 

Je vous suis bien profondément attachée puisque je sur- 
monte la stupeur d'un grand deuil par le besoin impérieux 
de ni'occuper de vous. Recevez ce mot, comme une visite 
de l'âme. •> 



II Janvier 1852. 

...Je n'ose toucher une plume dont l'usage me fait peur, 
car elle dit toujours la vérité sitôt que je vous écris. 

Ce que j'ai de courage et de force doit être concentré 

(i) Derains, avocat, tué sur le boulevard Montmartre, le 4 décembre 1851, 
retrouvé iKirnii les 80 cadavres étalés sur le trottoir de \a rue Montmartre. 



•J(M) MARCELINE DESBORDES- VALMORE 

sur l'objet de mon amour malheureux, ma fille plus malade 
que jamais et que, ni jour ni nuit, je ne quitte. Tous les 
détails sont de trop et inutiles au cœur d'un père, connue 
vous ! Je vais, j'agis, je veille comme en rêve, et je rêve au 
milieu de la terreur du passé (i), n'osant vous parler de 
l'avenir. Oui, plus malade que jamais depuis son retour de 
Lyon. Après le séjour dans la Sarthe (2), où je l'ai rejointe 
durant un mois, cette fille chère et charmante s'est jugée 
si faible, si menacée, qu'elle a voulu fuir Paris, son bruit, 
ses étouffements; Langlais a loué une petite maison au Bois 
de Boulogne, près de Passy (3). J'y viens dès le jour, pour 
m'en retourner le soir (4) dans mon cher ménage attristé 
de mon absence — et quel triste sujet de mon absence ! 
Bien souvent, ^anglais va plaider en province; alors je 
demeure tout à fait dans cette campagne où leur mai- 
son, isolée de tout voisinage, semble être au milieu d'un 
désert. Vous voyez qu'à travers une pareille existence, il ne 
m'est possible que de penser à vous, sans savoir même où 
poser mon cœur pour écrire. 



12 Mai 1852. 

Oui, ma charmante fille est bien malheureuse. Elle paie 
cruellement ce doux nom de mère qui a manqué lui coûter 
la vie. La voilà donc toute brisée et sans l'enfant ! Il est 
né, le 18 janvier, trois semaines avant le terme, par suite 



(i) I^ perte d'Inès, en 1846. 

(2) A .Saint- Denis d'Anjou, chez I<anglais. Saint-Denis d'Anjou (Mayenne 
est à une heure de la rivière la Sarthe (II. V.). 

(3) III, rue de la Pompe, maison disparue, aujourd'hui, sous la marge 
gauche de l'Avenue de l'Impératrice (H. V.). 

(4) Souvent à pied, par la ncigeJH. V). 



A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 201 

du saisissement que lui a causé le 4 décembre. Elle a fui sa 
maison, par ordre de son mari qui venait de manquer d'être 
fusillé; tout était dans une terreur. Frêle et courageuse, elle 
a couru la nuit jusqu'en dehors des barrières; dès ce 
moment, le cher fruit a tremblé, puis est tombé avant l'heure. 
Enfin, depuis deux mois, il se fortifiait, tout à fait char- 
mant, tandis qu'une maladie grave nous tenait dans 
l'épouvante pour Ondine, qui ne se plaint jamais. Son 
espoir et son amour de mère venaient de lui rendre quel- 
que apparence de santé, quand l'enfant s'est comme envolé 
de nos bras. 

Ee mois des fleurs a porté malheur à bien des mères, cette 
année. Ma pensée tournoie, aucun détail ne m'est possible 
et, de plus, c'est un devoir de les épargner à celui qui j^orte 
une blessure immortelle... 

Je ne vous accuse pas, quand vous ne m'écrivez pas, 
je sais que vous êtes ivre de travail. De mon côté, je 
n'ai pas une heure de repos. Je n'ai pas, non plus, de paroles 
pour ma position. Ses causes sont le dévouement et l'inspi- 
ration; sa poésie, le silence; et sa récompense, mon cher 
Frédéric... Mais non, je ne dirai pas ce mot qui vous paraî- 
trait cruel, parce que Dieu seul en connaît le vrai sens. 

Adieu ! Il ne vous est pas permis, n'étant pas riche, de 
jeter votre argent à la mer. Je commence à sentir que je ne 
suis que du sable. Je vous bénis tout de même. Si, en effet, 
Sylvain Blot restait stable, et qu'il pût agir pour mon cher 
mari, nous irions résolument là. Eà ou là, qu'importe ! Ee 
travail guérit bien des blessures ou les ennoblit. Notre 
choix est fait ; maintenant qu'ils sont grands et honorable- 
ment placés, nous aimons mieux quitter nos enfants, puisque 
nous ne pouvons plus leur rien doimer... 



26 



202 MARCELINE DESBORDES-VALMOUE 

2.| Juin 1852. 

C'est presque avec une joie, que je vous écris. Oudiue \a 
mieux et se tient. Après les examens qu'elle préside à 
l'Hôtel de Ville (i), son mari l'emmène à Lyon en allant à 
Marseille, puis à Alger où il va plaider. Je conjure Ondine 
d'aller jusqu'à Marseille, persuadée que le mouvement d'un 
voyage, même jusqu'en Algérie, lui fera du bien. I^es voya- 
ges ont été sa plus jeune vie. Celui-là serait si doux ! Elle a 
déjà, cette charmante, besoin de se ressou\'euir et d'oublier. 

Mais je m' alarme en même temps que j'espère. Si I^an- 
glais n'osait pas l'emmener en Algérie? Si le temps l'arrê- 
tait prudemment à Marseille (que je voudrais ardemment 
qu'elle connût, de ma part) ?Savez-vous un hôtel tranquille 
où elle pourrait attendre, huit jours, son cher guide que je 
ne peux aller suppléer? Je ne peux jamais rien ! Serait-ce 
bien cher d'attendre à Marseille, et surtout serait-ce 
bruyant? Il lui faut un coin aussi simple, aussi pur qu'elle. 
Elle n'a peur nulle part, mais un hôtel vaste l'étonnerait 
un peu. Savez-vous un milieu convenable pour notre chère 
colombe, afin qu'elle s'aventure jusque-là? Jetez-moi 
deux lignes par le retour du courrier, s'il est possible, car le 
départ est prochain. 

C'est bien à la hâte que je vous écris et que je vous prouve 
à quel point vous m'êtes cher, puisque je vous impose ma 
tendresse (2). - 

(i) Elle était membre de la Commission d'examen (II. V.). 

(2) En février 853, le malheur redouté arriva. I.e i8 mars, la pauvre 
mère qui ne dev it plus se relever du coup qui venait de l'abattre, écri- 
vait à I^pcytrf : « Donnez-moi votre main, celle de votre femme, et 
cmbrassons-norà saintement, sans cris... Moi, je suis une mérc ù genoux, 
qui n'ose rega der le ciel. » (I<cttre publiée par Pougin, Op. cit., p. 339) 



A FRÉDÉUIC LEPEYTKE 203 

28 Juillet 1854. 

Langlais vient m' apprendre que vous vivez au milieu 
des calamités les plus sombres. J'ignorais tout, moi qui me 
rappelle tout ! Cher monsieur Frédéric, si vous n'avez pas 
oublié, ce qui me semble impossible, ressouvenez-vous 
avec quelle charité sérieuse vous avez autrefois calmé mes 
anxiétés sur vous et votre famille. Je ne suis pas changée 
par le malheur, je suis devenue plus craintive, plus tendre 
encore, car je n'ignore plus rien des maux de ce monde. 
Écrivez-moi donc une ligne, votre nom; envoyez-moi un 
journal, il me dira ce que je demande à Dieu de savoir. Vrai- 
ment, vous me devez cet immense service, car je suis votre 
amie enfin, puisque j'existe (i). 



(i) I<a dernière lettre de Marceline Valmore à Frédéric Lepeytre porte 
la date du 8 août 1854 et commence ainsi : « Après avoir désiré vive- 
ment votre lettre, je n'osais plus l'ouvrir quand je l'ai reçue; et le bien- 
être qu'elle a remis en moi vous en attire la réponse vite, peut-être, car 
je sais que vous êtes crueUement absorbé par vos devoirs. Mais enfin 
quelques bonnes pensées, qui glissent autour du cœur, le desserrent des 
impressions les plus tristes, et la conviction que vous nous avez fait de 
nouveau beaucoup de bien, ne pourra que vous en faire à vous-mêmes 
Vous voyez que je n'ai rien oubUé de votre caractère, chère âme des jours 
aimés ! l,es jours terribles ne l'ont pas changée. Ils l'ont voilée, sans doute, 
à l'égal de la mienne qui ne se rallumera plus d'aucun éclat en ce monde, 
mais qui garde dans sa profondeur les amitiés pures et passionnées de la 
jeunesse. Que mille bénédictions s'étendent sur ce qui vous reste de 
vivant et d'aimable, autour de vous... » 



A Caroline BRANCHU '^ 

<:^a <^ cÇo 

I.yon, 1835 ou 36 (2). 

A toi, ma fidèle Caroline, à toi cette lettre tardive; 
car je ne peux écrire ce que j'ai dans le cœur, absorbée 
comme je le suis par les interminables inquiétudes de mon 
cher ménage. Que de fois, cependant, je te parle, mon amie ! 
Que de fois je me lève, le matin, pour causer avec toi sans 
retard et sans contrainte ! Mais la vie ne le veut pas. Mes 
enfants, mon mari, le travail, une santé anéantie, connue 
la tienne, Caroline !... Les jours de travail m'écrasent, et je 
n'y trouve plus que l'impossibilité d'obéir à mon cœur, si 
chaud, si empressé dans ma ])oitrine, ([u'il m'étouffe sou- 
vent de ses battements. 

Nous sonnnes à plaindre, vois-tu, dans tout ce que nous 



(i) I/unc (les plus admirables cantatrices (Iraïuatiqiies cjui aient illustré 
la sc<>ne de notre Opéra. lUle s'a])])elait Akxandrine-Canjline Cluvalier 
de lyUvit, était née ;iu Caj), le 2 noveni))re 1780, et avait fait ses éludes 
à l'arLs, au Conservatoire, où elle obtint les deux jjreuiiers prix de chant 
et de déclanuition IjTiejue. IvngaKée aussitôt i\ l'Opéra (où elle ne tarda 
pas à épouser le fameux danseur JJranchu, ((ui mourut fou), elle y débuta 
en 1801 avec un succès éclatant, et fournit à ce théâtre une carrière bril- 
lante de vin]L,'t-cin<| ans. l'armi ses ])lus belles créations il faut citer sur- 
tout : la Vestale, Fernand diriez, les liayadércs, les A henccrages, La Jéru- 
salem délivrée et Olympic. Madame Kranchu est morte ù l'assy, le 14 oc- 
tobre 1850. (l'ougin, dp. cil., j). 197.) 

(2) Ia-s lettres de .Marceline iJesbordes-Valmorj à Caroline Brancliu 
connnencent au tome l*"', page 73, et linissent page 458, dans les niss. 
d'IIippolytc Valmore. 



A CAROLINE BRANCIIU 205 

avons trouvé à aimer sur terre. Alors on devient morne, 
on s'isole, on ne peut plus parler. Caroline, je ne dois plus 
songer au voyage que je voulais faire près de toi. Les évé- 
nements et la volonté d' autrui défont tous mes projets et 
mes désirs; je ne suis qu'une feuille qui roule à tous les 
vents contraires. Notre avenir a paru, un moment, moins 
vague et moins effrayant; il s'attachait au second Théâtre- 
Français (i) où Valniore devait être metteur en scène, ce 
qui conviendrait tout à fait à ses goûts et à son intelligence 
sérieuse d'artiste. Il n'a pas d'autre science que celle de 
l'histoire et des mœurs, caractères et costumes. Il en a en- 
combré ses cartons et ses armoires, c'est sa vie enfin, et là 
il serait dans sa vraie position. Mais ce théâtre est à bâtir, 
et toutes les lettres que nous recevons, à ce sujet, changent 
de version, d'époque probable pour l'ouverture; c'est un 
vague fiévreux qui ressemble beaucoup à l'état où j'étais à 
Paris; époque fort triste à rappeler, mon amie. Je n'ose donc 
m'aventurer dans cette incertitude et ce labyrinthe et je 
suis moins que jamais en état de voir à trois mois devant 
nous; car, en avril prochain, nous serons sans engagement, 
à moins que mon mari ne renoue ici avec des sacrifices et de 
graves inquiétudes sur une faillite nouvelle. On fait peu 
d'argent, et les énormes appointements de l'Opéra écrasent 
toutes les ressources. Le premier ténor a trente mille 
francs !... 



6 l'évricr 1838. 



Oh ! Caroline, que de genres de tristesses écrasent le cœur, 
dis ! Cette vie de vertige, dans laquelle nous venons de 

(i) Projeté, je crois, par ^Vlcxandre Dumas (le père) (II. V.). 



20G MAUCELINE DESBORDES-VAI.MORE 

passer, me laisse un étoimement que je ne peux te décrire. 
Il m'est impossible de coiumeucer aucun travail d'écri- 
ture, et j'en suis d'autant ])lus affligée que, sans cette res- 
source, nous ne pourrons acquérir aucune aisance. Valmore 
a des craintes fondées sur la durée de l'Odéon qui paraît 
toujours un théâtre impossible. lyCS étudiants en font une 
arène de gladiateurs, et l'on n'y fait quelque argent qu'avec 
M''<^ Mars. Du reste, l'engagement n'est pas signé et Val- 
more n'en reparlera jamais. C'est ici une affaire du ressort 
de la Providence. J'y crois !... 



23 Mai 1839. 

...Tranquillise-toi, mon amie, à l'extérieur comme au 
dedans de ta belle âme troublée. Ne perds pas de vue une 
pensée qui t'armera de courage contre toutes les tracasse- 
ries et les coups d'épingle, si douloureux aux caractères 
élevés. Ne perds pas de vue que tu remplis en ce moment 
une tâche noble et providentielle. Tu représentes la bonté 
paternelle de Dieu envers un être exilé de sa patrie que 
j'adore (i). Tu représentes à cet homme sa mère, sa ville 
perdue, ses amis absents et tous ses moyens glorieux d'exis- 
tence. Cette grande pensée, que tu réalises par tes bienfaits 
de tous les jours, ne doit-elle pas mettre un baume sur tes 
ennuis de la terre? 

Fais donc comme cette puissance d'en haut que tu repré- 
sentes : donne aussi une entière liberté à l'infortuné que 
tu relèves et, si tu souffres comme femme, jette tes larmes 
dans les miennes. Quels sont les jours de ma vie où je ne 
pleure pas? m 

(i) Un réfugid- polonais (II. V.). 



A CAROLINE BRANCHU 207 

J'ai trouvé Line (i) bien remise. Grâces t'en soient ren- 
dues, comme de mon séjour béni près de toi, Caroline. Je 
t'aime et je t'embrasse d'un cœur tout à toi par bien des 
liens. 



15 Juin 1839. 

...J'ai peur des fièvres de ton âme, trop à l'étroit pour 
ses facultés ardentes. Confie-les-moi quand tu souâ'res. Je 
t'aime tant et je te sais si sincère, que c'est ime douleur 
pour moi de penser que tu pleures quand je ne suis pas près 
de toi. 

Notre vie se passe au milieu des travaux du ménage 
et des écritures, sans fruit. Le jetme Italien est enfin 
retourné vers sa mère. I^e pauvre enfant a bien acheté son 
voyage en France. Enfin, Dieu aidant, et son courage aussi, 
le voilà sur la route de l'Italie où mon mari vient de l'em- 
barquer, mon mari qui porte bien tristement aussi le poids 
de son exil. Nous pouvons tous nous faire signe d'amitié, 
du haut de notre croix, ma tendre Caroline ! Que l'espé- 
rance et la foi nous y soutiennent ! 



3 Février, au soir, 1840. 

...M. Alexandre Dumas se marie, demain, à M'ie... Ida, 
Voilà ! Rien de plus nouveau ni de plus triste. Ses amis 
sont au désespoir. 

Ecris- moi, mon Alceste, et ne cesse d'aimer celle qui 
t'a portée dans son cœur, toute sa vie. 

(i ) I^ne pour Marceline, un des noms d'Ondiue Valmore. 



208 MARCELINE DKSBOUDES-VALMORE 

3 Mars 1842. 

...Prie la Vierge pour moi, avec ta voix de feu. Je vais 
tenter, aujourd'hui môme, une démarche décisive pour mon 
cher Vahnore; j'en prends le courage dans mon profond 
amour pour lui, afin de le faire rentrer à la Comédie-Fran- 
çaise. ly'Odéon n'a pas trois semaines à tenir, Lyon est 
fermé, partout le théâtre croule. Ainsi la Comédie-Française 
ou les Chemins de fer sont les seules ressources qui nous 
restent au monde pour sortir du malheur où tes bras nous 
ont reçus et consolés, depuis quatre ans. Adieu ! au revoir ! 
Je t'aime, puisque j'existe. Oh ! ne dis pas que ton âme est 
trop jeune pour toi. Seigneur ! n'est-ce pas de telles âmes 
que Dieu reprend dans son sein, parce qu'elles lui res- 
semblent le mieux? 



Paris, 28 Avril 1842. 

...Je te parlais à travers tant de monde, qu'il m'était 
impossible de te raconter tout ce qui se passait de douleur 
en moi. J'en ai tant, de voir ma fille malade ! Il m'est triste 
de voir cette jeunesse souffrante, sans comprendre son mal. 
Et tu sais par ta pénible expérience le tourment de vivre 
éloignée de son enfant. Je n'ose plus me compter pour 
quelque chose dans la manière de la diriger, car elle n'a pas 
la moindre confiance en moi. Kn grandissant, nos enfants 
nous considèrent conune des guides importuns et, tout en 
continuant de nous aimer, commencent à sourire de nos 
conseils. Ah ! quel changement douloureux, et combien 
de mères me font de pareilles confidences ! Du reste, ayant 
déjà perdu la tendre autorité que j'avais sur Ondine, je 
sais (ju'elle ne ])eut être mieux que sous les yeux de sa 



A CAROLINE BRANCHU 209 

fille et dans la maison du docteur Curie qui la trouve plus 
malade qu'à son premier voyage; et tu sais, mon bon ange, 
que ma reconnaissance égale mon chagrin. J'en ai beau- 
coup. 



Paris, 4 Octobre 1842. 

...J'ai ressenti un si triste étonnement, en revoyant M™e 
Paradol qui m'a fait demander (i), que je ne peux te 
décrire cette impression. Jamais on n*a vu pareille méta- 
morphose. Elle est toujours belle : c'est tout à fait une 
autre beauté; enfin, mon amie, c'est une ombre blanche. 

...J'éprouve en mille choses de grands abattements, 
mon amie. Nous avons, toutes deux, des âmes d'été. I^es 
souffles froids nous font mal. Sois de ton côté courageuse ; il 
y a des moments célestes qui réparent l'absence et tout. 



L,e 18 Février 1843. 

L'hiver est, sans doute, encore avec toi connue avec nous. 
Pourtant sous ce givre et cette neige et ces pluies qui nous 
inondent, on ne peut douter que le soleil ne brûle, comme 
notre amitié, à travers l'absence. Écris-moi donc, par cette 
amitié qui t'inquiète; songe du reste que je me donne toutes 
les raisons raisonnables qui peuvent expliquer ton silence. 
Je sais que, dans l'isolement surtout, on a de fréquents 
abattements de l'âme et que les forces sont réduites à végé- 
ter, pendant bien des jours. Enfin, mon enfant, quand tu 



(i) I^\ mùTc de rrévost-Paradol que Marceline fera, plus tard, dél>uter 
dans les I,ettres. 

27 



210 MAnCEI-INK DESBORDES-VALMOUE 

pourras soulever tes chères mains, que ce soit pour les 
tendre vers les nôtres que l'hiver ne refroidit pas, au 
contraire; car l'absence est une fièvre pour moi qui com- 
mence à me torturer le cœur, d'une manière intolérable. 
Voici bien un mois ou six semaines que je demande à 
Paméla (i) si elle vient te voir au printemps, la conjurant 
dem'indiquer l'époque, afin de tâcher de prendre encore pa- 
tience jusque-là; mais elle a si peu le temps de lire mes 
lettres qu'elle n'y répond pas, et ma fille me dit qu'elle ne 
sait rien. T'en dit-elle davantage, et sa bonne tendresse 
de femme, qui devine peut-être celle des mères, veut-elle 
me ménager une surprise en arrivant avec Ondine sans 
l'avoir positivement écrit? En y pensant, dis-lui de ne pas 
faire une telle chose, toute charmante qu'elle soit: j'aime 
mieux le savoir, car je suis peu forte contre les vives émo- 
tions et je tombe dessous. Tu me feras un bien profond, 
Caroline, en me disant à cœur ouvert ce que tu peux savoir 
de précis à cet égard... »Si positivement ta fille ne peut 
venir, Valmore chargera un de ses amis, qui part fin février 
avec sa femme, de ramener notre chère enfant qui se porte 
fort bien et qui le désire comme nous. Une belle position 
nous est offerte pour elle, si douce, si honorable, si facile, 
que la Providence semble l'avoir faite exprès pour cette 
chère enfant. Augier n'y est pas étranger... 



t 

I 



lo Novembre 1843. 



...Je ne te dirai pas de longues plaintes du procès (2). Tout 
est anéanti sans espoir et nous n'avons plus d'avenir à ce 

< 

(i) Ondine était en Angleterre avec M"'« Paméla Lefebvrc (H. V.). 
{2) Des sodétaiics de l'Odéon avec leur directeur, M. L,ireux (II. V.). 






A CAROLINE BRANCIIU 211 

théâtre... Tu sais que l'on offrait à Valmore beaucoup 
d'argent qu'il ne pouvait accepter sans trahir quelques 
honnêtes gens que l'on voulait mettre dehors. Il a du moins 
la consolation d'avoir fait son devoir. Toi, tu aurais agi 
comme lui. Je te connais si parfaitement ! Du reste, mon 
amie, et pour répondre à ceux qui blâment cette espèce 
de vertu exagérée de Valmore, persuade-toi bien que 
le directeur est un homme si déloyal, qu'il rit lui-même de 
tous les billets qu'il signe et n'en paie jamais un... Mais, 
je te le répète, Valmore a perdu sa propriété de sociétaire 
et acquis en même temps la haine du directeur. Les mé- 
chants n'aiment pas la résistance. Oublions-les ! 



Paris, i8 Février 1844. 

...Ondine, par bonheur, est la plus forte maintenant 
de la maison : grosse et gaie, robuste et très active. Ah ! 
tu avais bien raison : on s'est, grâce au ciel, moqué de ma 
créduUté. A toi, je te le dis, à qui je dis tout : cette blessure 
est ineffaçable. Elle marque une duplicité de caractère 
dont je ne pourrai jamais me consoler. Une fille si jeune et 
si aimée !... 



I<e 16 Avril, au soir, 1844. 

...11 arrive un moment, dans l'absence, où tout est inutile 
pour nous tenir lieu de ce que nous aimons. C'est donc 
toi-même que je voudrais, Caroline, et ce printemps si 
beau ne devrait servir à rien qu'à réunir les amis. Mais les 
jours volent, les affaires et les travaux nous garrottent, 
comme des prisonniers du Mont Saint-Michel (que Dieu les 



212 MARCELlNi: DESB0RDES-VA1.M0RE 

prenne eu pitié, ceux-là !), et la rêverie invincible se glisse 
au fond d'une fatigue qui ne mène jamais au rei)()S. Je 
voudrais te voir ! C'est une idée distincte et fixe, connue 
une étoile dans le ciel redevenu bleu... 



I,e 21 Avril 1844. 

...Mon temps, mes pas, tout est au service de ma maison. 
I\Ion âme seule fait des excursions aux(juelles personne ne 
peut s'opposer. Si tu ne la vois pas, ne la devines-tu i)as 
souvent près de la tienne? Augier est venu me parler de 
toi. Jamais nous ne nous voyons sans t'attraper, entiers; 
car tu nous manques, bien-aimée, comme la partie haute 
et brillante d'un trio. Je n'ai pas de raison pour prendre mon 
parti de cette cruelle absence, qui m'est devenue de plus 
en plus douloureuse. Augier me dit que l'on peut aller à 
Orléans autrement ({ue par le chemin de fer, ce qui m'a 
causé beaucouj) de joie. J'irai ainsi, car je n'aime pas ce 
chemin brutal, que je te conjure de ne jamais i)rendre. Tu 
peux lire dans tous les journaux les accidents funestes dont 
il est la cause. Ce n'est pas du courage que de les braver, 
chère sœur, c'est de la témérité. J'irai tout naïvement 
par celui qui m'a été si doux, quand j'ai été te voir... 



i 



2 Mars 1845. 

...Je soulève à peine ma fatigue de corps et de cœur 
pour te jeter quelques lignes, afin d'attirer une lettre de toi 
qui vienne consoler mes jours et mes nuits. Depuis quatre 
mois, je n'ai pu sfjrtir. Inès est toujours alitée avec la fièvre 
et des t(jrtures nerveuses dans l'estomac. Enfin, l'état 



A CAROLINE BRANCHU 213 

que je t'ai décrit n'a que quelques jours d'amélioration par 
mois, et recommence avec des accès terribles. 

Valniore presse tes mains chéries dans les siennes. Sa 
position ne change pas à l'Odéon et notre intérieur est bien 
grave. 



i8 Juin 1845. 

...Du matin jusqu'au soir, Valmore court pour se placer. 
Hippolyte en a pour lui-même l'espérance prochaine. 
Après avoir frappé à bien des portes, une s'ouvre enfin 
pour accueillir ce cher enfant et lui ouvrir un chemin solide 
dans la comptabilité (i). Si mon cœur qu'il a tant consolé 
se tranquillisait sur lui, je me sentirais plus de force encore 
pour porter les calamités nouvelles que Dieu nous envoie. 

...Inès est toujours au même point, moins les tortures et 
les crampes. Pourtant elle se lève et marche. 

Je ne te parle pas d'Ondine, cette chère cause de tant 
de nuages et d'erreurs dans notre affection. Qu'elle soit 
bien heureuse, ce sera me consoler de tous les maux qu'elle 
m'a attirés, sans le vouloir. 



29 Août 1845. 

...J'ai besoin de t'ouvrir mon âme. Arrivée à ce moment 
grave et tendre de la vie où l'on voit s'envoler toutes les 
illusions, on a besoin plus que jamais d'être en mesure avec 
son devoir. Eh bien ! laisse-moi le remplir de nouveau 
avec toi, ma si chère amie, et envers Gabrielle, aujourd'hui 

(i) Une Compagiiie d'Assuranoes, l'Equitable, où je restai six mois ( H. V. ) 



214 MAUCF.I.INE DESBORDES-VAI.MORE 

la plus à plaindre des trois. I^aisse-nioi te jurer, avec une 
conviction sainte et profonde que j'appuie du témoignage 
respectable de son pauvre mari mort, qu'elle t'aime et t'a 
toujours aimée; qu'elle est, et qu'elle a été devant Dieu et 
devant toi innocente, comme moi-même, de la trahison dont 
tu l'as crue coupable; et je considère que ta belle âme m'ac- 
cuserait, un jour, d'une faiblesse répréhensible, si je n'avais 
pas tout employé pour ôter à une femme d'un mérite aussi 
élevé que le tien une croyance fausse, née des plus tristes 
rêves de l'âme. Crois-moi, je suis vraie comme toi-même et 
je t'atteste l'honnêteté entière et pure de Gabrielle, sur les 
pieds du Christ à qui j'obéis en te renouvelant cette décla- 
ration sacrée. Je la considère comme importante, pour une 
âme sublime en tendresse comme la tienne, et qu'il faut 
à toute force soulager du poids d'un repentir; car cette 
femme a beaucoup souffert de ton erreur, et maintenant 
qu'elle a tout perdu, rends-lui, Caroline, le trésor immense 
d'une amie telle que toi. Je te le demande à deux genoux, 
pour toutes les trois ! Tu lui écriras, n'est-ce pas, à cette 
pauvre veuve ? et ta lettre sera un baume sur sa blessure 
inguérissable. Je ne t'ai jamais donné de preuve plus vive 
de mon éternel attachement qu'en te rappelant à celui-ci, 
ma bien-aimée. Je t'aime tant, que je ne veux pas te laisser 
contre toi-même un reproche d'injustice, à toi qui as rempli 
saintement les plus douloureux devoirs. 



25 Octobre 1845 

... Pour ton bon frère Valmore, rien de sérieux ne se pré- 
sente encore. Il court, il frappe à bien des portes. Vespoir 
se ranime et s'éteint, de jour en jour. Je n'ai rien à t'ap- 
prendre pour consoler ton cœur. Jamais le mien n'a dû 



A CAROLINE RRANCIIU 215 

être plus triste, par nos malheurs et ceux qui accablent beau- 
coup de nos amis. La seule chose qui m'aide à supporter 
une vie si laborieuse, c'est de me ressouvenir que je ne suis 
pas née pour la prospérité, et je reprends l'habitude d'une 
détresse qui a presque toujours été mon partage. Tu le 
sais mieux que personne, toi, ma chère Samaritaine ! 

Je demeure donc ton petit caissier, pour la somme de 
trente-cinq francs; car j'en avais, à toi, cinquante. Tu me di- 
ras si tu m'autorises à payer, d'époque en époque, les quinze 
francs à ton amie. En attendant, je garde ton argent dans 
un coin de mon secrétaire. Pour moi, bonne chérie, j'en ai 
gagné un peu avec des contes d'enfant, et je demande à 
Dieu qu'il me donne du travail. 



3 Novembre 1845. 

...Depuis bien longtemps, Caroline, tout s'est défait dans 
ma vie. Une influence grave semble présider à tout ce que 
nous faisons; une lutte sourde se passe entre nous et la 
destinée. Iv'époque est de fer, elle nous broie... allons ! 

Que tu m'as consolée pourtant en me disant que tu as 
vu Gabrielle, comme autrefois ! J'ai tressailli jusqu'aux 
larmes en pensant que Dieu lui a donné cette consolation, à 
elle aussi qui en a tant besoin, si triste, si abandonnée, si 
pauvre. Ah ! je te remercie et je te presse sur mon cœur si 
sincère pour toi, mon amie, et pour elle qui t'a si fort 
aimée et qui est devenue la plus à plaindre. 

Rien ne change dans la santé d'Inès dont l'estomac rejette 
toute nourriture. Ondine n'est pas, non plus, assez forte 
pour continuer le rude métier d'institutrice. A cet égard 
aussi, voilà ma crainte justifiée. Il lui faut l'air libre, le 
repos, un travail facile et souvent interrompu. Toute con- 



216 MARCELINE DESBORDES-VALMORE 

trainte est une fièvre pour elle, et son courage la trompe 
toujours. Pourquoi sommes-nous femmes et mères, si ce 
n'est pour pleurer ? 



17 Mal 1848 (2 heures). 

Hier, en arrivant à six heures, mon amie, à travers des 
torrents d'eau, je n'ai trouvé ni omnibus ni voitures levés', 
j'ai donc attendu, comme tu sais que j'attends en pareille 
occasion et, connue tout passe, l'heure a passé en amenant 
un cabriolet. J'ai trouvé mon fils et Paris dans un calme 
et profond sonnneil. Tout est remis en ordre à l'extérieur, 
mais les détails de ce soulèvement sont affreux. On avoue au 
moins deux cents tués. Charles a vu tomber un jeune 
homme sous la balle qui lui était envoyée à lui, curieux 
aussi et en paletot. Son camarade, regardant, a eu la manche 
trouée d'une balle. I^'Hôtel-Dieu est plein de blessés. J'avais 
raison dans mon cœur de vouloir accourir, car mon cher 
garçon n'ayant assisté à rien, le dimanche, a voulu tout 
voir le lundi. Il me disait finement qu'il s'est tenu à ime 
rue de distance !. . . Les enfants sont ingénieux pour rassurer 
leurs mères. Enfin, je me suis couchée et puis, le soir, 
j'ai écrit à mon mari jusqu'à minuit; car cette grande 
catastrophe doit le mettre en tourment. 



A M"^ CAMILLE DERAINS '' 



«^ «rf» ç:§o 



!«■■ Mars 1842 (2). 

Je n'ose vous parler des impressions dans lesquelles 
je vis. Il y a, dans ce départ irrévocable de M. de I^amen- 
nais, mi mélange inexplicable de joie et de douleur qui 
m'étonne moi-même. Il est libre ! Ses méchants frères 
ne peuvent plus l'affliger. lycs paroles me manquent 
pour vous rendre compte de mon agitation devant toutes 
les lumières qui semblent s'allumer devant cette âme 
qui s'élève... Ne sont-ce pas toutes les âmes des meilleurs 
qui viennent lui dire : « Arrive, nous t'attendions dans notre 
amour ! » 



(i) Femme d'im avocat, collaborateur au Dictionnaire de Jurisprudence 
de Dalloz. M. Derains est mort sur le boulevard Montmartre, le 4 dé- 
cembre 1851, avec bien d'autres promeneurs. Il avait reçu trois balles 
et deux coups de baïonnette et fut étendu provisoirement, lui 83", sur le 
trottoir de la rue Montmartre. On lassait au fil de l'cpée et de la 
baïonnette les curieux, au moment où ils se préciintaicnt dans un café 
qui se ferma cnfm, laissant M. Derains dehors. Cette scCne le troubla, 
et il poussa un cri de terreur ou d'horreur. I<cs assassins sont suscep- 
tibles. M. Derains fut cloué sur la porte du café. — M'"» Derains a 
écrit des contes moraux pour les enfants : Séra[yhiuc ou les inférieurs, etc. 
(II. V.). 

(2) Dans les mss. d'ilippolyle Valmore, ies lettres de M'"" Derains 
commencent à la page 459 du tome I*'', pour fmir à la page 541. 



lis 



I 



218 MARCELINE DESBORDES-VALMORE 

!<"' Octobre 1843 

...Si j'ai quelques minutes dans le tunuilte où je ])leure 
souvent, je me cache dans un coin avec V Imitation de Jésus- 
Christ. J'en reviens soumise, sinon bien forte contre l'astuce 
et tout ce que je ne peux vous raconter d'indignités. 

Où sont les paisibles tristesses de la province? A peine 
savions-nous, que pour l'avoir entendu dire, qu'il existât 
des méchants ; nous voici tout au milieu et leurs traits sont 
tournés contre mon mari. Je n'aurai pas le courage de 
le supporter longtemps... Ces blessures à toute heure 
ouvertes m'empêchent de vous voir. Je retiens de tout 
mon courage le peu de force qui me reste pour aider mon 
mari dans cette lutte. Gardez cet épanchemeut pour vcnis; 
il m'échappe, et je sais que vous m'aimez. 



I*' Septembre 1844. 

...Pourquoi, chère Camille, cette faibleisse qui augmente 
en moi, à mesure que je deviens plus sauvage aussi? Je ne 
peux vous dire combien de migraines et quelquefois de 
pleurs me causent les volontés innocenmieut despotiques 
des autres. Je n'échappe à ces petites luttes fatigantes 
qu'en cédant. Je tremble que ce ne soit pas toujours de 
bonne grâce. Je porte là-dessous trop de peines sérieuses. 



I,undi, 25 Mai 1846. ^ 

Je reviens tout inquiète de vous et des vôtres. Je ne 
•suis que mélancolie, et elle se répand sur les affections 
les plus près de mon cœur. 

Hippolyte est sorti de grand matin, avec l'intention 



1 



A M""^ CAMILLE DLR\I\.S 219 

d'aller savoir de vos nouvelles. Je n'ai que lui qui me vienne 
en aide, dans toutes les fibres souffrantes de ma vie. 

Ma chère Inès continue à me désespérer et à m'enchaî- 
ner plus que jamais. Nul bien ne se manifeste dans cette 
organisation accablée. C'est le seul mot que je trouve pour 
rendre cette prostration profonde de la vie dans ce cher 
jeune être qui re peut se lever sans s'évanouir, et dont la 
voix est entièrement interceptée depuis trois mois. 



21 juillet 1846. 

Hier, quand vous entendiez tousser ma chère petite 
Inès, c'était une hémorragie nouvelle et mon cœur qui s'ou- 
vrait encore ! . . . 

Je ne sais plus 



9 Avril 1847. 

Votre chère lettre m'a fait du mal et du bien. Elle vient 
de vous, elle est tendre et pure : voilà le bien. Ce qui m'a 
le plus émue, c'est la généreuse colère qui vous a rendue 
assez forte pour me l'écrire au milieu de votre fièvre, chère 
amie. Vous remercier m'est impossible autrement qu'en 
vous avouant que je vous reconnais ainsi, telle que vous 
êtes pour moi, telle que je serais pour vous, car vous m'êtes 
sacrée. La parole peut me manquer souvent, au milieu de 
malheurs plus grands que mes forces; mais la lumière, 
ma chère Camille, se réfugie au fond du cœur: tout brisé 
qu'il est, vous y tenez une place solide. Je me crois de même 
dans le vôtre, et, relativement à l'affection que je vous 
porte, je sens que je le mérite. 

Si le temps était tolérable dans l'état de sauté où ]i 
suis moi-même, j'irais vous faire xoir clair dans l'eau pure 



220 MARCELINE DESUORDES- VALMOHE 

que cette dame plus folle, j'espère, que mauvaise, vient en- 
core une fois de troubler (i). Elle est rentrée inopinément, 
vous le savez, après un voyage lointain et une maladie 
si grave qu'on l'avait jugée perdue. Oudine l'a reçue en 
mon absence, puis Hippolj^e, avec l'embarras de revoir 
quelqu'un dont les rapports ne sont jamais calmes. Mais 
elle reparaissait lasse, triste et fort changée. « Entrez 
donc, Madame, puisque vous le voulez absolument, et 
reposez- vous si la raison vous est revenue. » Voilà conunent, 
à demi foudroyée comme je le suis (2), je n'ai eu ni le temps 
ni la volonté même de m' abriter contre cet ouragan; car 
je devais prévoir, en effet, qu'une telle nature ne change 
pas. Notre misère, qu'elle étale, lui a donné trois fois un 
humble dîner, et mes confidences n'ont pas été plus loin 
que le projet de vendre im bijou devenu tout à fait inutile 
à ma solitude et déjà passé de mode. Ce détail n'est venu 
qu'après l'indiscrète demande, mais concevable indis- 
crétion de femme, d'ouvrir sur ma cheminée une petite 
boîte marquée aux armes de l'Altesse qui me l'a envoyée : 
vous savez à quelle occasion. Elle a saisi, à la lettre, mais 
obligeamment cette boîte pour faire estimer le bijou 
par un connaisseur très sûr, et me l'a rapporté aussitôt. 
Elle m'a offert de me prêter de l'argent, ce que j'ai refusé, ■ 
parce que j'aurais faim et soif avant que d'en emprunter i 
à de certains caractères. Elle m'a offert d'en solliciter 
pour moi au Ministre de l'Intérieur, étant parente de 
M. Duchatel. Je lui ai positivement défendu d'y penser, ^ 
par la raison que l'argent démoralise même celui qui le 
donne et que, dans mon opinion, M. le Ministre, qui a 
consenti notre ruine en nommant MM. Eireux et Bocage 



(i) M"'« I^ Br. de Vire (II. V.). 

(2) Après la mort d'Inès, 4 décembre 1846 (II. V.). 



A M""' CAMILLE DERAINS 221 

(directeurs de l'Odéon), devait à mon mari, victime de 
leur inepte cupidité, un autre dédommagement qu'un 
billet d'aumône dont je ne serais pas reconnaissante. 

Voilà tout, chère Camille. Sa manie est d'obliger l'uni- 
vers : passe ! mais la trompette est de trop, et les com- 
mentaires odieux sur une telle infortime avouée ou 
devinée, .dans une famille dont on force la porte sans 
jamais une seule fois y avoir été invitée. 

Ne vous troublez plus de ses bavardages inconvenants. 
Je vous en raconterai d'autres qui devraient m'avoir 
accoutumée à ces vilaines surprises. Je m'en suis garantie 
silencieusement, comme je ferai de ceux-ci. Quoi ! ne pou- 
voir pleurer saintement les blessures saintes que l'on sent 
divines, à force d'être terribles ! Etre frappée à genoux et 
plus inoffensive qu'un enfant ! Voilà, ceci est l'inconvé- 
nient de la terre et ce qui doit finir par consoler d'en sortir. 



25 Juiu 1848. 

Et vous? et votre mari (i) ? Vos images traversent toutes 
ces heures si longues, si désolées ! 

Ne sortez pas (2), chère amie. Ce mot vous embrasse d'une 
affection profonde que mon fils vous porte. Nous sommes 
devant la volonté de Dieu. 



Rouen, 29 Août 1850. 

Personne ne peut me deviner mieux que vous, telle que 
je suis en ce moment, près du lit de ma bien-aimée sœur (3) 

(i) Son inari, M. Derains, ne devait périr ((n'en décembre 1S51, le t. 
jour où Napoléon III fit tuer ixis mal de monde sur le boulevard Mont- 
martre (II. V.). 

(2) Pendant les journées de Juin (II. V.). 

(3) M""» Eugénie Drapier (11. v.). 



222 MAUCELINE UliSDORDES- VAI.MUHK 

que mon cœur, plutôt que mes yeux, a reconnue. Nous 
avons toutes deux soutenu cette épreuve par cette ])ro- 
tection des faillies qui ne se voit pas, mais qui se sent. 
Ktre venue où je devais venir, me donnait déjà beaucoup 
plus de force qu'on ne m'en suppose. Je vous racon- 
terai le reste. 

J'ai revu des églises sous la pluie fréquente qui n'étonne 
jamais à Rouen. Toute une vie passée m'attendait à travers 
ces petites rues sérieuses qui m'ont, autrefois, appris par 
les affections qui vous y aident. Je pense trop, pour vous 
écrire. 



2y Décembre 1850. 

Je voudrais aller vous embrasser moi-même d'une 
nouvelle qui vous donnera une grande part de ma joie. 
Joie ! ce mot que je n'osais plus prévoir. Il est pour Ondine. 
Elle se marie. Nous lui donnons, ou plutôt Dieu lui donne, 
ce qu'elle souhaite. Je vous raconterai bientôt le reste. 
J'ai eu à bénir et à porter cette grande émotion, ])uis tout ce 
qu'elle emporte avec elle de soins et de i)réoccupations 
pour la chère fiancée. Réjouissez votre adorable mari de 
cet événement doux et grave. Si j'avais pu m'en voler 
au milieu de vous deux, nous nous serions regardés tous 
les trois avec des yeux pleins de ciel. 



I,e 7 185 , à 3 heurtjs. 

Je ne réponds qu'avec des larmes à votre lettre, ma 
bonne amie. Je vous aime trop quand je vous sens déchirée 
à ce point, et je trouve étrange que nous soyons obligées 
de marcher sous ce poids cher et terrible. Et puis, si nous 
n'avions pas eu le bienfait des mille transes de nos infor- 



A M'"" CAMILLE DERAIXS 223 

tunes, ces labeurs de tous les instants, croyez-moi, nous 
n'aurions pu survivre, et, pour ceux qui nous aiment, il le 
faut, ma chère. 

Vous aurez, quand les importuns seront las de me tuer, 
la lettre pour M. Charton. Hier, mon beau-frère m'a pris 
trois quarts d'heure du jour, avant-hier de même, et, pour 
m'achever, une personne, en me rapportant hier mon 
parapluie oublié dans sa maison, m'a raconté, le para- 
pluie sur la gorge, son histoire depuis vingt ans. J'étais stu- 
péfaite d'impatience et d'admiration... 



I<e 25 Novembre 1853. 

Ma bien chère amie, sans oser appu3^er toujours sur le 
martj^re incessant qui nous étreint, je tâche comme vous 
d'apprécier les gouttes d'eau vive que Dieu daigne accorder 
à une telle fièvre, en mémoire peut-être de la soif qu'il a 
voulu souffrir... Ah! nous n'avons pu le \-ouloir, n'étant 
que de pauvres femmes. 

Je ne voulais vous dire qu'une chose, c'est que je suis 
charmée de voir qu'un des rayons de cette grande flamme 
qui brûle en nous se tourne, comme un accueil, vers l'idée 
qui a percé (à la lettre) une de mes nuits sombres : l'image 
triste et patiente de M'"e Desloge qui souffre dans sa fierté 
et dans son intelligence stérile. Votre avenir doit tendre 
vers un but de développement dont tous les germes peuvent 
être honorablement productifs, pour \'otre indépendance 
et le bien répandu sur quelques-uns, abstraction faite de 
moi qui me trouverais mêlée à cette moisson fraîche, connue 
un pâle bleuet aimant la vie. . . 

Tout ce rêve doux et gra\'e m'a redonné l'idée que 
j'achèverais, s'il se réalise pour vous, les petits contes aban- 
donnés, pleurant après moi dans un cohi. 



224 MAUCEI.lMv DKSnORDES-VALMORK 

. . . J 'ai beaucou]> erré, tons ces temps, à travers les flèches 
que le sort ne m'épargne pas. Je suis frappée de tous les 
côtés, dans mes amis qui souffrent ou brisent leur ban. 
Non, c'est à ne pas croire que l'on subisse, debout, une pa- 
reille course à tra\-crs le i)urgatoire. Ah ! c'est que l'amour 
s'y trouve encore; c'est qu'il est tapi au fond du cœur poi- 
gnardé et qu'il racconnnode avec tout le reste. Seulement, 
il fait son ouvrage en silence; il n'a plus la force de parler. 



30 Novembre 1853. 

Mon étoile est de fer et penser à la changer, ma bonne 
Camille, est plus que jamais un rêve. Vous pouvez cepen- 
dant, mieux que personne, apprécier la préoccupation fié- 
vreuse qui m'obsède d'arriver à payer au passé ce que je lui 
dois encore. C'est affreux de n'obtenir aucun résultat 
honorable à son travail. Dante a oublié cela encore dans son 
enfer. 

Ah! iViifcr est ici, l'autre me fait moins peur. 



1 



Et pourtant, je vous écris avec le soleil dans les yeux, 1 
seule beauté de la nature que j'aime encore, et qui m'at- 
tendrit jusqu'aux larmes. Il m'aide à vivre et à me signer 
votre amie. M. V. 



12 Octobre 1854. 

...Vous et moi n'avons le temps de pleurer que dans 
la rue. C'est à ce compte que nos courses sont épui- 
santes... Nous sommes les biches blessées de Dieu. 



A M'"" CAMILLE DERAINS 225 

Iva saison de tous les besoins s'avance; pour nous, comme 
pour les autres, le travail est bien souhaitable. 



20 Décembre 1854. 

Ma chère amie, voilà ce que je viens de faire, et ce que 
je vous écris dans l'ombre, n'y voyant plus par ce temps 
affreux et ses torrents de pluie. 

Après avoir écrit à M. Taxile Delord (i) ce que je crois 
bien pour vous, j'ai rouvert ma lettre, et, par un cri parti 
de mon cœur, du vôtre et de celui de votre mari, je lui 
demande d'ouvrir à l'instant même une souscription pour 
la France qui meurt là-bas (2), et de prendre cent volumes 
de M'"^ Camille Derains et cent volumes de moi, n'ayant 
pas d'autre valeur à offrir. Il ne faut pas laisser dire ni 
croire que les Anglaises savent aimer plus et mieux que 
nous... grand Dieu ! 

Hier, le journal de M. Taxile Delord m'a fait fondre en 
larmes. Voilà ce que j'ai fait. Est-ce que vous me blâmez, 
mon pauvre ange ? 



7 Février 1855. 

Ma bonne amie, je vous entends au fond de moi-même 
et nous avons maintenant comme une langue à part pour 
converser... Quelle triste révélation nous devons au 
mallieur ! Et pourtant ni vous ni moi ne voudrions guérir 



(i) Taxile Delord qu'elle ue connaissait que par ses articles et qui ne 
crut pas devoir répondre à s;x lettre (II. V.), 
(2) Crimée? Pologne? (H. V.) 

29 



i 



226 MAKCELINE DESBORDES-VALMORE 

de nos peines, à ce point de les oublier. Je sens bien, comme 
vous, qu'il n'y a plus autre chose pour nous. 

J'ai essayé de reprendre la lecture de quelques jour- 
naux, — je crois rêver. Tout est-il donc changé sur la terre? 
Sommes-nous donc restées sur un point fixe, tandis que 
tout le monde s'est mis à courir? Une telle lecture me fait 
tourner sur moi-même. Je ne suis curieuse à rien. Mon 
Dieu ! si je pouvais cependant devenir curieuse ! Mais 
comment l'être pour des mensonges? Restons donc ainsi; 
vous, à Auteuil encore, comme vous pouvez; moi, où je suis, 
comme je peux, s'il est vrai que je le puisse. 

Tout ce que je suis à même de voir est si navrant, que je 
m'en sens abattue. Le bonheur seul des autres, leur repos 
du moins, me donnerait la résignation... si, franchement 
et la main sur la conscience, rien ne pouvait donner la rési- 
gnation d'une lutte pareille à celle où je me relève et suc- 
combe, douze fois par an. Elle (i) arrive à faire éclater ma 
tête... 

...Je vois subir à tout le monde l'influence du temps et 
des préoccupations de l'avenir dont les nuages s'amassent, 
en effet, bien sombres. Quelle triste contemplation que celle 
des passions humaines ! Quelles forges ardentes dans ce 
coin dont vous me parlez ! Je voudrais vous voir tous les 
jours pour oser parler librement mon langage qui est tout 
vôtre, comme la source où nous le puisons. Mais il y a de 
longues rues, entre nous, et beaucoup à coudre ici où je 
pense et pleure. Cousez moins, je vous en prie, et faites 
des séraphines (2), puisque vous en avez dans l'âme... 



(i) I^a fin du mois, le règlement de comptes impossible. l,e peu qui 
venait, partagé en deux, s'en allait moitié en aumônes, moitié à désarmer 
le passé (II. V.). 

(2) M"" Derains faisait aussi des contes d'enfant, les Leçons dans les 
Fleurs, Séraphine ou les Inférieures. Ivlle n"a jamais eu d'enfants (II. V.). 



I 



A M""= CAMILLE DERAINS 227 



i8 Avril 1855. 



...Nous nageons, évidemment, dans un élément actuel tout 
à fait contraire à notre nature simple, droite et libre. 
Ah ! j'en pleure ! c'est une consternation, à part même de 
nos désespoirs enfermés. Je ne sais plus dans quoi je tourne, 
mais on dirait l'impossible qu'il n'appartient qu'à Dieu 
de changer. Soyez sûre aussi que notre état moral accroît 
toutes les difficultés matérielles... comme si je vous 
apprenais mie grande chose ! 

J'ignore où est en ce moment le bûcher d'Henriette (i), 
mais je sens bien qu'elle brûle, et c'est fort douloureux 
puisqu'on l'aime infiniment. Non, je n'ai plus d'amitiés 
que couronnées d'épines; comme celle qui nous lie est tout 
à jour, j'ai un besoin particulier de vous voir, d'oser parler. 
Soyer sûre qu'il ne le faut pas faire avec abandon, nulle 
part. Aujourd'hui encore, je vais au rebours de ma volonté : 
des visites qu'il faudrait rendre à pieds brisés, sans l'argent 
des omnibus qui ressemblent tous à des fous sans camisole 
de force. Tous les parcours sont changés. On veut aller 
au nord, on monte, on se trouve à trois lieues de son but. 
Personne ne vous a averti. On n'entend que des cris, des 
plaintes dont les chevaux se moquent et les hommes bien 
davantage ; et puis l'on vous descend dans des lieux incon- 
nus que l'on prend pour l'Algérie ou l'aft'reuse Angleterre, 
et l'on Ge sent attendu par des yeux et par des estomacs 
grands comme des portes cochères. J'ai vu des scènes inou- 
bliables. J'ai ressenti moi-même de grandes mortifications. 
Cette époque ne ressemble à aucune autre. Tout vole à 
grande vapeur et malheureusement nous n'avons que des 
pieds... 

(i) lleiuictteFavier (1I,V.). 



228 MARCELINE DESBORDES-VALMORr: 

J'ai besoin de vous sentir au milieu d'un air respirable. 
Je connais quelqu'un qui a couché dans la cour avec ses 
meubles. 



15 Mai 1855. 

Je recommence toujours la même chose, ma bonne amie, 
car le temps ne varie plus. Il est d'une égalité horrible. 

Le besoin croissant que j'ai de vous voir, de vous savoir au 
milieu de tant d'atrocités qui glissent sur beaucou]), conmie 
des ondées différentes, conunence à me faire un tourment 
de mes entraves. J'ai beau vous deviner, comme il vous est 
accordé de me deviner moi-même, il manque le regard et 
l'âme à cette intelligence... 

Non ! non ! je ne me persuaderai jamais que l'absence ne 
soit pas le plus grand des maux. 'V^)us et moi savons le con- 
traire. Je m'éveille chaque jour résolue à sortir, mais le 
chemin me manque et la fièvre me reprend. Ce sera comme 
Dieu voudra... Mon âme est sans clarté... Je sens bien 
qu'Henriette est trop absorbée pour songer à moi; tout 
ce que j'aime souffre et pleure. 

Il me semble qu'un rayon de soleil tombe sur ma lettre. 
Qu'il vous arri\x' donc, ma bonne et bien chère amie, avec 
l'amitié fidèle, comme lui. ] 



i,e 21 juUlct 1856. 



... Vous êtes toujours la même, de m'offrir ce qui est à 
peine descendu dans votre main. Non, ma bonne amie, 
je n'en veux pas. Le gouffre est le même pourtant, mais 
nos faibles efforts ne peuvent le combler. Je me réveille 



A M""' CAMILLE DERAINS 229 

avec des sursauts de terreur, et je ne peux ouvrir mes lèvres 
sur un tel sujet autour de moi. Exister ainsi, prouve la 
puissance de Dieu qui est l'amour ! Que toutes ces tristesses 
augmentent, s'il se peut, les consolations que je dois à 
votre attachement. 



Le 29 Septembre 1856. 

Je vous ai promis, ma bonne amie, et je me suis promis 
à moi-même de vous annoncer le premier rayon d'allége- 
ment qui luirait ici. Quand votre lettre n'appellerait pas la 
mienne, vous sauriez donc presque en même temps que 
moi l'admission positive de mon pauvre beau-frère au 
meilleur asile de retraite de Paris (i). 1^-x Providence s'est 
laissé toucher pour lui et pour nous, et le meilleur des 
hommes vivants vient de m' accorder un si grand bien- 
fait sans le moindre droit pour l'obtenir, avec quatre 
motifs d'exclusion ! 

Ce directeur comme divin a été jusqu'à me dire : « I^a 
chose est impossible. Madame. Et pourtant, je vois qu'il 
le faut ; et, puisqu'il y va de votre tranquillité, nous passe- 
rons par-dessus ce que je ne peux vous décrire ; et, pour que 
vous soyez heureuse, nous en ferons un homme heureux ! » 
Il le sera, si rien peut éclairer une nature à la fois si vul- 
gaire et si impérieuse par lacunes. Nullement méchant, 
vous le savez, mais... vous savez tout le reste. Ma sainte 
sœur, qui a tout conduit d'en haut, ne lui a-t-elle point 
pardonné? Je vois ses beaux grands yeux noirs lumhieux 
me regarder si tendrement, que je n'ai jamais pu qu'une 



(i) Sous les auspicLS de M. Davenne, direcleur de r.\ssistance 
Publit|ue, ami de Béranger (II. V.). 



•2.'Î0 MARCKLINK DRSBORDES-VALMORE 

fois ressentir du courroux contre celui qui l'a rendue si 
mallieureuse et qui n'en savait rien... Je m'égare dans le 
passé, quand le présent réclame le peu de force que j'ai et 
d'invention pour arriver au but honorablement. 

Il est enchanté ! Mon cher X'almore en ressent une dila- 
tation bien permise et bien méritée. C'est, je vous le redis, 
le plus grand bienfait dont lu Providence pouvait me con- 
soler parce que le souvenir de ma bonne sœur était mêlé à 
tout. 

C'est dans mon lit, où m'avait rejetée ma troisième 
maladie depuis cinq mois, que cette nouvelle m'a été lue 
par mon cher fils. J'étais hors d'état de lire moi-même, les 
yeux enflés par un érysipèle et une fièvre. . comme j'en ai. 
ly'embrasement de l'Orient qui me terrasse par intervalles. 

IvCS bons anges se sont mêlés de tout, et j'ai la douceur 
de vous sentir bondir sous cet événement ([ui intéresse tant 
d'intérêts, chère ! et qui a mis en jeu jusqu'à ma propre 
vie. Dieu l'a vu. Ma sœur aussi. 

Soyez donc une pauvre fois bien contente dans l'affection 
que vous ne pouvez plus vous empêcher d'avoir pour moi, 
scellée, de part et d'autre, par des larmes si véritables. 



30 Octobre 185G. 

Vous êtes bien ma bonne amie de m'avoir écrit dans cette 
circonstance, mais ne gardez aucune arrière-pensée sur ce 
voyage qui ne m'a fait aucun mal. Au contraire, il a comme 
élargi la respiration de ma tête. J'ai cheminé sous une si 
belle étoile et par un calme si profond, qu'un tumulte 
inexplicable d'idées en a reçu quelque apaisement. Je sais 
et je vois du moins, à présent, d'où vous m'écrivez solitaire 
et tout à fait abritée sous un Ijou toit. vSi la mémoire ne vous 



A M""^ CAMILLE DERAIXS 231 

y torturait pas, quel bien-être serait le vôtre ! Tout est 
charmant dans ce qui vous entoure et présidé ou préparé 
vraiment par un esprit (i) attentif à vos peines. Cette idée 
est fortement en moi, plus que jamais j'en suis parcourue. 
Pour me reposer, hier, je me suis élancée chez M. Hachette 
dont j'ai trouvé le gendre très poli, mais ivre de travail, qui 
n'a rien examiné encore et qui me redemande quinze 
jours pour parcourir livres, imprimés et manuscrits de vers 
ou de prose. Je suis revenue sans espoir. Il n'y en a pas 
chez les millionnaires. 



Paris, le II Novembre 1856. 

...Je crois en tout ce que vous croyez. Je suis avide des 
preuves qui m'en arrivent, et vous savez si la source des 
vôtres m'est chère (2). Je l'invoque moi aussi quand je 
ne sais plus comment porter mon abattement, et j'ai la 
conviction profonde qu'il ne m'oublie pas plus que je ne 
peux l'oublier moi-même. Comment voulez-vous donc que 
je ne vous plaigne pas à toute heure de cette vie, et que je 
ne sois pas très intéressée à savoir comment il lui est permis 
de vous en consoler? C'est vraiment par pitié qu'il faut me 
le dire. D'abord et avant tout, parce que je vous en crois 
moins malheureuse et parce que j'ai plus de confiance en- 
core dans ces idées dont je me sens envahie. Je les ai tou- 
jours eues. Jugez maintenant, par le besoin que j'en 
éprouve pour supporter et comprendre la froide absence. 

C'est déjà une autre vie que celle qu'elle nous fait. Il 



(i) Vâme de M. Deraius (IL V.). 

(2) M""» Derains se pensait en relation avec l'âme de son mari. 
M""" Valmore avait toujours cru que les morts comnmniquent avec les 
vivant. EUe accueillit donc les révélations de M"« Deraius (ILV.). 



232 MAIirCLlNE nESHOUUK.S-VALMliRli: 

y a mille inomeuts où je ne sais plus où je suis et où je ne 
suis plus, du tout, ce que j'ai été. Cela ine donne une extrême 
difficulté de ne pas faire mille contre-sens avec les per- 
sonnes qui me cherchent. C'est en cela que les grands affligés 
qui fuient tout à fait le monde me paraissent comme rai- 
sonnables. Moi, je l'aime immensément encore dans ce 
qu'il m'a laissé. Hélas ! que nous sommes coml^attus, 
puisqu'il faut que je veille sans cesse à ne pas faire souffrir 
ce que j'aime du profond détachement que j'ai maintenant 
du reste. 

En même temps que votre chère lettre, j'en reçois une 
de M. Templier (i), qui détruit toutes nos espérances. Il 
me renvoie nos livres poliment. C'est fait, et je remercie 
Dieu d'être délivrée de cette incertitude. Ivlle rend la liberté; 
tâchons maintenant d'en user. Mon volume de poésie est 
enveloppé dans la même proscription. Tant de démarches 
perdues me prouvent, du moins (pour en éprouver une se- 
crète joie), que cette époque n'est pas du tout la mienne. 
Pourquoi faut-il qu'elle exige tant d'argent? 

M. V. 

On vous aime autour de moi et l'on dit : « Qu'elle est 
loin ! » Que ne puis- je dire au moins : « Qu'elle est heu- 
reuse !... » Mais, oui, pourtant, vous l'êtes de l'excès même 
d'une telle douleur. ]'Ule élève et nourrit l'âme, elle mène 
où Dieu vous rendra ce que vous êtes plus digne que 
jamais de posséder sans fui. 



(i) De chez M. Hachette. M. TciiiiilicT avait fait lire les contes <lc 
ma mère par ses enfants : c'étaient, disait-il, les meilleurs jn^es en jjareillc 
matière. Malheureusement les contes ne i)lurent pas aux petits juges, et 
ils furent rcpousad-s par la maison Hachette (H. V). 



A M"'® CAMILLE DERALVS 233 

3 Janvier 1857. 

Il tombe de l'eau par torrents. On dirait que c'est sur 
mon âme qu'ils ruissellent. Je ne reçois que des lettres 
dolentes et fiévreuses. I^a France est à l'état de pomme de 
terre malade, vraiment; mais, quoi qu'il en soit, tout 
fermente et s'épuise, et, puisqu'enfiti l'espoir n'est pas 
le bonheur, il ne faut pas prétendre qu'il soit toujours 
habillé de rose. Je ne lui en souhaite que des fragments, 
pour le distinguer de son affreux frère. Il n'y a que l'enfer 
et le remords qui doivent s'envelopper complètement 
de noir (i). Il y a bien des années que je pense ainsi, 
que j'agis ainsi, et que je m'efforce, quand je l'ose, de 
convaincre les cœurs déchirés et profondément délicats 
qui peuvent me comprendre. 



I<e 27 Février 1857 (au soir). 

...Je remets à notre prochaine entrevue tous les détails 
d'infortunes étrangères qui demandent secours, si tant 
est que quelque infortune véritable nous soit étrangère ! 
Nos pauvres âmes ne s'enfermeront jamais, même dans 
leurs tristesses personnelles; les calamités de tous les 
ont agrandies... mais je vous avoue, à ma honte et avec 
larmes, que la mienne n'en est pas plus forte, au contraire. 
Son silence ne prouve qu'mi abattement profond. Je ne sais 
plus souffrir, ni voir souffrir. Ainsi ne souffrez pas dans 
tout l'excès de votre malheur, ma chère et fidèle Camille, 



(i) IJlle avait horreur des vêtements de deuil et ne portait de noir que 
dans son cœur, et ne le quittait presque jamais (II. \'.). 



3U 



I 



23i MARCELINE DESBORDES-VALMORE 

VOUS me mettriez au désespoir... Aidez-moi au eliagriii 
de ne pouNoir changer votre irrévocable tourment. 

Mes cinq ou vingt étages me paraissent des Pyrénées, 
moins les tleurs. lyOger au second, première richesse des 
ambitions raisonnables; m'est-il à jamais interdit d'y 
prétendre? Mais il me sied bien de me plaindre en ce 
moment, moi qui bénis à genoux tous les jours la grâce 
que me fait la Providence, d'avoir un peu d'air et de clarté, 
près d'un feu si humble qu'il puisse être ! Quand on vous 
dira que je suis ambitieuse, ma bonne amie, répondez 
hardiment : « C'est là son moindre défaut. » 



II Mars 1857. 

...Vaudrait-il mieux \égéter à la même place quand on 
n'a fait que s'égarer par le monde et répandre le sang 
de son cœur... comme lui maintenant, ce grand larmoyeur 
des autres et de lui-même que vous avez bien nommé : 
épouse et mère! mais homme aussi, puisqu'il garde la 
force de proclamer ses blesures mortelles pour en instruire 
l'univers et Dieu. 

Entre vous et moi, nous vivons en sonmambules sans 
la moindre hésitation ni crainte de nous heurter. Je crois 
vraiment que nous nous voyons en dedans... Notre exis- 
tence physique et morale est tellement remplie de phé- 
nomènes, que je ne vous dis rien de ceux qui entourent 
ma vie. 



Je suis la prière qui p<'i«w, 

Sur la terre où rien n'est à moi... (i) 



(i) L'âme errante (Po«^e inédile) (II. V.). 



A M'"* CAMILLE DERAINS 235 

Voilà la rêverie qui me reprend. Elle est un contraste 
douloureux avec l'activité que demande ma situation; mais 
quand j'appuie ma pensée, alors, je ne peux plus agir que 
par un effort qui me fait souffrir infiniment. J'ai toujours 
été ainsi. Cette lutte fait que je suis plus gaie que gaie, 
et aussi plus triste que triste. Comprenez-moi si vous pou- 
vez; il y a de cela en vous. C'est ce qui fait, comi-ne vous 
me le dites quelquefois, que quelques-uns vous croient 
guérie. Je sais si parfaitement que vous ne guérirez jamais, 
que vos silences en effet m'alarment quand ils se prolon- 
gent trop, et que je crois vous a\'oir vue moins courageuse 
que vous-même. 

Au revoir où vous êtes encore, où vous serez, et partout 
où nous serons. Ce sera pour aimer encore. 



A SON FILS HIPPOLYTE" 

c§o c^ <::§o 

Rouen, le 30 Décembre 1832. 

J'ai rêvé de toi, mou l)()ii Hippolyte, et je voudrais 
t'embrasser en réalité, comme Dieu me l'a permis en 
songe. Je t'ai vu si heureux et si tranquille dans ta situa- 
tion présente, que je me suis éveillée avec le besoin d'en 
remercier M. PVoussard. Cette idée, j'espère, mon petit ange, 
te vient souvent en t'éveillant et en te couchant, de prier 
Dieu qu'il nous acquitte envers lui (2). Toi, tu peux l'es- 
sayer par ta conduite, et ton aveugle soumission à ses 
bons conseils. 

Tes sœurs veulent t'écrire ou faire semblant pour te 
souhaiter d'être toujours un bon frère (3), comme je t'ai 
trouvé un Ijou fils. Ton petit ])apa t'embrasse et te serre 
affectueusement contre son cœur, qui t'aime comme je 



(i) lyCS lettres à Hippolyte Valintirc (n(: à Taris, le 2 janvier 1820, 
mort aussi à Paris, le 9 janvier 1892), comprennent 120 pa^es nianus- 
CTitc-s (t. IV, pp. 385-514)- 

(2) Ma mÙTQ m'avait conduit de Rouen à Orenohle chez M. l'roussanl, 
chez (jui je me trouvais à clcnii-pension ou à peu i)rt^. Nous avions à notre 
charge le trousseau et d'autres frais; incjn maître ne s'en tenait pas à la 
lettre <le nos conventions tt ac<juittait j>ersonnellement bien des choses, 
ce <iui me constituerait une assez jolie dette si j'en pouvais connaître le 
chiffre. 

(3) HipiK)lyte avait l'amitié fraternelle un jkii brutale et l'obéissrirce 
à son père toujours imi)atiente (II. V.). 



I 



A SON FILS HIPPOLYTE 237 

t'aime, Hippolyte ! Tu penses bien que ton bon papa est 
de moitié dans nos tendresses. 

N'oublie pas, mon ami, d'écrire à M. Prud'hon (i) qui 
espérait recevoir de tes nouvelles par toi-même. Notre bon 
papa Berjon serait aussi bien aise d'une lettre de toi. 
Songe que ce sont des amis pour toujours, et que ta vie 
doit être attachée à la leur. 

Dis, mon ange, apprends-tu bien l'allemand? Je serais 
heureuse que tu y prennes goût. C'est la clé de tant d'autres 
langues, qui te paraîtront faciles après. 

Ton ami Arago t'aime et t'embrasse, comme Mi"^ Du- 
chambge et la bonne M'"^ Fournier. 

Tes tantes te font mille compliments affectueux, et 
moi, ta mère, je t'embrasse plus longtemps que les autres. 
Si j'en ai les larmes aux yeux, ce n'est pas d'une tristesse 
sans bonheur, car je te sais près de ton bon maître. 

M. V. 

Demande à M. Froussard de te donner en argent dix 
francs, afin que tu puisses les offrir aux honnêtes demoi- 
selles de la maison qui ont tant de soin de toi. 



Rouen, le 6 Mars 1833. 

Viens donc que je t'embrasse, mon cher enfant, pour te 
pardonner ton long silence d'abord, et pour te remercier 
d'avoir écrit après, deux fois pour une. J'ai aussi à te témoi- 
gner tout mon contentement de répondre par ton travail 
et ta bonne conduite aux soins généreux de ton maître. 
Hippolyte, mon cher petit ami, tâche de lui ressembler 

(i) rrud'bon était le parrain d'IIippolyte. 



238 MARCELINE DESBORUES-VALMOIIE 

en quelque chose. Ton heureuse étoile te donne un bon 
exemple à suivre. Tu sais ce que j'ambitionne le plus 
au monde, c'est de te voir devenir un honnête honnne, 
comme tu as été un enfant soumis.. Ecoute et regarde ton 
maître, et suis ses leçons comme celles de Dieu. S'il te rend 
notre absence facile, à force de bonté, je t'avoue, mon petit 
ange, que c'est lui qui me rend soumise à la tieimc. Tout 
ce qu'il fait pour toi m'oblige à remercier Dieu de ce vide 
immense que tu as laissé dans ma maison et dans mon 
cœur de mère. Et n'oublie pas, non ])lus, que la Provi- 
dence qui t'aime s'est servie de M. Pierquin pour te re- 
mettre dans les mains de M. Froussard. Pénètre ton Ijou 
petit cœur du sentiment le plus digne de le remplir, la 
reconnaissance et une soumission pieuse aux avis et aux 
exemples de ton maître. Je parle au nom de ton père et au 
mien. 

Tous tes amis de Rouen, tes tantes et ton oncle t'em- 
brassent. Ma santé n'est pas bonne, mais cela viendra 
plus tard. Ne sois jamais trop longtemps sans m'écrire, et 
tu contribueras au repos qui m'est nécessaire. Au revoir, 
mon ami, je t'aime de toute la tendresse de mon âme, et 
je compte sur la tienne qui a fait et fera le bonheur de ta 
bonne et tendre mère. 



6 Juin 1833. 

Bonjour, mon cher enfant ! Je suis à Paris depuis quel- 
ques jours. J'explique à ton bon maître pourquoi j'ai été 
trop malade pour lui écrire plus tôt, ainsi qu'à toi, mon bon 
ange. Mais à présent que j'ai la certitude de nous fixer 
ici avec ton petit papa, je prends, pour récompense de 
bien_des peines que j'ai souffertes, le bonheurde t'em- 



I 



,1 

I 



A SON FILS HIPPOLYTE 239 

brasser, mon fils. Partout ici, je pense à toi, cher petit com- 
pagnon de mon voyage. J'ai été dîner seule, où nous avons 
dîné à deux, pour avoir le plaisir d'être à la même table 
où je t'ai vu, et j'ai pleuré de ton absence en la bénissant 
toutefois; car c'est la Providence elle-même qui t'a mis 
sous une si grande et si admirable protection. Tous tes 
parents de Rouen t'embrassent de cœur ainsi que ton ancien 
maître M. Langlois (i). 

Je vais retourner, dès que je pourrai me lever, pour les 
préparatifs de notre installation à Paris. C'est déjà trente 
lieues de moins entre nous. lyC voyage en sera plus léger. 
Viens que je t'embrasse. Que cela me ferait de bien à 
l'âme, si c'était vrai ! 

Sois toujours pour ton maître ce que je suis moi-même, 
plein de reconnaissance et d'une confiance religieuse. 
Il représente, à lui seul, tout ce que tu aimes sur la terre 
et il a la bonté d'en tenir lieu. 

Garde-moi dans ton cœur, ainsi que ton père. Au revoir, 
mon cher espoir. 

Ta mère. 



Ifi 15 Septembre 1833. 

Mon cher ange, je t'embrasse. Tu nous as fait tout le 
bien possible, par la nouvelle de tes succès, et nous te 
bénissons tous d'être un si bon fils, un enfant soumis aux 
conseils de M. Froussard. Ton père avait bien besoin de 
cette preuve de ta tendresse, mon fils; et moi aussi, je 
t'assure. 



(i) IlyacinUic LangloiS, du Pont-de-l'Arche, graveur distingué de 
Rouen, archcologue, elc (H.V.). 



240 MARCGLINE DESBORDES-VALMORK 

Tu as donc vu M. Perlet, dis? Il t'a, j'espère bien, 
embrassé en notre nom. Inès et lyine te disent mille ten- 
dresses de sœurs qui t'aiment et désirent toujours te voir. 
Tu sais, mon bon ange, qu'il faut prendre patience à cet 
égard, et que ce n'est pas possible de l'espérer encore, 
surtout M. Froussard ne venant pas à Paris. Tu n'y peux 
venir seul, j'aurais trop d'inquiétude, et je ne veux te con- 
fier qu'en des mains en qui j'aurai toute confiance. Attends, 
mon bon Hippolyte; fais comme ta mère, soumets -toi. Il 
y a au fond de tous les sacrifices une récompense et tu 
l'obtiendras. Tu peux croire, d'abord, que je t'en aime 
plus, ainsi que nous tous. 

Aime-moi de même et écris-moi. Explique-moi pourquoi 
tu ne dis rien du portrait que ta sœur t'a envoyé, ni de 
sa lettre ni de celle de ton petit papa, et de la bourse bleue 
et de tes foulards. Donne-moi les détails, car tout m'in- 
téresse de toi que j'aime plus que ma vie. 






I<e 21 Octobre 1833. 

Mon cher fils, bonjour ! Courage et bonheur sur toi, 
mon bon Hippolyte. Ta destinée, si bien abritée sous les 
soins paternels de ton maître, fait toute ma consolation. 
Je n'ose me plaindre de ton absence, dans l'idée que tu 
es avec M. Froussard. A présent qu'il te guide et t'a pris sous 
sa puissante protection, il est pour moi l'image de la Pro- 
vidence. Aime-le, comme tu aimes Dieu et comme tu 
chéris ta bonne petite mère. Ne pense pas que je pleure 
quelquefois de ne pas te voir, et songe qu'il y a une grande 
douceur mêlée à mes peines de mère. C'est que j'ai foi 
entière en ton maître, que j'aime ses lumières, autant 
que sa bienfaisance, et que je m'honore de lui devoir 



A SON FILS HIPPOLYTE 241 

plus que je ne pourrai jamais lui rendre en ce monde. 

M. Dumas est revenu content de toi et de ton caractère. 
C'est im grand poète et un homme plein de simplicité 
et de cœur. Ton père a beaucoup à s'en louer. Ce sera, 
j'espère, un des amis de ton avenir. On n'oublie pas les 
enfants qu'on a vus bons, quand ils deviennent d'honnêtes 
hommes; et je suis sûre, mon cher enfant, que tu seras un 
bien honnête homme. 

Au revoir! Je ne peux t'écrire longtemps, car j'ai un 
grand mal d'yeux. J'ai beaucoup travaillé depuis quelques 
mois, et puis, tu sais aussi que j'ai pleuré. Tu m'en aimeras 
mieux s'il est possible, comme de mon côté, je t'étreins 
de toutes les espérances et de mon tendre amour. 



J,e 5 Janvier 1834. 

Tu sais maintenant, mon bon petit ange, tous les ennuis 
qui m'ont affligée : l'obligation où ton père s'est trouvé 
de retourner à Lyon tout seul, à cause de ma mauvaise 
santé, et l'incertitude où nous sommes encore si je rejoin- 
drai ton papa pour rester avec lui, l'année prochaine, 
ou si j'irai seulement pour t'embrasser, mon cher fils, et 
revenir avec ton père nous fixer à Paris. Cette perplexité 
est telle qu'elle m'empêche de me rétablir, mais tu sais 
qu'il faut avant tout se soumettre à une position difficile, 
et en tirer tout le parti possible. Le malheur même a un 
beau côté qui est de nous relever à Dieu par la résignation 
et l'espérance. C'est ce qui m'a soutenue en me séparant 
de toi, cher ange, et ce qui me soutient encore. Je tra- 
vaille et je fais travailler tes bonnes petites sœurs, n'ayant 
dans ce moment le moyen de leur donner aucun maître que 
moi. 

31 



242 MARCELINE DESBORDES-VALMORE 

Tu as reçu, j'espère, une bonne lettre de ton petit papa 
qui est heureux de se sentir un ])cu rapproché de toi, bien 
qu'il soit trop esclave dans sa profession pour aller t'eni- 
brasser, connue il le voudrait. Mais ce bonheur viendra, 
sois tranqiljille, nous le désirons autant que toi ! Nous 
sommes heureux de tes progrès et de ta manière de répondre 
aux bontés de M. Froussard. Tu sais, cher, que c'est le 
seul prix qu'il attache au bienfait inestimable de ta bonne 
éducation. Je ne pourrai jamais m'acquitter envers lui de 
ce que je lui dois que par la vive gratitude de mon cœur. 
Tu auras mérité ses soins, cher enfant, si tu y réponds 
par toute ton aptitude et ta reconnaissance. 

Je t'aime et je t'embrasse de toute la tendre affection 
de mon âme, te serrant dans mes bras et te remerciant 
d'être un bon et honnête garçon, entends-tu, mon cher fils? 
Tu me ferais aussi un grand plaisir pour mon petit orgueil 
de mère, de soigner un peu ton écriture et l'orthographe 
de tes lettres : tu fais des fautes grosses comme la tête. 
Dans un an, je ne t'en ])ermettrai plus; à présent je te les 
pardonne et je t'embrasse encore tendrement, connue je 
t'aime. 

Ecris-moi : cela me fera du bien, mon cher ange. Ta sœur 
veut finir cette lettre et te parler d'Inès et d'elle-même. 



L,yoii, le 28 Mars 1834. 

Je suis à Lyon, mon bien-aimé enfant. A travers bien des 
fatigues et des embarras, je suis arrivée avec tes deux 
chères petites sœurs; mais, ne trouvant pas de logement 
prêt encore pour nous recevoir, M. Pelzin (i), tandis 

(ij Imi)rimcur à I.yon (II. V.). 



î 



A SON FILS IJIPPOLYTE 243 

qu'on nous prépare une habitation, nous emmène à la 
campagne. Je reviendrai dans le milieu de la semaine 
prochaine, pour nous installer tous un peu décemment 
dans une ville si difficile aux étrangers. Après quoi, j'irai 
te voir ou je demanderai à ton bon maître la faveur de 
te faire venir. Travaille bien, pour mérite ce bonheur 
que j'achète moi-même par tant de sacrifices et de rési- 
gnation. En te faisant venir, tout le monde y gagnerait; 
car ton père qui ne peut s'absenter d'un jour et tes sœurs, 
qui t'aiment tant, te verraient comme moi. Montre ma 
lettre à M. Froussard de qui toute ta conduite et tes dé- 
marches dépendent. A mon retour de la campagne, je lui 
écrirai à lui-même. Jusque-là, mon petit ange, présente 
lui mes respects affectueux. 

Tu me fais de la peine en m'apprenant que tu n'es pas 
content de ton travail de cette année. Nous en causerons 
sérieusement et amicalement ensemble, mon cher fils, et 
tu trouveras dans ton affection pour moi le courage de 
réparer la perte la plus précieuse à l'âge où te voilà, la 
perte du temps et des bontés pleines de lumière de ton 
maître qui doit être triste aussi de ta nonchalance. 

Au revoir, cher enfant de mon cœur. Je t'embrasse 
pour moi et toute ta famille avec l'amour que nous te 
portons tous. 



I,yon, 12 Juillet 183.». 



J'ai ta lettre, mon bon Hippolyte. Je voudrais double- 
ment que tu fusses content de toi, parce que tu serais heu- 
reux, et ton bonheur sera toujours le mien. vSonges-y donc 
au fond du cœur, dans ton intérêt et dans le mien, mon cher 
ange, et réalise autant que tu le pourras l'espoir ([ue je nour- 



244 MARCELINE DESBORDES-VALMORE 

ris de te voir répondre dignement à la conduite paternelle 
de M. Froussard. Si tu respectes Dieu, respecte ton père 
qui le représente, et, si tu m'aimes toujours, comme je n'ai 
pas le malheur d'en douter, ne fais rien pour attrister ta 
mère. Ce que je demande avant tout au ciel, c'est de 
retrouver en mon cher fils un honnête garçon. 

y kiss y ou in this hopc, dear. Benever rude no abrupt. 
Rememher your mother in ail your conduci. Be my glory, 
child, and my comfort on earth writes me sometimes in en- 
glish, my good boy; i should be glad to jndge your progress in 
the only longue know. 

Tes petites sœurs t'aiment et t'embrassent de cœur. 
Le temps approche où nous nous réunirons durant quelques 
jours de bonheur et de rc])on. Tâche qu'ils soient la récom- 
pense de ton travail d'ici là, mais toujours et avant tout 
de ta reconnaissance pour tes maîtreo. Songe que ton avenir 
tout entier repose sur l'intérêt que ton caractère inspirera. 
Tu n'as nulle fortune, si tu négliges la plus solide : un bon 
caractère, franc et loyal. 

M. Pierquin m'a assuré que la bonté de M. PVoussard 
ne te laissait aucun besoin que je dusse prévenir. Il me sem- 
ble cependant que tu dois avoir des chemises bien courtes, 
puisque tu deviens plus grand que moi. Enfin tu me diras 
tout cela en septembre. Y long after ihat month. 

Je t'embrasse pour moi, d'abord, et puis pour toute la 
famille. Ton bon père est impatient de te voir. Et toi, Hii3- 
polyte? Va, j'en suis sûre, comme je suis ta bonne et tendre 
mère. 



A SOX FILS IIIPPOLYTE 245 

I^yon, le 23 Juillet 1834. 

Serait-il possible, mon bon petit garçon, que tu n'aies 
pas encore reçu nos lettres? Je suis triste de penser que 
tu as été inquiet sur nous tous. Ne le sois plus. J'ai le cœur, 
au contraire, attendri d'espoir de tout ce que M^^ Milloz, 
si bonne et si vraie, m'a raconté de toi. Je t'embrasse 
pour tout le bien que j'en ai ressenti. Tu peux tant contri- 
buer à mon bonheur de cette vie, cher enfant, et l'époque 
appelée depuis tant de mois s'approche. Tu seras bien con- 
tent aussi, n'est-ce pas? Tous mes amis t'attendent pour 
te récompenser par leur accueil d'avoir bien rempli les 
jours de travail qui nous séparent encore; mets-les bien à 
profit, mon enfant, tu en auras plus de bonheur à te reposer 
dans notre tendresse. C'est ce que font tes sœurs qui 
sautent de joie en pensant à cette époque. 

Je termine ma lettre trop tôt pour ma volonté. Mais, 
sans être au lit, je suis en ce moment d'une grande faiblesse, 
par suite d'une frayeur grave qui m'a rendu toutes les ter- 
reurs de la guerre civile. Salue de cœur et pour moi ton bon 
maître sur qui j'appelle toute la félicité de ce monde. 

Au revoir, mon fidèle enfant. 



Octobre 1834. 

J'ai souffert de ton départ, mon bon ange, et ces derniers 
jours m'ont été tristes; mais j'offre à Dieu tous ces sacrifices 
pour qu'il t'en fasse du bonheur. Je vis trop dans mon 
âme pour me distraire de toi, et ta figure aimée attendrit 
toutes mes peines. Rien de nouveau ne s'est passé ici. Je 
n'ai qu'à te renouveler mes tendres prières pour tes études 



246 MARCELINE DESBORDES-VALMORE 

et ton courage. Il y a du bonheur pour tous dans l'avenir; 
j'en aurai partout, si je vois le tien. 

Ton père t'embrasse de toute la vivacité de son affection; 
quant à moi, tu sais bien que c'est de l'âme d'une mère. 



I,yon, le II Novembre 1834. 

Cher enfant, tu es rentré dans toutes tes études et sous 
l'autorité du meilleur des hommes. Je crois à tes promesses 
ainsi qu'à ton bonheur. Tu nous a quittés le cœur soulagé 
d'un grand poids, puisque tu as emporté la certitude d'un 
changement de position pour nous, et que ta douce pré- 
sence avait tant adouci la gravité de cette épreuve. 

Adore comme moi la Providence, car si on se lasse quel- 
quefois de la prier, elle ne se lasse jamais de nous relever. 
Ton père est content, car le travail lui est rendu, et il t'a 
embrassé autant que le souhaitait son cœur. Le mien est 
resté gonflé de ton départ, et j'ai eu la fièvre; mais je t'ai 
revu en rêve, comme un ange qui vient consoler sa mère. 

Je te plains d'avoir eu une douleur dans ta reconnais- 
sance, en revenant à Grenoble. Cette tendre femme m'était 
chère à moi-même. vSi tu vas jamais avec ses enfants visiter 
sa tombe, mets-y ma lettre et une prière pour moi (i). 

J'attends dans ta prochaine lettre de plus amples détails. 
Tu sais que tout est précieux dans l'absence. Parle-moi 
de M. Froussard, de sa santé. As-tu revu ma chère M"^^ Gi- 
raud (2) et M. Pierquin? Dis-moi tout. 



(i) Il s'agissait de M'"» Prosper Leborgne, mère de mes amis Emile et 
l-'élix, qui m'avait accueilli h sa cam])agiic, à titre d'ami de ses fils (II. V.). 

(2) M""' (iirod-Milloz. Ma mère avait éc.it, je crois, une épitaphc en 
vers jjour un enfant quj ctte mÙTc avait perdu. Elle me faisait sortir 
avec son fils (H. V,). 



A SON FILS HIPPOLYTE 247 

Tes amis se portent bien et te serrent la main. Moi, je 
te serre sur mon cœur où tu manques déjà. 

Tes sœurs veulent t'écrire. Au revoir, mon bon ange. 
Aime-nous, crois en nous et en Dieu ! Tu vois que chaque 
année ne fait que serrer les doux liens de l'âme. 



I,yon, le 23 Décembre 1834. 

Tu recevras, mon cher bien- aimé, par une occasion sûre, 
un petit paquet préparé pour toi depuis quinze jours. Dès 
que tu l'auras, tu m'en accuseras réception afin que je sois 
tranquille. Sur ce faible témoignage de ma tendresse pour 
toi, j'ai joint, à ce que je t'envoie pour tes étrennes, cinq 
francs que tu donneras à la bonne du pensionnat. Tu feras, 
du reste, ce que tu voudras. Prends avec cela les affectueu- 
ses caresses de ta mère et sois heureux, mon cher fils. Je 
sais que tu ne peux l'être que quand tu es satisfait de tes ac- 
tions, de ta conscience et de l'estime de tes maîtres. 

M. Berjon ne m'a pas donné la joie de ton portrait. Par 
bonheur, cher enfant, je t'ai bien ressemblant dans mon 
cœur, et la peinture ni le crayon ne vaudraient l'image ani- 
mée que je te dois d'un bon et tendre fils et, dans ton ab- 
sence, Hippol>'te, je n'ai besoin que de ta présence. Elle 
me serait d'un grand secours pour prendre en patience ma 
mobile et fiévreuse santé. Tes chères petites sœurs remplis- 
sent bien tous leurs de\-oirs et deviennent de plus en plus 
raisonnables. Tu les aimeras toujours beaucoup, n'est-ce 
pas, mon cher ami? et sans raillerie (i). Tu ne seras glorieux 



(i) Ondine avait la riposte vive et acérée. Inès pleurait. Ma mère 
détestait l'ironie, presque à l'égal de l'ingratitude (H.V). 



248 MARCELINE DESBORDES-VALMORE 

d'être le plus fort que pour les protéger, et je te remercie 
de la promesse que tu m'en as faite. 

Viens donc ! viens que je t'embrasse avant de cesser de 
t'écrire. Aime-moi ! Aime ta meilleure amie et ta mère. 



l,yon, le 20 Mars 1835. 

Ne sois pas inquiet, mon cher fils, car l'approche du prin- 
temps relève un peu ma santé qui était, en effet, plus faible 
et plus mobile que jamais. Tu peux penser une chose qui 
doit toujours te rassurer, c'est que si j'étais tout à fait 
malade, ton père, ou Oudine, ou M. Prud'hon se charge- 
raient de te le dire en t'écrivant à ma place; mais comme je 
me réserve ce plaisir, je suis souvent obligée de le retarder 
ou par indisposition de fièvre, ou par toutes sortes de tra- 
vaux qui absorbent les jours pluvieux de ce mauvais cli- 
mat. J'ai, tu le sais, tant de lettres à faire que l'écriture me 
fatigue par moment. Je te sens toujours là, si près de mon 
cœur qu'il me semble impossible que tu n'entendes pas ce 
que je pense. D'abord, je réponds à ta demande pour af- 
franchir la lettre à M. Berjon. Non, mon cher ange, ne 
l'affranchis pas; il en serait tout triste, et le plaisir que lui 
causera ton souvenir sera, je t'assure, fort peu payé par 
un port de lettres. D'ailleurs, sa position ne l'exige nulle- 
ment. Il t'embrasse de toute son affection, ce bon vieillard, 
et se fait une joie de printemps de te revoir bientôt. Peux- 
tu être triste, mon cher fils, au moment de nous réunir? 
Nous en sommes déjà tout rayonnants, car c'est tout à 
l'heure ! Prie et conjure M. I-'roussard de te préciser les 
jours de vacances qui nous seront accordés pour te posséder 
avec nous. Ils te seront d'autant plus heureux que nous 
restons à Lyon en 1836 et ({u'il est \n(^n présumable qu'à 



A SON FILS HIPPOLYTE 249 

notre tour nous pourrons faire un voyage à Grenoble, dans 
le courant de l'année (r). Ondine va faire sa première com- 
munion et soupire après toi, pour ce plus beau jour de sa vie. 

C'est le 2 avril qu'aura lieu cette solennité qui nous préoc- 
cupe beaucoup. Inès est un peu malade, mais c'est le prin- 
temps, j'espère; et puis, il a tant plu cet hiver ! Tu peux 
donc, cher enfant, te réjouir en toute sûreté, car nous ne 
quitterons pas le cher v^oisinage de Grenoble. J'ai un grand 
besoin, je te l'avoue, de voir ton bon maître, afin de lui ouvrir 
mon cœur plein de reconnaissance, et de lui parler aussi de 
toi. Nous en parlerons quand tu viendras et puis, s'il le faut, 
j'irai m'entendre avec M. Froussard, si bon, si simple, et 
à qui il m'est si doux de devoir tout ce que tu lui dois. 
Ne t'occupe maintenant que de la joie de ton voyage; ton 
avenir, j'espère, sera bon et pur. Tu peux y contribuer en 
plaçant surtout dans le travail une grande partie de tes 
jours; car ce bonheur est de tous les âges et c'est un sûr 
remède contre les abattements de l'âme. 

Ta sœur a copié, pour toi, mon Nouveau-Né (2) et te 
l'envoie en t'embrassant de tout son cœur, ainsi qu'Inès. 
Tu as pris, l'autre jour, pour toi ce qui n'était qu'une petite 
leçon à Ondine. Tes plaisanteries à toi n'étaient pas du 
tout déplacées, et ce sera toujours de la gaîté pour moi de 
t'en voir à toi-même. Ne me prive pas de cette joie, mon 
bon Hippolyte, et sois, en langage, longtemps l'enfant qui 
rit de tout. Ta sœur avait trop oublié qu'elle est une de- 
moiselle, et c'était pour qu'elle lût mes réflexions que je les 
avais écrites. 

Adieu. Je t'aime, je t'embrasse, heureuse de tes lettres. 



(i) Ma mère seule est venue avec M""-' Paule, et nous sommes montés 
ensemble à la Grande Chartreuse (II. V.*. 
{2) Pauvres Fleurs, page 13. 

32 



I 



250 MARCELINE UESBORDKS- VALMOUE 

de tes études et de ta prochaine arrivée. Le 30 mars, je 
t'écrirai encore, entenda-tu? Sois gai, je le suis et j'écrirai 
à M. Froussard. Tu ne partiras pas sans saluer M"^'^ Gi- 
raud. Ta bonne et tendre mère qui te presse sur son 
cœur où tu es bien tout entier. 

M. V. 

Tu te trompes quand tu dis que tu n'as pas d'ami, mon 
cher ange. Marins (i) t'attend, bondit avec impatience 



I«yon, le 5 Mai 1835. 

En recevant ta lettre, mon cher fils, avec le sentiment qui 
pouvait adoucir l'effort de notre séparation, je me pro- 
mettais de te répondre vite. Une secousse nouvelle dans ma 
santé me l'a interdit. J'ai la fièvre et, si je ne souffrais de 
l'idée que tu pourrais t'iuquiéter de mon silence, je remet- 
trais le bonheur que j'ai à t'écrire, mon cher Hippolytc. 
Je suis au moins dans une reconnaissante sécurité sur l'ac- 
cueil de ton bon maître, et je me fie à toi pour reconnaître 
ses immenses services à force de zèle, pour profiter de son 
excellente éducation. J'irai bientôt l'en remercier moi- 
même, tu le sais, et je saisirai pour cela un intervalle de 
force dans l'abattement qui écrase ma vie. N'oublie pas, 
cher enfant, de porter ma lettre à M"'^ Giraud, afin que sa 
réponse décide de la manière dont j'irai à Grenol^le : 
seule si elle persiste dans l'offre obligeante de me recevoir, ou 
avec M^e Paule qui partagerait de bon cœur ma solitude 
dans quelque auberge. Ce voyage, j'en suis sûre, me fera 
tout le bien que ta présence chérie m'a apporté. Car ta pré- 
sence était pure et i)leine de tendre affection. Ce sont là des 

(i) Marias paule (H. V.). 



A SON FILS HIPPOLYTE 251 

souvenirs qui seraient immobiles, si l'on vivait toujours . 
Mais on les emporte partout. Tu sais ma croyance et ma foi 
profonde en Dieu ! C'est pour cela que je te recommande 
et te prie de surveiller toujours ta conscience, afin de l'ou- 
vrir devant Dieu sans frayeur de sa justice. Tes progrès et 
tes talents, mon bon ange, me feront grand plaisir, mais 
ton intègre probité, que je découvre de plus en plus dans ton 
charmant caractère, voilà une joie qui surpasse pour moi 
de grands trésors, car elle est de tous les temps et de tous les 
mondes. 

Ton père ne cesse de me dire qu'il est heureux par toi et 
qu'il a trouvé un changement favorable dans tes manières. 
Elles sont redevenues affectueuses comme quand tu 
étais mon cher petit Lite, et je t'assure que cela va fort bien 
avec ta taille de grand garçon. Que je t'aime, mon bon Hip- 
polyte ! et que je te suis du cœur, d'avoir écrit en caractères 
plus lisibles et mon adresse et tes amitiés pour ta mère. 
Je t'embrasserai bientôt pour t'en remercier. Au revoir, 
courage au travail, bonheur, sommeil et santé. Je fais tout 
pour fortifier la mienne, sois tranquille. Toute la famille 
te comble de caresses et t'aime. 

N'oublie pas, en recevant ma lettre, d'offrir à M. et à 
Mme Froussard mes affectueux souvenirs. Prends-les dans 
la tendresse de ta meilleure amie, de ta mère. 



I^c 22 Mai 1835 (au soir). 

Mon cher enfant, bonjour ! J'ai bien voulu quêta sœur se 
mît devant moi, parce que j'aime beaucoup cette petite 
ambitieuse. De plus, mon ami. je suis très occupée. J'ai 
terminé le travail d'écriture le plus pressé, et M. Coignet 
m'emmène demain à vSaiut-Chamond, ce qui me fera, j'es- 



I 



•J.Vi MARCELINE DESBORDES-VALMORE 

père, autant de bien que quelques beaux jours m'en ont 
déjà fait; car je n'ai pas de fièvre, j'existe. Je t'aime bien. 
Je ne resterai que jusqu'à mardi, car il faut que je revienne 
vite dans ma chère maison afin d'y tout préparer pour 
l'autre voyage de Grenoble. J'ai un besoin très vif de voir 
ton bon maître et toi. Crois- tu que je revoie aussi avec 
plaisir mon cher fils, toi, dont le retour ici m'a fait tant 
de bien, à écouter ta voix, et à t'entendre rire ! Il y a bien 
de la vie là dedans pour une mère ! Aussi tu m'as rete- 
nue (i)... merci! Dis-moi donc aussi ce que tu prétends 
faire avec ta souscription de Walter Scott? As- tu trouvé 
un trésor en chemin pour t' abonner ainsi, et qu'est-ce que 
cela coûte, mon bon ange? Il faut bien, je crois, que je le 
sache un peu, qu'en dis-tu? Naïveté, franchise et raison : 
c'est déjà bien à cause de cela que je t'aime. 

Je verrai ton ami, tu me le montreras, et je t'embrasserai. 
;Mme Paule viendra avec moi, je crois. Klle désire beaucoup 
faire ce voyage et profite du mien pour voir Grenoble. Si 
décidément elle vient, je logerai à l'auberge. Je ne peux te 
l'assurer encore ni répondre, d'une manière positive, à l'ai- 
mable invitation de M'"^ Giraud. Mais, n'importe; de toute 
manière j'irai, car mon travail finit et la vente que j'en ai 
faite me permet ce voyage nécessaire à mon repos, dansB 
ma tendresse pour toi et ma reconnais.sance pour M. PVous- ^ 
sard. Ma résolution définitive sera prise dans les premiers 
jours de juin. Tu la sauras. Au revoir donc, mon bon Hippo- 
lyte. Ton père t'embrasse de toute son âme, et moi, de toute 
la mienne. -- 

I 

(i) Dans la vie. On ne saura jamais ce qu'elle a souffert (II. V.), 



A SON FILS HIPPOLYTE 253 

I<yon, le 23 Juin 1835. 

Mon cher fils, bonjour ! Arme-toi quelques jours encore 
de cette résignation qui est la règle de toute ma vie. Mon 
voyage, fixé au 25, ne peut avoir lieu maintenant que 
dans quelques jours et cela, mon ami, par une force contre 
laquelle il n'y a point de résistance : c'est que les paiements 
sont remis à la fin de ce mois. M™^ Paule est toujours déci- 
dément de mon vo^-age pour connaître Grenoble et M.Boitel 
veut, lui-même, à toute force, saisir la même occasion pour 
y conduire sa femme. Jusqu'ici nous serions donc quatre 
pour l'exécution de ce projet, conçu pourtant dans le mys- 
tère de mon coeur. N'importe ! Comme ces personnes sont 
bienveillantes et attachées à notre famille, si je n'ai pas 
toute la solitude que j'aime dans mes chers pèlerinages, 
du moins je serai bien entourée. 

Je suis d'autant plus contrariée de ce retard, que ma 
santé s'est bien soutenue depuis quinze jours et que c'est 
déjà bien long ! Je me retiendrai d'être malade pour t' aller 
voir, toi et ton bon maître dont le long silence m'attriste. 
Quand je pense aux immenses obligations que j'ai à sa 
philanthropie et à l'impossibilité de les reconnaître encore 
et peut-être jamais, je reviens avec plus d'instance à toi, 
mon bon Hippolyte, qui peux, par tes succès et ta conduite 
irréprochable, lui faire une joie dans l'avenir, d'avoir bien 
semé ses bienfaits. En élevant ton âme jusqu'à eux, tu 
allégeras toi-même le poids de la reconnaissance; elle ne 
te serait douloureuse, un jour, que si tu n'avais pas répondu 
à des soins que toutes les fortunes du monde ne t'au - 
raient pas obtenus ailleurs. J'espère que M. Froussard 
participe toujours, s'il en a le temps, à la lecture de 
mes lettres qui sont de véritables visites de mon âme 



254 MARCELINE DESBORDES-VALMORE 

à Grenoble, et que lu l'as instruit de mou ])rocliaiu 
voyage. 

Sois tranquille sur le paiement de ta promenade en voi- 
ture. Je me charge d'acquitter ta conscience d'honnêle 
homme. Tu as commencé à l'être de trop bonne heure 
pour l'oublier jamais. C'est une de mes joies les plus pro- 
fondes. Je t'aiuie. 



I.j'on, Août 1835. 

Mille tendresses à ton bon maître. 

Tu vois, mon cher ange, que ta sœur m'a rendue hier 
bien heureuse de son bonheur (i). Je ne me console de ton 
absence dans une telle solennité, que dans la certitude 
de te voir tout à l'heure. J'ai lu ta lettre à M. Berjou, il 
en est bien content et moi aussi. Ta sœur tombe de sommeil ; 



(i) Ondine faisait alors sa première Coniinunion. Voici sa lettre qui 
précède celle de sa mère : 

" Cher et bon frère, 

« Hier, j'ai fait ma première communion, et dans les prières que j'y ai 
adressées à Uieu, je t'assure que je ne t'ai i)as oublié. A cha([ue pxa (juc je 
faisais en y allant, le matin, il me semblait ({ue je marchais vers le ciel ; 
et quand je dis à ma compagne ce (lue je pensais, elle me répondit : « C'est 
vrai, nous allons au paradis. » Oh ! qui ne l'eût pas cru dans ce moment. 
Nous étions toutes vêtues de blanc et nos voiles, qui flottaient comme des 
ailes, semblaient en effet vouloir nous entraîner au ciel J'aurais souhaité 
bien ardemment que tu fusses auprès de moi, dans ce moment si heu- 
reux ]M)ur tous Mais adieu, Ilijjpolyte, je tombe de sommeil, et ce sera 
bien im miracle si tu pourras lire ma lettre <iue je t'écris au moment 
avant d'aller me coucher. Je te dirai bientôt à toi-même tout le bonheur 
«jue j'ai éprouvé, hier. lin attendant, je suis ton amie et ta sœur qui t'aime 
de tout son cœur. 

«Marceline Valmcjuic <> (a). 

(a) Ses noms étaient Marceline, Hyacinthe, Ondine. 



A SON FILS HIPPOLYTE 255 

moi, de fièvre et de fatigue. Viens, mon cher fils, me donner 
un peu de santé et de force pour aimer comme je vous aime 
tous devant Dieu ! 

Ta mère qui t'attend, 
M. V. 

Je paierai ici ton voyage; nous verrons tes hardes. Je 
ne puis t' envoyer de souliers, ni de chapeau, ni rien. Tu 
trouveras tout ici. Au revoir ! N'apporte point de livres. 
Ton père se porte à ravir. Va saluer M"^e Giraud. 



Décembre 1835. 

Encore si ma lettre pouvait t'embrasser le jour qui 
ouvrira l'année, Hippolyte ! l'hiver et sa grande rigueur 
seraient supportables, bien qu'il m'ait encore frappée 
comme il fait toujours. Tu as bien pensé que pour ne pas 
répondre de suite à ta chère et charmante lettre, il fallait 
que je fusse bien occupée et malade, n'est-ce pas? Tous 
deux ensemble, mon cher enfant. Je cherche un jour 
moins mélancolique depuis une semaine, pour t' envoyer le 
cœur de ta mère dans tout son tendre courage : la fièvre et 
mille soins ne l'ont pas voulu. J'aurais considéré comme 
un bonheur très grand de pouvoir t'ôter l'inquiétude 
de notre sort, mais rien n'est arrêté encore. Te raconter 
les obstacles serait interminable. On a fait ici de nouvelles 
propositions à ton papa, qu'il n'a pu accepter. Tout appar- 
tient maintenant à une volonté plus forte que la nôtre, 
celle devant qui tout plie ; mais dans toute cette obscurité, 
mon bon fils, l'espoir tient un coin du rideau. Ta tendresse 
pour moi et le bonheur d'être ta mère me font mi bien 
que ne peuvent, du moins, troubler les plus graves iiiquié- 



I 



256 MARCELINE DESBORDES- VAI.MORE 

tudes. Quaud elles me surmontent, vois-tu, et que mon 
cœur se serre à n'en pouvoir tirer parti, je me tourne 
vers toi, dans le jour ou dans la nuit, et je dis : « Hippoyte 
viendra !» et je m'arrête de rien demander de plus à Dieu. 

M. Prud'hon, qui t'embrasse de toute son âme, est de 
retour dans sa chambre. Sa santé est très bonne, c'est 
une joie bien pure pour nous tous qui l'aimons. I,ine est 
aussi très bien portante; Inès, toujours fort tourmentée 
I)our grandir dans un climat si contraire au sien (i). 

Je t'envoie une bonne petite lettre de ton ami Marins 
qui a longtemps trouvé ton absence insupportable. Il vient 
tous les jours. 

Dis-moi comment tu supportes ce froid qui me paraît 
dur pour moi et me remplit de réflexions amères pour les 
pauvres, plus pauvres que nous. Je t'envoie un porte- 
feuille pour tes étrenner., des gants, cinq francs pour la 
bonne, et un peu, bien peu d'argent pour mon cher fils 
à qui je voudrais faire un si beau jour de celui qui me fait 
sentir tout ce qui me manque pour ceux que j'aime, comme 
toi! 



I.yoïi, le 28 Décembre 1835. 

Je ne te réponds qu'à la hâte, mon cher enfant, n'ayant 
le temps que de t'aimer au milieu de la correspondance 
accablante où me jette cette époque. Si j'ai des lettres qui 
me sont douces à remplir du langage de mon cœur tout pur, 
j'en ai de simple usage, fort impérieuses. Celles-ci me 
fatiguent. 






(i) Elle était née à Bordeaux (II. V.). 



I 



A SON FILS HIPPOLYTE 257 

...L'incendie qui ruine à Paris tant de libraires (i), nous 
atteint pour huit cents francs. Cette nouvelle infortune 
retarde encore la réparation de toutes les autres. L'ave- 
nir, mon cher ami, réparera seul ces divers dés'>stres. 
Juge si ta tendresse les adoucit ! Je t'embrasse avec plus 
d'amour afin de m'en consoler, entends-tu, Hippolyte? 
Remets soigneusement ma lettre à M. Froussard et porte 
mes tendres vœux à notre bonne amie M"i^ Giraud. 
Je vais tâcher d'y joindre quelques lignes, mais elle sait, 
aussi bien que ton bon maître, combien je suis à elle de 
cœur et pour toujours. Tiens, mon ami, voilà le petit livre 
des enfants qui t'amusera peut-être un peu. Il m'a paru 
assez joli. C'est M""^ Bolvaire (2) qui l'a reçu ici : elle en 
est fière. 

Tous nos amis t'embrassent et te crient courage ! étude ! 
espoir ! Moi, je t'aime; donne-moi ta main. 

Ta mère, 
M. V. 

Ton bon père est au travail. Il m'a dit de le remplacer 
près de toi en paroles. M. Prud'hon t'aime en dedans, 
comme il nous aime tous. Il est plus gai pourtant et se 
porte mieux. 

Marie, qui te fait la révérence, persiste à dire que tu as 
perdu ta paume en jouant avec. C'est un parti pris, et 
pourtant la voici ! Je ne sais si elle est bonne encore. 
Tu nous le diras. 

Nous saluons tous M. Papey et lui souhaitons mille 
biens ainsi qu'à ton maître d'allemand (3). 



(i) Incciulio d'un dépôt de livres (II. V.). 

(2) I^ihmire à I^yon. Il s'agit d'une première publication de contes 
de manière (II. V.). 

(3) M. EgU (de Claris?) (II. V.). . 

33 



2."");^ MAKCDLINE DKSUOUDKS- VALMORR 

Non, mon fils, le bonheur n'est pas une illusion, car 
je suis ta mère, et ce n'est pas d'une illusion que je remer- 
cie Dieu quand mon souvenir s'appuie sur les beaux 
jours que j'ai passés avec toi. C'est, au contraire, la dou- 
leur qui en est souvent une, quand elle est pleine d'espoir. 
Espérer, c'est du bonheur. 



I,yon, 8 Janvier 1836. 

Ta lettre sans bulletin m'a rendue triste, Hippolyte. Ce 
que tu me dis toi-même dans cette lettre est plus triste 
encore, car je te vois livré à beaucoup d'abattement. Je 
crois qu'il est en partie causé, chez toi, par une erreur qui 
détruit le courage de tout ce qui existe, c'est que : iii n'es 
pas aimé où tu es. Les remontrances gra\'es te glacent, 
mon cher enfant, et tu les prends pour une preuve de 
répulsion. Combien tu t'abuses ! Ce mélange d'amour- 
propre et de tendresse d'un cœur susce])tible te fera plus 
de mal que la paresse attachée surtout à l'époque de 
ton âge. On t'aime où tu es, puisque l'on te gronde; et ce 
serait la i)reuve énergique de la tendresse de ton j^ère, si 
je ne l'avais supplié de ne pas me faire cette douleur. Il 
voulait t'écrire lui-même, et te parler en ami sévère. Moi, 
je crois que ton cœur te parle plus haut que nos reproches. 
Je crois que cet avenir d'école Polytechnique t'éblouit et 
t'épouvante. Ce Init te paraît d'une difficulté immense à 
atteindre. N'y pense pas, puisque nous t'avons dit que 
nous ne te contraindrons jamais. vSeulement remplis, jour 
par jour, la tâche d'étude qui t'est donnée. Un peu à la 
fois, tu te trouveras moins ignorant et muni de quelques 
provisions pour ta route, quelle qu'elle soit. Une science n'est 
jamais de trop et l'on bénit dans quelque circonstance 






A SON FILS HIPPÛLYTE 2o9 

imprévue ceux qui nous l'ont apprise, qui ont eu la vertu 
de lutter contre l'aversion de leur élève. J'ai vu pleurer 
mon oncle à quarante-cinq ans, d'avoir refusé d'apprendre 
la perspective. Un regret inutile est toujours fort amer. 
Je te serre tendrement sur mon cœur. J'espère que tu 
n'oublieras jamais que rien ne peut t'en faire sortir, tant 
qu'il battra, mon fils. 

J'écris à M. Froussard dont la joie m'en cause une 
pure et véritable. C'est si doux de voir naître un enfant ! 
Nous venons de recevoir encore trois cents francs. Tu 
vois que nous vivons tous ici-bas, des secours de la terre 
et du ciel. Il faut en remercier Dieu et ne jamais s'en trouver 
humilié. Cher enfant, reste simple et ne gâte pas ton bon 
naturel par des raisonnements vagues. Tout cela n'est bon 
qu'à faire perdre du temps. M'""^ Giraud est mère, tu le 
vois. Elle fait du bien aux mères, chère femme ! Que je 
l'aime ! 

Au revoir, mon bon fils. Pense à ta mère qui vit de ta vie. 



Lyon, le 5 Février 1836 (i). 

Voilà, mon bon fils, ce que je t'ai annoncé l'autre jour, 
non pour le premier mars, comme tu parais l'avoir com- 
pris, mais, comme tu le verras en relisant ma lettre der- 
nière, pour les premiers jours de mars : car le billet de mon 
libraire était payable, fin février... J'appuie sur tous ces 
minutieux détails afin que tu sois toujours bien sûr, cher 
aimé, qu'il faut des raisons et des entraves pour mettre du 
retard dans mes lettres et l'acquittement de toutes mes 
obligations. 



(i) Il doit y avoir erreur de date : c'est le 5 mars probablement. 



I 



•J()0 .MAUCEMNE DESHORDES-VALMORE 

lyC paquet contient... pour toi six grandes chemises que 
je viens de faire faire. Tu rapporteras à Pâques les petites 
qui ne te servent plus, afin de les donner à l'enfant de la 
bonne Ruissel, qui n'en a guère (i). I^a gymnastique t'a 
fait grandir, j'en suis sûre, et je suis déjà très énme de la 
joie de te revoir ainsi plus fort et plus développé. ()ae 
je dois bé:iir ton maître, pour la santé qu'il t'a donnée ! 
Sais-tu, mon cher fils, que c'est lui devoir une partie de ma 
vie. Aussi je n'y puis penser sans attendrissement, car 
jamais je ne serai quitte avec lui. Onofrio est venu deman- 
der de tes nouvelles et se fait une joie de te revoir bientôt. 
Bientôt! entends-tu cela? C'est un écho qui parcourt 
toute notre maison, pour l'égayer et l'animer d'espérance. 
M. Mafi'ei (2) doit venir déjeuner avec toi au chocolat dont 
je t'envoie un échantillon, comme si tu étais encore un 
peu enfant. J'y joins pour payer tes lettres à Cabrier; 
je ne peux me donner le plaisir de t'envoyer davantage. 
Arrange- toi, petit ange, pour tâcher de t'en contenter; 
car il faut que je paie tant de choses et que je sois à même 
d'acquitter ta diligence, quand tu en descendras. Ton bon 
maître aura l'oliligeance de t'avancer pour tes repas en 
route, que je te prie de ne pas retrancher. A ton âge, il faut 
se bien nourrir (juand Dieu le permet. Je t'aime, mou l)on ■ 
Hippolyte, et je ne te quitte pas en cessant de t'écrire. 
Tu sais bien, n'est-ce pas, que je t'attire déjà par la main. 

Au revoir. 



(i) Notre couUiritVc, dont les deux fils ont été mes amis d'enfance, 
Claudius et l'ctrus. I,c iiremier est mort noyé, poussé i)ar des femmes 
qui voyaient mi jeune homme se débattre dans l'eau et <jui traitaient 
mon ami de lâche, de ne pas aller au secours. Il s'est jeté ■\ l'eau, sans 
savoir nager (H. V.). 

(2) Un fort aimable réfugié italiin (H, \'.). 



A SON FILS niPPOLYTE 261 



Lyon, le 6 Février 1836. 

Je ne t'ai pas écrit, mon cher petit bien-aimé, tu vas 
savoir pourquoi. D'abord, je te dirai que j'en ai ressenti de 
grandes impatiences, car c'est presque une souffrance de ne 
pas m'entretenir au moins par lettre avec toi. Ta sœur 
pouvait, à la rigueur, me remplacer ; mais, d'iuie part, c'eût 
été bien incomplet pour toi et pour moi; d'une autre, elle 
travaille tant à son dessin et à l'école qu'il lui reste, le soir, 
un grand amour de bras croisés. I^a première cause de mon 
silence, c'est que j'ai été surchargée de travail par l'absence 
de Marie. Elle a été forcée d'aller dans son pays, pour régler 
une petite vente de terre et tme pension qu'elle fera dans 
l'avenir, avec ses sœurs et ses frères, à son père devenu 
vieux. Tu sais que je ne suis pas très forte, et ce surcroît 
de sollicitude m'avait d'abord fatiguée, lorsque ton petit 
papa s'est vu tout à coup forcé de garder le lit par des 
douleurs atroces de névralgie dans les reins. Il est revenu 
un soir dans cet état, sans pouvoir continuer sa tâche mer- 
cenaire qu'il s'obstine à remplir, malgré mes prières et le 
besoin qu'il avait de repos. Je l'ai donc soigné et. Dieu 
merci ! bien soulagé à force de soins, de frictions, de chaleur 
et de boissons calmantes. Il respire depuis avant-hier, 
et je viens à toi maintenant, mon fils, comme à un doux 
repos après cette tourmente. Voir souffrir ton père est une 
douleur poignante, et je n'ai le courage de t'en parler 
maintenant que parce que je l'espère guéri. 

Présentement, merci de ton W'alter Scott, remis exacte- 
ment par M. Brager. Je t'aime de tout ce qui me prouve 
ton amitié. Je t'aime aussi de tout ce que tu fais dans le 
bon emploi de ton temps pour tes études et pour ta santé. 
Marius est en joie de ce que tu dis pour lui. Nous com- 



•J«')J MARCELINi: DESBORDES-VALMORR 

meiiçons à sentir l'esiîoir, ce bien-être de l'attente. Remplis 
bien les jours (k- tra\ail, pour mieux remplir les jours (pii 
les suivront. 



I,yon, le 25 Février 1836. 

J'allais t'écrire, mon bon ange, ne pouvant me résoudre 
à remettre ce bonheur jusqu'au connnencement de mars 
où je pourrai m'acquitter auprès de ton bon maître; si tou- 
tefois l'argent peut acquitter tout ce que je lui dois de 
reconnaissance pour mon fils, mon cher fds. Car tu sais 
bien, mon enfant, que ta vie est ])lus (pie la mienne. 

Je t'engage à continuer ta correspondance avec ce bon 
M. Cabrier. Ce bon garçon est très malade et, s'il peut trou- 
ver quelque douceur dans ce mutuel bavardage du cœur, 
j'en éprouverai de la joie, car je l'aime. Pour ce qui est de 
ton style, il est tout ce qu'il faut pour plaire à tes amis, 
parce qu'on voit ton cœur à travers. 

Dis-moi, pour les livres de Walter Scott, si l'on est 
obligé de souscrire à tous, car il y a un choix même parmi 
ces beaux ouvrages du maître. C'est ton père qui dit cela, 
ton père qui t'embrasse d'âme avec toutes ses forces reve- 
nues, mieux portant que jamais pour pourvoir à l'exis- 
tence de sa famille bien-aimée. Ta sœur lyine va te mettre 
au courant du i)eu d'incidents de notre vie uniforme et 
calme. 

Au revoir. Avant peu de jours, je t'écrirai encore. Je 
t'enverrai mes embrassenients et tout ce que je t'ai dit. 
Aime-mcn pour aimer à coup sûr, et pour répondre à l'im- 
mualjle amour de ta mère. 



A SON FILS HIPPOLVTB 263 

23 Avril 1836. 

Je t'embrasse, mon cher enfant, et te confirme tout ce 
que t'écrit Line. Oui, c'est un grand sacrifice pour moi de 
résister à partir et de ne pas aller voir tomber la béné- 
diction (i) que j'appelle sur ton front que j'embrasse avec 
toute l'effusion de mon âme pleine de mes chers en- 
fants. Inès te saute au cou, toute malade et tendre. Au 
revoir. Je suis pressée par l'heure. 

Ta mère, M. V. 

Réponds-moi de suite. 

Ton bon père te serre sur son cœur. MM. Maffei, Berjon, 
ton ami Prud'hon t'embrassent. 



I<yon, le 6 Juin 1836. 

Si le cœur s'envoyait, mon cher enfant, autrement que 
dans des lettres, tu n'aurais pas attendu si longtemps celle- 
ci en réponse à la tienne. Ma santé est détestable, et quand 
j'en ai, deux ou trois jours de suite, elle s'use en travaux 
intérieurs. Nous sommes, à vrai dire, tous plus ou moins 
malades par l'inexplicable atmosphère que nous envoie 
l'hiver, après le plus pâle des printemps. 

Pourquoi, mon cher fils, ne m'écris-tu pas davantage 
de ton côté? J'espère que ce n'est pas ta santé qui me rend 
ce bonheur plus rare qu'à l'ordhiaire, et nous sommes bien 
convenus que tu n'attendrais pas mes réponses pour me 
parler, m'envoyer tes bonjour! qui jettent toujours de la 

(i) Ma première communion (II. N'). 



264 MARCELINE DESBORDES-VALMOUE 

joie et du soleil sur tous nos jours de pluie et de mélancolie. 
Je t'ai dit : « Ne compte pas mes lettres, pour savoir que 
j'ai toujours besoin des tiennes. » Toi, tu es plus fort, tu 
peux me dire plus souvent ce que je pense toujours. 

Que vas- tu dire quand tu sauras que j'ai obtenu pour 
toi une ceinture au gynmase, par la protection d'un petit 
militaire, fils d'une de mes amies de Flandre? L'amitié, 
c'est comme du soleil : on retrouve ses rayons partout. 
J'accueille et je reçois ce pauvre enfant déjà soldat avec la 
tendresse que je demande à Dieu, pour toi, des mères qui se 
trouvent sur ton passage. Il me semble ainsi, mon bon Hip- 
polyte, qu'en lui donnant tout ce qui est en mon pouvoir 
pour l'égayer et lui rappeler sa mère, je te l'offre par la main 
d'une autre, et cela me fait pleurer de tendresse et de tris- 
tesse. Que veux-tu? on sent son âme par la douleur plus 
que par la joie, en ce monde. C'est notre lien profond avec 
Jésus-Christ. C'est ce qui me rend impossible de comprendre 
un autre Dieu que cet honune en croix et bénissant encore. 
C'est mon cœur qui a versé dans le tien cette foi cachée 
et indestructible. Enferme-la pour ton avenir, cher ! je ne 
t'aurai rien donné de si précieux. 

J'ai reçu des nouvelles de M"ic Giraud-Milloz qui t'em- 
brasse, ainsi que M'"^ Favier toujours bonne et tendant 
vers toi, dans l'avenir, ses mains de madone protectrice. 
Bonjour et au revoir ! l'our nun d'abord, ta mère, qui te 
touche partout de l'âme, et puis pour tes amis Prud'hon, 
Marins, Mafïei, Ouofrio, IJcrjon... et tes deux sœurs qui 
vont te le dire elles-mêmes. 

Aime-moi ! Ne cesse pas d'être mon bon Hippolyte pour 
ta meilleure amie. 

M. V. 

Dis-moi, mon cher millionnaire, où as-tu pris de quoi 



A SON FILS HIPPOLYTE 265 

donner les Chants du Crépuscule à un ami? M. Cabrier m'en 
a fait le présent, et j'ai toujours peur que ce bon jeune 
homme ne se soit privé d'un chapeau ou d'un gilet pour 
m' enrichir de cette belle poésie. En vérité, le Gouvernement 
devrait donner à un peuple cette riche étrenne pour rien, 
afin d'éveiller une telle langue chez toutes les classes qu'elle 
civiliserait. Je charge ton bon maître de ma tendre recon- 
naissance. Porte-lui mes compliments et mes vœux pour 
son bonheur. Parle-moi de la petite Emilie (i) afin que je 
sache si sa mère est heureuse. 



I,yon, le II Juiii 1836. 

Mon cher fils, bonjour ! Il m'est arrivé trois aventures, 
depuis mon retour de Saint-Chamond où j'ai passé 
deux jours chez M. Coignet. Il était venu me prendre pour 
m'emmener par le chemin de fer embrasser son enfant 
nouveau-né et sa douce femme qui est bonne et calme, 
comme la Vierge. A mon retour, je suis tombée malade. 
Après trois jours de convalescence et décidée à partir pour 
Grenoble, je suis retombée malade. Enfin, après avoir 
encore quitté mon lit pour aller reprendre un peu de forces 
sur le quai Saint-Clair, je suis rentrée avec un coup de soleil 
et une fièvre si aiguë, qu'elle m'a fait pousser des cris, 
moi, qui ne crie guère. J'ai encore la tête grosse et doulou- 
reuse, et je garde mon lit; ce qui, par cette chaleur, n'est 
ni gai ni heureux. Que veux-tu? l'idée, mon cher fils, que 
, tu allais m'attendre et t'inquiéter peut-être, m'a fait retar- 
i der la décision formelle de suspendre mon voyage arrête 



(i) FiUe de M. Froussard (II. V). 

34 



266 MARCELINE DESBOnoES-VALMORB 

avec M"^c Paulc. J'espérais toujours que le lendemain me 
relèverait pour t'aller voir. Il n'en a rien été, et je me suis 
soumise à cette longue volonté du ciel qui me courbe, à 
chaque instant, sous quelque nouvelle souiïrance. J'ai écrit 
avec bien de la peine le sujet de mon retard à la bonne 
^fme Giraud. Pour toi, mon petit bien-aimé, je n'ai pu 
qu'aujourd'hui t'écrire pour t'apprendre ces trois aven- 
tures dont je te parlais plus haut. Il est résolu que si quelque 
puissante fièvre ne m'arrête encore, M'"*^ Paule et moi, 
nous partirons vers le 25 juiti. Je le demande à Dieu dans le 
désir de t'entrevoir et le besoin de saluer de ma reconnais- 
sance le bon M. Froussard et sa femme que Dieu a mis si 
heureusement à ma place dans l'intérêt de ton avenir qui 
sera leur ouvrage, mon cher Hippolyte, Je suis bien pauvre 
devant un tel bienfait... Je t'aime, mon bon Hippolyte, et 
je t'embrasse de tout ce que j'ai de forces. 
Ta tendre mère, 

M. V. 

Tes amis t'aiment et te crient : « Courage à l'étude, car 
c'est du repos pour l'avenir. » 

Je me porte mieux, mon ange, bien mieux ! 



23 Juin 1836. 

Mon bon Hippolyte, je me fais une joie, de celle que tu 
vas éprouver en voyant M. Prud'hon qui, de son côté, 
se fait une fête silencieuse de te faire sortir un jour, avec I 
lui, en passant à Grenoble. Mon pauvre ange, tu auras ainsi 
un reflet de ta mère et de notre maison. C'est doux pour 
moi, de penser que tes chers regards vont s'arrêter quelques 
instants sur quelqu'un (jui nous quitte et qui va nous revoir. 



A SON FILS IIIPPOLYTE 267 

Il te remettra la ceinture. J'espère que tu la trouveras jolie. 
J'y joins six francs pour tes petites dépenses. Tu me diras 
dans ta réponse si c'est trop peu, pour t'acquitter; alors 
j'arrangerai cela. 

Inès est au village. Elle se porte à merveille et devient 
très gaie, d'une intelligence charmante, mais encore 
jalouse... pauvre petit cœur ! 

Ondine a des dispositions pour le dessin, mais elle travaille 
trop peu. Elle va te faire elle-même ses confessions. 

Camille Silvy est le fils d'un ami intime de mon cher oncle 
Constant Desbordes. Ce fils, que j'ai connu enfant, étant 
aimé de sa bonne mère flamande, se trouve présentement 
officier d'artillerie en garnison à Lyon. Il a amené avec lui 
son jeune frère Achille, charmant enfant de quatorze ans 
qu'il destine à l'état militaire. Il porte l'uniforme, fait 
l'exercice et la gymnastique, et m'a procuré la ceinture que 
je t'envoie. Il vient, dans l'absence de sa mère et de son 
pays, manger du chocolat et des gâteaux à ta place, mon cher 
bien-aimé; et je trouve d'autant plus de plaisir à bien ac- 
cueillir ce bon petit garçon loin de sa mère, que je me figure 
que Dieu te rendra les petites douceurs que je lui offre 
en ton nom. Je te révèle là de tendres secrets de mère. Je 
t'aime beaucoup et dans tout. Tu auras, du moins, toujours 
à t'appuyer sur cette certitude. Achille a quatorze ans; il 
est petit et sérieux, avec nous du moins. Son frère que je 
vois fort, est aussi très grave et honnête homme, comme 
son père qui n'est plus. 

Au revoir, bon courage à l'étude. Emplis tes poches et 
tes greniers pour l'avenir, mon fils ! Une bonne éducation 
bien retenue est la clef d'une position honorable dans la 
vie, et d'un bon accueil partout. Songe que tu auras à dire 
avec orgueil : « Je suis l'élève de M. Froussard ! » Ce nom a 
plus de retentissement qu'il ne semble à la simplicité mo- 



I 



268 MARCELINE DESDOnDES-VALMORE 

deste de l'homme qui le porte. Tu seras fier, un jour, de 
l'avoir eu pour maître. Je t'aime et t'embrasse de toute 
mon affection ! Ta tendre mère. 



I.yon, le i.j Jtiillft 1836. 

Voici, mon cher enfant, ton extrait de baptême, la béné- 
diction de ta mère, sa consolation dans ses peines les plus 
grav'es, son espoir dans cette vie et dans l'autre, et le pur 
lien de mon âme avec la tienne. Je te l'envoie pour une 
action qui te rapprochera de Dieu (i) qui t'a donné à moi 
et que je prie dans mon cœur, pour qu'en te sortant de 
l'adolescence, il te tienne par la main dans le sentier de 
l'honneur. Après cette prière, n'oublie jamais que je t'ai 
supplié et ordonné de venir te réfugier dans ton asile invio- 
lable, si jamais tu n'étais pas content de toi. J'aurai toujours 
plus d'indulgence que toi-même pour tes fautes, si tu en 
commettais. Souviens-toi ! 

Je suis brisée en ce moment d'une seconde maladie de ta 
sœur Inès, plus dangereuse que la première. Depuis trois 
jours, elle est hors de danger. Je partage encore une fois 
sa convalescence, car j'ai souffert avec elle et par elle ! Elle 
ne pouvait parler ni voir, pendant cinq jours ! Ce cher petit 
martyr me déchirait le cœur. 

J'aurais désiré un mot seulement sur le reçu de ma lettre 
par M. Prud'hon, et tu ne m'en parles pas, ni de ta ceinture, 
ni des six francs que j'y avais jf)ints, ni enfin de 187 francs 
dix sous joints à ma lettre ])(nir M. Froussard. Tout cela V 
a-t-il été remis à tenii)S et en totalité? Mon cher ange, il 
faut toujours tranquilliser sur les envois de quelque nature 

(1) I<a irt^cmiérc communion (II. V.), 



A SON FILS HIPPOLYTE 2G9 

qu'ils soient : ne l'oublie pas dans ta réponse. Tu trouveras 
ton extrait de baptême, il est chiffonné et jaune. C'est que 
ta bonne nourrice Fabvier, qui nous l'a apporté avec toi, 
l'avait mis dans son sein par une chaleur pareille à celle-ci, 
et que cette bonne grosse mère n'j- regardait pas de si près; 
l'essentiel est qu'il soit légal; ne va pas l'égarer! I^oin de 
Paris, ce serait encore mille entraves pour le ravoir. Je le 
confie à ton amitié pour moi. 

Tu me parais abattu dans ta dernière lettre, et fort 
mécontent de toi. Si tu n'as fait de mal à personne, tu peux 
déjà dormir en repos. La science est belle, utile même à la 
probité, puisqu'elle fait gagner honorablement sa vie, 
mais il ne faut pas entrer en désespoir et en mépris de soi- 
même aux moindres remontrances des autres ou de sa 
propre conscience. L,e courage te prendra au cœur, mon 
cher fils, dès que tu auras, comme nous, des devoirs chers 
et sérieux à remplir. Il s'agit présentement pour toi, mon 
ami, de ne pas jeter au vent tes belles heures d'étude qui 
ne se retrouvent plus, quand on est rentré dans le monde. 
Tu le regretterais amèrement et le regret ne conduit pas 
toujours au bonheur de réparer. 

Je t'aime et je t'embrasse avec la plus tendre sollicitude. 
Ton papa se porte bien. Écoute bien une chose, mon fils: 
nous ne faisons pas trop pour toi, tout pauvres que nous 
sommes ; nous faisons notre plus cher devoir, fais le tien : 
profite, étudie. Tout se retrouve et Dieu te bénira, connue 
ta première et ta meilleure amie. 



I.yon, le 25 Novembre 1836. 



Je l'avais pressenti, mon cher fils. J'ai eu le courage de te 
voir partir, parce que c'était un devoir à remplir. Le len- 



270 MARCELINE DESBORDES-VALMORE 

demain, j'étais au lit avec la fièvre parce que je suis trop 
faible pour ces luttes du cœur. Le monde les veut et j'obéis. 
Je voudrai toujours ce qui sera bon pour ton avenir. J'es- 
père que Dieu le fera pur, en raison des purs sacrifices 
que mon âme aura faits. Tes sœurs m'ont dit que tu avais 
désiré vivement rester encore jusqu'au dimanche qui a 
suivi ton départ. Pourquoi ne l'as-tu pas dit? J'aurais 
tout arrangé ])<)ur comj)léter ce vœu. Il ne faut jamais rien 
me cacher, entends-tu, ])arce que c'est moi qui en souffre, 
quand tu en es peut-être consolé. Juge donc ! Un bonheur 
que j'aurais pu te faire et que tu n'as pas eu, c'est presque 
un vol que tu m'as fait, pauvre enfant de mon cœur ! Je 
suis toujours confondue, quand l'un de vous me fait des 
mystères de cette nature. S'il ne dépendait pas de moi 
d'arranger le sort, au moins, nous nous en consolerions 
ensemble. Cette retenue ne vaut jamais rien. Dieu n'en veut 
pas avec ses enfants, lui, car il s'est réservé le droit et le 
pouvoir d'entrer à toute heure jusqu'au fond de leur cœur 
souvent fermé pour nous. Tu ne m'as pas dit, non plus, que 
tu n'avais pas assez d'argent puisque tu as emprunté celui 
de ta sœ'ur. Cette joie-là me revenait, cher enfant; je te l'ai | 
demandée avec tant d'instance ! 

La bonne Rosine est malade d'avoir vu, je crois, jouer 
^Ime Dorval dans Antony. Il est certain que c'est un talent 
mordant sur les nerfs, comme de l'eau-forte. vSa fille, qui lui 
ressemble si peu en dedans comme en dehors, a passé quatre 
jours calmes comme elle, avec moi et tes sœurs. C'est une 
belle et bonne nature d'enfant. 

Nous n'avons aucune nouvelle décisive de Paris. Je te 
tiendrai bien au courant de tout ce qui pourra semer un 
peu de joie dans tes devoirs bien remplis. Je me fie à toi 
présentement, jiour mettre à profit ce temps de précieuse 
solitude. Fais-moi de l'avenir, Hippolyte. Emplis tes poches 



A SOX FILS HIPPOLYTE 271 

pour ce beau voyage. Songe que je t'emprunterai souvent 
tes épargnes et que ton père y puisera de même son conten- 
tement le plus vif. Merci, pour lui et pour moi, des jours de 
douceur et de joie que tu viens de nous donner. Ces jours 
intimes en font supporter de graves et solitaires, 
i Merci aussi à l'accueil sans reproches du bon M. Frous- 
sard. On sent qu'il est père et qu'il ne fait jamais que sem- 
blant de gronder. 

Au revoir par lettre. Je laisse une grande place à tes sœurs 
qui veulent te parler. M. Prud'hon n'est pas encore de 
retour, et son père étant malade retardera sûrement encore 
son arrivée. Il demande après toi dans sa dernière lettre 
et croit que tu l'attends ici. Viens que je t'embrasse de toute 
la vive et tendre affection dont tu me fais vivre et t' aimer. 



I<yon, le 9 Décembre 1836. 

Je veux t'écrire depuis plusieurs jours, mon cher fils, 
je veux toujours t'écrire, mais tu sais comme mon temps 
est rempli : Inès un peu malade pour grandir et les soins de 
la maison, fort vide pourtant, et attristée de ton absence. 
La résignation a pris ta place, mon bon ange; et le travail, 
tu le sais, nous tient souvent lieu de bonheur. C'est 
bien ainsi qu'agit et que pense ton père; il a eu, depuis ton 
départ, des jours haletants de fatigue dont il est reposé par 
deux soirées de liberté et de solitude, au coin du feu. J'ai 
reçu une bonne et aimable lettre de M'"*^ Giraud-Milloz. 
Si tu la vois avant que je lui écrive, dis- lui tout ce que tu 
sais que je pense, et ma joie de la savoir heureuse par son 
fils. Je sais par toi, par toi, Hippolytc, (^uc ci-ln console de 
tout. 

Rien ue se décide à Paris. Je n'ose même faire aucune de- 



272 MARCELINE DËSBÔRDES-VALMORË 

niaiule relative à toi, dans la crainte que nous soyons forcés 
de t'emmener partout ailleurs. Tu penses bien que si nous 
allions, par exemple, en Belgique ou en Italie, ton père n'a 
pas plus que moi la volonté de te laisser si loin de ta famille- 
Tu \-iendrais avec nous, sois sûr. Ainsi, mets à profit ces 
longues heures d'hi\-er si propices aux travaux de l'esprit 
et de la mémoire. Dieu t'en tiendra compte, et moi ! si heu- 
reuse et si fière de chaque développement de ton intelli- 
gence sérieuse ! 

Achille ne s'est point fait remettre en pénitence et, pour 
nous le prouver, il vient souvent prendre et remplir comme 
il peut ta place à notre humble table. Ta place ! C'est 
impossible, elle est partout où je suis. 

J'ai fait, cette nuit, un beau rêve! Tu étais avec nous, 
et ton bon maître, M. Froussard, t'avait ramené lui-même. 
Il avait plein ses deux bras de belles blouses qu'il venait 
d'acheter pour tous ses enfants, et nous lui donnions une 
petite fête où il semblait heureux. Je l'ai été ainsi quelques 
moments, car je pouvais témoigner ma reconnaissance, 
encore si impuissante. Dis-lui mon rêve et qu'il retombe 
sur le berceau de son enfant. 

Je t'aime et je t'embrasse dans le passé et l'avenir, 
cher enfant ! n'ayant que des grâces à rendre à Dieu de 
m'avoir faite ta mère. Puisses-tu, de même, le remercier tou- 
jours de t'avoir fait mon fils. 



L,yon, 23 Janvier 1837. 

Je t'aime de m'écrire et de tout ce que tu m'écris, mon 
cher fils. vSi, de ton côté, tu recevais toutes les lettres que je 
t'adresse dans mon cœur durant le jour et souvent durant 
la nuit, tu ne pourrais guère te ressouvenir que nous ne 



A SON FILS HIPPOLYTE 273 

sommes pas tout à fait encore ensemble. Tu sais bien ce 
qui entrave ce besoin incessant de l'absence : quelquefois 
ma santé, plus souvent les sollicitudes de notre chère mai- 
son. ]Mais en descendant dans ta mémoire, en écoutant l'ave- 
nir, plein pour toi, j'espère, de tant de choses pures et 
heureuses, fais attention et tu entendras à chaque batte- 
ment de ta poitrine : « Mon fils ! mon fils ! je t'aime ! » Hélas ! 
n'est-ce pas aussi là ce que Dieu nous dit, mon petit ange? 
J'étends quelquefois les mains vers lui pour l'en remercier, 
car cette conviction me pénètre : n'en es- tu pas la preuve 
vivante? Je te défends, par tout l'empire que me donne 
sur toi ma tendresse, de laisser prendre à tes idées 
une direction triste. Il y aurait faiblesse; faiblesse, d'une 
part, cher fils, et, de l'autre, une... je ne peux me décider 
qu'avec peine à écrire ce mot : ingratitude. Elle n'est pas 
du tout dans ton organisation. Je veux (et je te conjure de 
le vouloir avec moi) que tu sois content, de ce contentement 
un peu sérieux de l'âme qui naît d'une bonne et pure cons- 
cience, et d'une foi profonde en Dieu ! Tu appartiens à 
Jésus-Christ par ton choix et ta volonté; crois, mon 
ange, qu'il te donnera toujours des forces pour les épreuves 
dont il honorera ton courage. Moi, vois-tu, je t'avoue en 
vérité que je l'adore et je te promets de te donner l'exemple 
de la résignation, quel que soit l'avenir qu'il va dérouler 
devant nous. 

Je te dirai relativement à cet incertain avenir ce que 
j'en apprendrai. Jusqu'ici nous savons seulement que 
le second Théâtre (français) à Paris ne sera guère en état 
d'ouvrir avant dix à douze mois, et il faudrait trouver 
jusque-là un engagement pour mettre à couvert ma chère 
famille, dès que nous saurons positivement quel che- 
min nous devons prendre. Le bulletin qui te concerue 
m'a causé une joie, celle de te savoir bien portant. 

35 



I 



274 MARCELINE DESBORDES- VALMORE 

C'est de la santé pour moi; tout le reste est de nature 
à soutenir les espérances de ton père et les miennes. Tu 
nous aimes assez pour les remplir. Il me fait ])ourtanl 
grande peine de voir que tu n'apprends plus l'allemand, 'l'u 
n'es pas assez maître de cette langue difficile pour l'aban- 
donner, avant de la posséder à fond. C'est une chose qui 
me préoccupe beaucoup, car c'est ainsi une étude en 
quelque sorte perdue. Si tu entres jamais dans une imprime- 
rie ou que cette langue soit une des conditions de ton 
admission à quelque place, quel regret ou quel travail 
nouveau pour n'avoir pas poursuivi celui commencé avec 
bonheur ! Je vais en écrire à ton bon maître : tu me diras, 
cher, si ma prière a pu avoir quelque succès. Tu m'écris 
avec beaucoup de précipitation et trop brièvement. Tu 
as donc vu l'aimable M""^ Milloz? Ne pas me parler de sa 
santé, c'est me dire, j'espère, qu'elle est toujours bonne? 
Je vais lui écrire. Ici, tout le monde t'aime, t'embrasse et se 
porte bien, Marius, M. Maffei et M. Berjon. M. Prud'hon, 
qui t'affectionne le plus, te serre la main en signe de Vau 
revoir. Nous t'envoyons un livre adressé pour toi par 
M. Henry Berthoud. J'y joins une part de boulions reçus 
au jour de l'an : tu les cro([ueras dans un moment d'en- 
fantillage. 

Au revoir, mon bon Hippolyte. Après t'avoir embrassé 
du fond de l'âme, je johis quelques lignes de tes sœurs 
qui demandent à se joindre à ma lettre et à mon cœur 
qui te cherche dans ce pauvre petit papier, destiné à réjouir 
un moment tes yeux. 

Je t'aime pour finir comme j'ai commencé, mon Hippo- 
lyte. 



A SON FILS IIIPPOLYTE 275 



lyyon, i8 Février 1837. 



Mon bon fils, tu as mis à me répondre, ou du moins 
entre tes deux dernières lettres, un intervalle qui m'a 
paru immense. Je sais qu'il te suffira de savoir qu'il m'a 
rendu triste pour m' écrire plus souvent. Heureuse, je ne 
pourrais continuer de l'être sans tes lettres qui sont le 
fond de ma vie; juge donc si, inquiète et troublée de l'avenir 
toujours muet et impénétrable, j'ai besoin de ta chère écri- 
ture ! C'est ma plus pure joie, entre lui et moi. Je suis très 
pressée de savoir si l'épidémie, qui couvre maintenant 
presque l'Europe, se fait ressentir à Grenoble. Ecris-moi 
sans retard sur ce point. Ton père a subi cette \-isite écra- 
sante et, bien qu'il ait joué et soit sorti depuis, il lui reste 
une grande faiblesse et une toux gênante. Line est, à son 
tour, retenue par cette maladie qui est générale mais 
promptement guérie. 

Tu ne pouvais en effet que m'affliger beaucoup en m'ap- 
prenant que tu as quitté le dessin. Témoignes-en mes vifs 
regrets à M. Sapey(i), en même temps que ma reconnaissance 
des soins qu'il t'a donnés dans cette étude que je considère 
comme si nécessaire à toute éducation. Je ne réclamerai 
pas pourtant, car il faut que M. Froussard ait de grandes 
raisons pour avoir pris ce parti... A quoi le destin n'cst-il 
pas utile? A tout. 

J'ai différé quelques jours à te répondre, mon cher enfant, 
par le besoin de t'apprendre quelque nouvelle heureuse ou 
positive sur notre desthiation prochaine, mais je ne retar- 
derai pas davantage à te dire que nous n'avons absolument 
rien de plus que quand tu es parti. Plusieurs espérances 

(i) M. Sapcy, sculpteur, ancieu tailleur de pierres, à <iui l'ou doit la 
fontaine monumentale de Chambéry, etc. (II. V.). 



270 MAncrXINE DESDOnDES-VALMOnE 

se sont croisées pour nous faire eu quelque sorte prendre 
haleine dans de si grandes inquiétudes. Je remercie Dieu 
de ce relais qui a ressemblé beaucoup à du bonheur et qui 
m'a sauvée, j'en suis sûre, de quelque maladie. 

II court le bruit que les théâtres ici sont menacés 

d'une faillite nouvelle. Nous tomberions alors dans de 
tristes extrémités, car je suis à peine quitte de toutes celles 
que M. I^ecomte m'a coûtées, et il faut partir bientôt. Je 
t'écris de tristes choses, n'est-ce pas? et j'aime encore 
mieux cela que le silence qui t'iucpiiéterait sur nous. Tu y 
trouveras, d'ailleurs, ce qui sera toujours au fond de mon 
cœur tant qu'il battra, Hippolyte : une tendresse crois- 
sante pour toi, augmentée jour par jour de la veille, et 
l'espoir en Dieu que je prie avec ton nom, mon fils, et 
enfin la résignation à ses volontés si elles sont rigoureuses. 
Profite bien du bonheur immense d'avoir des maîtres en 
ce moment; apprends tout ce que tu peux comprendre et 
retenir, car, vois-tu, l'indépendance n'est que là : bien savoir. 

Quand tu in\entes des vers, envoie-les-nous; il }■ en 
avait de jolis dans les derniers. 

Au revoir, bientôt! Cela fmit doucement une lettre 
même affligée. C'est moi, cette fois, qui t'embrasse seule 
pour tous ceux qui t'aiment et t'attendent. L<e message 
de Lyon sera, j'espère, plus complet la prochaine fois. 
M. Prud'hon n'est pas tout à fait malade et te serre la 
main. Ton père dit connue nuji : à revoir! \ 

Ta mère, 

M. V. 

Obtiens de ton bon maître M. Froussard, que je salue de ' 
mes plus tendres respects, la permission d'aller me rappeler 
au bon souvenir de M""^ Giraud que j'aime sans pouvoir 
lui écrire : je suis tuée de fatigue. 



I 



A SON FILS IIIPPOLYTE 277 

28 Février 1837. 

Ne pas m'écrire dans un pareil moment, c'est m'affliger 
dans ce qu'il y a de plus sensible au monde, l'inquiétude 
d'une mère; et la connaissance que j'ai de ton cœur pour 
moi ne fait que confirmer cette tourmentante idée qu'il 
faut que tu sois malade, à ton tour, de la maladie que je 
sais à Grenoble, pour me laisser ainsi les bras ouverts de ton 
côté, cher enfant, sans recevoir ce que je te demandais 
avec instance dans ma dernière lettre, une lettre ! 

Ton bon maître, toutefois, qui a quelque chose d'une 
mère dans sa paternité, me rassurerait en ce moment puis- 
que tu es auprès de lui, si je ne craignais que lui-même 
ne soit sous l'influence de l'épidémie qui fait tant souffrir 
et prosterne toutes les forces de l'homme. Ton papa est 
enfin bien guéri, ainsi que ta sœur, mais par les traitements 
les plus simples. 

Ecris-moi, je t'en conjure. M. Maffei, qui est là, te gronde 
en italien; moi, en mère, et ton père en ami, car il t'embrasse 
en même temps, avec moi qui serais trop heureuse si ce 
n'était si loin... 



Paris, 14 Avril 1837. 

Mon fils, mon cher enfant, je t'aime et je ne peux que 
te le prouver sans te le dire, car je cours pour t'arranger 
l'avenir que je demande à Dieu de ne pas séparer du nôtre. 
Je n'ai encore rien de sûr à t'apprendre. Le temps est 
affreux, mais l'accueil de ceux qui me reçoivent est bon, 
c'est l'essentiel. Dieu est là, connue sous le soleil. J'ai 



278 MARCELINE DESDORDES-VALMORE 

beaucoup souffert en te quittant (i). C'est un déchircnicut 
sans nom, et sans plainte, mou fils. Bon Hippolytc, tu le 
comprendras mieux, plus tard. N'emploie en ce moment ton 
intelligence qu'à bien finir tes études et à conserver ta 
santé qui m'est plus précieuse que la mienne. 

Ta mère bien tendre et dévouée, 

M. V. 

^lille souvenirs à ton maître et à M'"^ Milloz. 

Merci de m'avoir rassurée sur ton voyage. J'avais le 
cœur bien avide et bien serré ! Je te bénis, entends-tu (2)? 
Si ce n'était pas si loin ! 

Après que tu m'auras écrit, je t'expliquerai; toutes 
nos espérances tombées pour Paris se relèvent l'une après 
l'autre; mais je ne peux t'en parler ici, que pour t'égayer 
si tu souffres de la fièvre. Une idée riante fait du bien dans 
le cœur, et je voudrais remplir le tien de toutes les joies 
])ures de ce monde. 



Paris, 26 Mai 1837. 

Je suis tourmentée de ton silence, mon cher fils, car j'ai 
rêvé que tu étais malade. Je ne sais pas si c'est à l'agitation 
fiévreuse de notre transplantation que je dois ces rêves 
tristes, mais la nuit ne me console pas du jour. Ecris-moi 
souvent, si tu peux, afin que, de ton côté, du moins, mon 
cœur se repose dans la sécurité que ma tendresse pour toi 
demande à Dieu, comme la plus puissante consolation de 
tout le reste. 



(i) Nous venions (le quitter I.yoïi, eux jKjur l'aris, moi \h)ut Grenoble 
(H. V.). 

(2) Ce mot : « cntentls-tu », revient souvent, et me prouve que j'avais 
l'esprit distrait et le Cfi-ur endormi (II. V). 



A SON FILS IIIPPOLYTE 279 

Nous sommes toujours dans l'espoir plein de mirages 
qui nous a soutenus jusqu'ici. Ton bon père en éprouve 
une agitation ou un abattement qui m'afflige. C'est sur- 
tout à cause de lui, à qui l'inaction est impossible, que je 
souffre de cette longue incertitude. Paris est un lieu d'é- 
blouissements et d'accueils flatteurs, et de fatigues acca- 
blantes par leur inutilité. Mais la Providence fera sortir 
quelque lumière simple et vraie, pour nous guider où elle 
veut que nous allions. ly' essentiel est que nous ne quittions 
plus Paris pour nos ruineux pèlerinages, et pour y fonder 
ton avenir dans le nôtre. 

Quand tu m'écriras, fais ta lettre plus longue. Parle-moi 
de ton bon maître et présente-lui mes plus affectueux sou- 
venirs. Je ne peux me décider à lui écrire avant que notre 
position soit appuyée, car il est difficile d'exprimer cette 
vie au jour le jour que nous passons ici, appartenant au 
hasard et sans travail réglé, bien qu'écrasés de fatigue. 
Ivine est im peu malade aussi, mais je crois que c'est d'être 
trop assidue aux écritures, sans sortir, et dans un apparte- 
ment trop bas. Je vais la conduire chez ta tante où je suis 
toujours attendue pour être la marraine d'un enfant qui 
se nomme comme toi ; j 'y serais depuis longtemps si je voyais 
un peu clair dans nos démarches commencées. 

Je t'embrasse avec mon cœur, petit ange, et je t'aime 
de toutes mes tendres et tristes facultés. Si ton papa obtient 
sa nomination promise à l'Odéon, ce ne sera qu'en sep- 
tembre, juste pour te ravoir au milieu de nous: tous les 
bonheurs ensemble pour ta bonne et première amie, mon fils. 

Ta mère, 

M. V. 

Ton père t'embrasse pour moi et te conjure d'avoir 
bon courage. Vois- tu la charmante M""^ Giraud-Milloz? 



280 MARCBLINE DESBORDES-VALMORE 

Lis-lui ma lettre, car elle peut voir jusqu'au fond de mon 
âme. 



Paris, 22 Juillet 1837. 

Je laisse plus à ta raison qu'à mes conseils, mon fils, à 
t'éclairer sur le véritable but de tes études et de ton 
zèle. Un homme bien élevé est tout, dans le monde : un 
homme négligé et qui sait mal ce qu'il a appris, n'est rien. 
J'ai ma confiance entière, non seulement dans ton intelli- 
gence qui est suffisante à tout comprendre, mais encore 
dans ton amitié pour ton père. L'idée de le rendre heureux, 
lui que le sort bouleverse et torture depuis quel(|ue temps, 
te donnera le courage qu'il faut, en effet, pour se livrer 
corps et âme à des études dont quelques parties sont si 
arides pour ton âge. Nous avons reçu, en même temps que 
la tienne, une lettre si parfaite de M. PVoussard et remplie 
])()ur toi de si bons sentiments que je la regarde comme 
un témoignage de l'estime qu'il a déjà pour ton carac- 
tère. Tu liras, un jour, cette lettre qui vient d'a})porter 
tant de consolation à ton père et à moi. Tu verras alors seu- 
lement peut-être, cher enfant, quelle âme est renfermée 
chez ton maître et tout ce que nous lui devons de 
reconnaissance, pour l'attachement profond qu'il te 
porte. 

Je voudrais joindre à cette douce assurance celle d'un 
meilleur sort pour ton ])èrc et nous tous, mais nous sonunes 
ballottés par la plus longue et la plus fiévreuse indécision. 
Rendus à nous-mêmes depuis que M"ic Branchu est reti- 
rée à Orléans, nous voilà forcés de nous loger avx'c la 
plus stricte économie, en attendant l'emploi promis à ton 
père et retardé par mille incidents troj» Itjugs à te raconter. 



A SON FILS HIPPOLYTE 281 

Que n'as-tu pu obtenir ton diplôme (i), cette année ! 
Toutes ces incertitudes n'existeraient pas et tu entrerais 
ici dans quelque voie d'avenir. Mais n'y pensons que pour 
dans un an, avec l'espoir qu'alors tout sera réparé, et nous 
tous réunis. 



I,yon, 8 Août 1837. 

Iv'idée que tu es moins heureux en ce moment que les 
années précédentes, mon Hippolyte, me suit et me pèse 
partout où je suis. J'avais cru, durant ces mois de fatigue, 
de toutes sortes de travaux, de soins, d'insomnie et d'in- 
quiétude, comme de maladie grave, qu'ime récompense 
charmante m'attendait, accordée par la bonté de Dieu, 
et que c'était toi qui me l'apporterais. Juge si je pleure au 
fond de moi-même, de m'en voir privée par toi. J'ai écrit 
à M. Prud'hon; je lui ai confié mes peines et je l'ai prié 
de m'en consoler. Nous verrons comment il s'y prendra, 
et s'il comprend bien le cœur d'une mère, de ta mère ! 
Mon cher enfant, il sait depuis si longtemps que je donne- 
rais de ma vie pour t'épargner quelque tristesse dans la 
tienne, à toi, qui m'a rendue toujours heureuse ! Je ne te 
cache pas qu'en me faisant de la peine, ton aveu plein de 
loyauté a déjà mis du baume sur la blessure, et que mon 
âme t'embrasse pour te remercier d'avoir choisi le sacri- 
fice au lieu du mensonge : je t'aime. 

Présente à ton bon maître mes plus tendres salutations. 
Dis-lui que j'ai remis à M. Proudhon le bonheur de te con- 
soler, s'il en a le pouvoir, de ce chagrin que je partage 



(i) De bacliclicr <?s lettres (II. V.). 

36 



282 MARCELINE DESBORDES-VALMOUE 

avec toi. Dieu te le rendra déjà plus léger par le senti- 
ment d'avoir eu du courage et de la sincérité. 

Je serre ta main et ta bonne conscience contre moi- 
même. 



I^yon, II Juillet 1838. 

Mon fils ! bonjour ! Je n'ai pu te dire une j^artie de tout 
ce que j'avais dans l'âme. Que Dieu et ton cœur te l'ap- 
prennent ! 

Notre voyage a été superbe, de soleil et de promptitude; 
mes réveils, quand j'ai dormi, d'une douleur profonde. 
Mais nous marchons déjà pourtant à une réunion. Je te 
conjure de nous la rendre heureuse, récompense d'un 
déchirement sans nom. 

Tes sœurs, ton père t'embrassent et t'aiment et te 
tendent les bras. Nous sommes chez le docteur (i), nous 
partons, je crois, demain. 

Va, quand ton devoir le permettra, chez M. Dumas, le 
bon Hilaire (2), M. Bayard (3). Enfin, va où ton cœur 
sait que l'on nous aime. Ton sort te place sous une douce 
et parfaite influence. Ainsi, au revoir. Je t'aime connue ta 
meilleure amie, et c'est moi, ta mère. 



I 



(i) lyC docteur Vinaj', à I^yon (II. V). 

(2) Hilaire I^edru, le peintre de Douai (II. V). 

(3) VaudeviUislc (II. V.). 



A SON FILS HIPPOLYTE 283 

Milan, 20 Juillet 1838. 

Viens encore à moi, mon fils ! viens, que je te doive à toi 
seul le courage que tu (r) me fais perdre par moments, de 
me soumettre à un voyage si étrange. C'est un rêve errant 
et triste, où toutes les habitudes brisées font place à un 
étonnement stupide. Personne ne nous entend, nous n'en- 
tendons personne; nous sommes logés comme des soldats 
en garnison, harassés de fatigue et d'un ennui rongeur 
que nous tâchons de surmonter en allant voir partout de 
belles et merveilleuses églises. Nous avons été arrêtés 
quatre jours complets à Lyon, par l'impossibilité de trouver 
des places, et la même cause nous a retenus deux jours à 
Turin par une chaleur si étouffante qu'elle nous force, à 
chaque instant, de dormir. Je ne vois rien à admirer, sans te 
regretter davantage et sans avoir besoin de surmonter mon 
cœur qui se soulève contre cet arrêt si imprévu qui me prive 
de toi, cher compagnon de ma vie. Ton père travaille dès 
sept heures du matin. Il t'embrasse par moi, qui t'aime et 
te le dirai le plus possible. 

Inès se porte bien et t'embrasse. 



Milan, le 12 Septembre 1838. 

Mon bon et cher enfant, je t'ai écrit par :\I'"c de Simonis 
très dernièrement, mais je ne peux me décider à laisser 
échapper une occasion sans lui confier pour toi mes tendres 

(i) Partant pour l'Italie avec mon père (et mes sœurs qu'elle ne voulait 
ou ne pouvait confier à personne), elle me laissait seul à Paris sous la 
protection d'un parent. Je devais travailler diez un maître et me pré- 
parer pour l'ICcole Centrale des Arts et Métiers (II. V.). 



284 MARCELINE DESBORDES-VALMORE 

vœux et tout ce qu'une lettre à la hâte peut contenir de 
mon âme, bien triste sans toi, Hippolyte, bien étonnée 
encore de l'événement rapide qui vient de séparer notre 
existence de la tienne. Cela est donc vrai? Puisses-tu, 
mon bon ange, en souffrir moins que nous ! Je ne voudrais 
pas, pour tout au monde, te sentir loin de moi, dans la cons- 
ternation d'où je ne peux sortir. Je demande à Dieu, et je 
le bénis, qu'il te donne en mon absence l'affection de tous 
ceux que j'aime. Cette idée mêle au moins de l'attendrisse- 
ment à une tristesse... 



9 Septembre 1840. 

Mon fils, je reste un jour de plus loin de toi, et je ne parti- 
rai donc de Chantilly (i) qu'aprcs-demain matin, il sep- 
tembre, pour arriver vers midi. Ne prends aucune inquié- 
tude de ce retard, cher enfant. Je ne suis retenue que par 
l'obligeance de M"*-' Julienne (2) qui regrette beaucoup de 
ne pas t'avoir vu arriver avec nous. Tu n'as nulle idée de 
la beauté merveilleuse de Chantilly. C'est le mélange 
pompeux et doux de l'art et de la nature. Je t'en parlerai, 
mais je ne me consolerai pas que tu ne l'aies pas vu avec 
moi. Je t'aime et t'embrasse, mon bon fils, avec la ten- 
dresse qui ne me quitte pas pour toi, chère image de ton 
père ! 

lyis Florita, c'est très bien selon moi. 

A revoir, mon ami. Ne t'inquiète pas pour mon retour. 

Ta mère et ta première amie, M. V. 



(i) De chez M'"- Miirs (II. V.). 

(2) Daine de compagnie de M"" Mars (II. V.). 



A SON FILS IIIPPOLYTE 285 

Mercredi soir. 

Dieu ! que le temps est beau et que le ooleil est, ici, bien plus 
grand qu'à Paris ! J'attends, ce soir, les étoiles si belles à 
regarder, avec toi ! Inès t'embrasse, enchantée. 



I<yon, mercredi 21 Octobre 1840. 

...Hier, mardi, 20 octobre, ton père a reçu ta lettre 
et le dessin (i) qu'elle contenait, mon cher fils. Il t'en remer- 
cie et partage ton adoration pour IMichel-Ange. Que ce 
monde renferme de bonheurs, quand on possède en soi le 
sens le plus humble et le plus grand tout ensemble, l'ad- 
miration ! Il console toutes les misères et donne des ailes 
à la pauvreté qui s'élève, ainsi, au-dessus du riche dédai- 
gneux. 

...Il fait toujours ici un temps affreux, mais je travaille 
beaucoup aux habits du nouvel emploi de ton père, en 
faisant des vœux pour qu'il le quitte au printemps et 
obtienne toujours la place rêvée qui le ramènerait à Paris. 
Je ne l'attends plus que de la bonté de la Vierge, qui a 
déjà tant fait pour moi ! Je t'aime, mon bon Hippolyte, 
et te renouvelle la recommandation de soigner ta santé du 
corps et de l'âme. Dis cela à tes sœurs qui prennent en ce 
moment bien de la fatigue. 

(i) C'était alors au dessin que je consacrais et perdais mon temps (H. V.). 



286 MARCEt.INE DESBORDES-VALMORi: 






Paris, le 13 Septembre 1843. 

^lon cher fils, ta lettre m'a fait le bien que tu veux me 
faire. Elle est venue au milieu de peines accablantes et de 
fatigues extrêmes. J'ai tant de soucis, quêta chère petite 
chambre n'est pas arrangée. L'argent me manque entière- 
ment pour faire revenir avec toi ma chère Inès (i) et, de 
plus, je n'ai pas de lit pour cette petite mignonne, puisque 
ton oncle y couche. Il faut donc que je sorte delà, connue 
je ])ourrai, et que ma fille attende courageusement que je 
sorte de mes embarras étouffants. 

Ton liseron m'a jeté deux fleurs douces, comme tes yeux. 
Ah ! que j'en ai besoin ! 

Qu'Inès m'écrive un peu, car elle ne m'écrit que bonjour, 
bien qu'une feuille de plus ne coûte pas davantage par la 
poste. Embrasse-la cent fois; tu sais si je l'aime. 

L'oratorio (2) que j'ai livré ne m'est ])as payé. Ce passage 
est affreux, mon enfant, et ce n'est que pour faire prendre 
patience à Inès que je vous en ])arlc, car je voudrais vous 
épargner le chagrin de me savoir aux prises avec un des 
moments les plus difficiles de ma vie. 



Taris, 29 Août 1850. 

A t(;i, le plus tendre bonjour de mon cœur, cher bien-aimé ! 
Il passe en ce moment par un des rares filets de soleil que 
j'aie vus, depuis mon arrivée. Rouen ou pluie, c'est presque 
le même nom. 



(i) Alors en vacances à Charleval, i)ar l'Ieury-des-Andelles, chez Ri- 
chard, filateur, gendre d'Ivu«énie Drapier (II. V.). 
(2) Paroles commandées jiar l'éditeur (II. V). 



A SON FILS HIPPOLYTE 287 

Ta lettre a été pour moi une vraie lumière dans les impres- 
sions tristes qui me pressent le cœur. Je t'aime et te remer- 
cie de m'avoir tenu parole. Du reste, si je n'avais rien reçu, 
j'aurais compris que rien n'était arrivé de nouveau. Cette 
marche que prend un incident qui m'a beaucoup émue, 
est celle que je demandais à Dieu. ]\Ia foi dans sa bonté, 
et dans l'idée qu'il veille sur toi, simplifie la prière qui va 
sans cesse de mon cœur à lui, pour toi. Vois-tu, mon bon 
ange, ce n'est pas telle ou telle chose que je lui demande, 
c'est ce qu'il daignera juger le meilleur pour ton sort, c'est 
qu'il éclaire les esprits sur la loyauté de ton caractère et 
qu'il fonde toutes les malveillances à la sérénité bienveil- 
lante de ton âme. Jusqu'ici, Dieu m'a exaucée. Va ! je le 
serai toujours. De meilleures prières encore que les iniennes 
vivent dans le ciel, pour mon enfant. I^aisse aller le cours 
providentiel des choses. J'ai beaucoup d'espoir dans 
M. Jourdain (i) ; ce qu'il t'a dit répond à tous mes vœux 
pour le présent, et ton devoir est toujours près de lui. 

Je ne relève pas tout ce que tu m'as dit de bon, comme 
toi-même. Je n'en ai pas le temps; mais je respire, donc 
je t'aime et te parle et te réponds. Trouve ce qu'il y a de 
plus vrai, de plus tendre, de plus dévoué et de plus aimable, 
dans la femme que mon amour te soiihaite, et tu n'obtien- 
dras en elle que ce que tu mérites. C'est la lumière et non 
l'aveuglement d'une mère qui te le dit. 

Je ne peux me résoudre à te peindre la tristesse de ce 
lit(2) auprès duquel je t'écris.Tu ne le devines que trop ! N'as- 
tu pas vu, pour t'en ressouvenir toujours! (3)... Assez 
donc sur ta pauvre marraine. Le mouvement de la maison, 



(i) M. Charles Jourdain, de l'Institut, alors secrétaire général au Jliuis- 
tère de l'Instruction Publique (H.V.). 

(2) De ma tante Eugénie Drapier, morte en septembre 1850 (H V.). 

(3) tA mort d'Inès, le 4 décembre 1846 (H.V.). 



288 MARCELINE DESBORDES-VALMOUE 

l'habitude des autres de la voir languir, quelques courses 
extérieures et le coutciiteineut sérieux d'être venue où je 
devais venir, me soutiennent au milieu de tant d'émotions 
douloureuses. Je suis convaincue plus que jamais qu'il y a 
une étrange correspondance du ciel à la terre et beaucoup 
de soutiens invisibles, qui nous empêchent de tomber, dans 
nos devoirs les plus difficiles. 

Ton cher petit père m'a écrit une bonne lettre pleine de 
toi. Je finis la mienne par la certitude de vous revoir 
tous deux samedi, et de dîner avec vous, les chers pains de 
mon cœur. 

Ta mère, 

M. V. 



Saint-Denis-d'Anjou, 29 Octobre 1852. 

Tu vois que c'est à peine à toi que j'écris, mon cher bien ! 
A force d'être avec toi par la pensée, je me figure que tu 
m'entends, et je t'avoue qu'il en est de même de la situation 
où je suppose ton cœur. Quand même je ne t'écrirais pas, 
je t'écouterais et je dirais oui ou non. Je ne serais inquiète 
que des événements. 

Demain ou après, nous partons; mais il y a ici un flot- 
tant, une indécision, un sommeil d'action qui laisse régner 
le hasard en maître. Je m'abaisse et m'élève sur cette vague, 
puisque j'ai au fond la certitude qu'elle me pousse vers la 
puissante attraction de mon cœur. Je laisse ici, avec les 
bénédictions des jours heureux que j'y ai trouvés, les vœux 
très ardents de t'y voir, l'an prochain, avec ton bon père. 
Il y a beaucoup de silence et d'air pur à y respirer, car on 
peut s'y croire à mille lieues de Paris. Je t'en raconterai 
tout ce qui est racontable et mes paroles, alors, n'auront 



A SON FILS IlIPPOLYTK iJSO 

heureuseiueut pas besoin de plume. Chez le premier 
légiste de l'endroit et l'inspectrice des grands pensionnats 
de France, on ne trouve ni plumes ni papier possibles. 
Juges-en. Je t'écris avec des petits morceaux de bois ou un 
vieux crayon trempé dans l'encre — l'encre, qui est toujours 
dans la chambre où quelqu'un est occupé à dormir. C'est 
te dire qu'on laisse à l'imagination son vol par-dessus les 
toits, et c'est ainsi que je vous atteins cent et cent fois par 
jour, quand j'ai souri ou pleuré de l'inexplicable santé de 
notre bien-aimée Ondine. 

Je ne crois pas t'avoir parlé de ton rêve visiteur, plein de 
grâce, de flamme et de pudeur. Je n'}' trouve à redire que le 
mot vêtement, deux fois répété. Dans ces coupes finement 
ciselées, il ne faut pas qu'un trait se redise, le cœur seul a 
droit de sinuer autour. 

Enfin, j'ai du papier ! 

Tu vois que ta charmante lettre vient d'entrer à propos, 
pour que je puisse continuer à t' écrire. Je t'embrasse mille 
fois, pour tout ce que tu penses de tendre et de bon pour ta 
mère. Ondine est toute pénétrée d'émotion vivante. Enfin, 
elle aime, elle croit, ^anglais lira sa part, en revenant tout 
à l'heure du collège d'Anne (i), et si la pluie, qui tombe à 
clochettes (2), ne se change pas demain en torrents, nous 
partirons de ce camp presque arabe à petites journées (ce 
qui rend indécis le jour et l'heure de l'arrivée), laissant der- 
rière nous toutes nos gazelles dont les cornes sont devenues 
trop pointues et qui ont dévoré tous nos cachemires, ainsi 
que les pans de chemise de Ivanglais, sa tabatière, une plai- 
doirie éloquente et nos manchettes de guipure. Shiffah reste 
avec Daphné et Chloris, les deux tortues cachées dans les 



(i) Le petit séminaire de Précigné (Sarthe) (H. V). 

(2) Exprissioîi flamande : à faire des cloclies ou bulles d'eau (H. V'.). 

37 



"JilU MAHCEr.IM: DESBORDKS-VALMORE 

salades du jardin. M. le curé a lironiis de tenir l'œil ouvert 
sur ces habitants de Saint-Denis-d'Anjou. On n'imagine 
l)as la réputation de richesse que ces petites bêtes donnent 
à Langlais. Tous les pauvres des villages voisins s'envoient 
chanter à la grille : 

Bonjour, inaîUe ! U<}s bon maître ! 
Donnez-nous ù déjeuner (i) 

Plusieurs fermières gênées sont même venues le prier 
de payer leur ferme avant de partir. 

Je te demande de ne dire encore qu'à ton père, en l'em- 
brassant, que je suis entre vous deux presque en même 
temps que ma lettre. 

Nous sommes dévorées de curiosité sur Lima. Quelle est 
cette nouvelle étoile dans ta nuit, mon cher vSaadi? I^es 
Pardo étant loin, nous ne savons plus à qui tu viens de jeter 
ton ghazel. Dis donc vite, afin que je l'aime enfin (2). 

Je t'aime, toi, ton père, comme, oh ! bien plus que 
ma propre vie. 
Ta mère, 

M. V. 



(i) Chanson populaire llainuiide. 

(2) Une lyiniénienne? Je ne saurais plus dire la<|uelle (II. V.). 



( 



A ONDINE, SA FILLE*'^ 

c§c» cifo <::§o 

1834. 

Viens que je t'embrasse, ma bonne Ondine. Je suis triste 
sans toi et ta sœur; mais tu sais, mon cher ange, où je puise 
tout mon courage et toutes mes résignations. J'y trouve 
aussi tant d'espoir, ma fille ! Notre acacia se porte très bien. 

Paméla te dit mille choses tendres. Elle est bonne jus- 
qu'au cœur, cette pauvre Paméla, et je voudrais pouvoir 
la consoler même de ses peines imaginaires, car, si l'on n'y 
prend garde, elles deviennent tristes comme des réalités. 

Amuse-toi, petite chère, de tous les innocents plaisirs que 
Dieu sème autour de toi. Ta santé, qui m'est si nécessaire 
pour vivre, se trouvera longtemps bien de cette vacance qui 
calme aussi ton âme de toutes nos secousses morales. Je 
voudrais t'entourer de bonheur, Ondine, et je sens qu'il est 
pour toi, comme pour moi, dans un grand calme et l'exercice 
régulier de nos chers devoirs. Je t'aime, entends-tu, mon 
petit ange? et je te charge de dire pour moi les mêmes ten- 
dres paroles au cœur d'Inès que j'embrasse de toute mon 
affection. 



(i) Née à I<yon, le 2 novembre 1821; luarice ;\ Jactiucs I^uiRlais, le 
16 janvier 1851; morte à Passy, le 12 février 1853. — I^es lettres de .^ 
luére, classées par Hippolyte Valmore au tome IV de ses manuscrits, 
vont de la page 279 à la page 383. 



292 maucklinl: deshohuls-vai.more 

I^j'oti, le 30 Septembre 1830 (i). 

J'ai reçu à trois jours de distance tes deux lettres, ma 
bonne fille; mais toutes deux reçues connue je te recevrais, 
chère enfant ! Voilà ! ce que je craignais arrive : tu es malade. 
Tu auras pris quelque froid, et l'émotion de ton départ te 
fait mal. 

Tu aurais une bonne inspiration de m'écrire encore, avant 
mon départ fixé au 6. Mon cœur, partagé en sens contraire 
de ce qu'il était à Paris, n'en est pas plus calme. I^e déchi- 
rement est égal des deux côtés. vSans vous, je ne fais que 
semblant de vivre et, si je prends le temps de m'asseoir à 
penser, les pleurs me gagnent. Je te répète cependant 
toujours : « Veux-tu bien ne pas pleurer ! » C'est que je 
sais bien ce qui en résulte, va, mon cher enfant. Ivvite à 
coup sûr ce que je te dis d'éviter. Je crois que tu as travaillé 
trop tôt. Hélas ! je ne sais que croire quand je te sens 
malade. Une douce providence veille au moins sur toi. 
Léonie (2), vois-tu, est un peu de la Vierge à qui mon cœur 
t'a confiée. Dis-lui bien qu'elle ne ris({ue rien de m'aimer; 
je suis bien riche en tendresse p(jur elle. 

Inès, que j'embrasse tendrement, Inès qui ne m'a pas 
écrit, à ma surprise et consternation, doit s'attendre 
pourtant à ouvrir, non pas ses bras, mais deux doigts pour 
recevoir une poupée azuline (3) habillée et envoyée par 
MHe Neresta Jars. 

Si tu aimes le D"" De.ssaix (4), tu t'adresses bien: il ne 



(i) A Paris, elle était avec ses enfants sans sou nuiri; à I,yon, avec son 
mari sans ses enfants (II. V). 

(2) IA)nie d'Iirville, sa maîtresse de pension (H. V.). 

(3) Azulma était le nom de la sœur de M"« Neresta (H. V.). 

(4) De Tlionon (Savoie), jjére du {général de ce nom. Il voulait marier 
Ondine (H. V). 



A ONDINE, SA FILLE 293 

parle et ne rêve que de toi. vSa préoccupation, c'est ton 
avenir et ton bonheur. 

Ton père s'est décidé, avec d'horribles tiraillements, à 
passer deux heures à la soirée musicale de M'"^ Montgolfier. 
Excepté de nous faire saisir par la gendarmerie, elle a tout 
employé pour y amener ton père, mort ou vif. Je ne l'ai vu 
de ma vie si irrité ni si malheureux. Pour moi, j'aurais 
voulu être à Roanne (i), j'aurais moins souffert que ce 
soir-là. M. Prud'hon a valsé comme un perdu, et M™^ P... a 
dansé comme M^^^ Noblet (2). Rosine, Marius, tout s'élevait 
dans les cieux. Nous, alors, nous étions déjà couchés, au 
bruit des torrents d'eau qui ne cessent de tomber tous les 
jours. 

...Il y a peu de choses dans le monde qui se fassent 
comme elles devraient être faites. C'est trop bien ou pas 
assez. M. Dessaix se charge des trop bien. Il est vrai qu'il 
reste ainsi bien pauvre. Que Dieu l'en récompense ! 

Je suis ici troublée par des visites bien ennuyeuses (3), et 
je perds tout le temps qui devrait n'appartenir qu'à 
votre cher papa. Je suis, de plus, endormie de tous les 
membres, malgré les courses courageuses que j'entreprends 
avec M"^6 N... qui ne me quitte plus et qui marche à 
reculons. 

J'ai été porter mon cœur à Notre-Dame-de-Fourvières; 
c'est dire à mes trois aimés qu'ils ont là des vœux fer- 
vents pour leur riche avenir. 

Au revoir, tous mes anges : aimez-moi, attendez-moi; 
dites à lyéonie que je m'attriste de l'ax-oir vue si peu en 



(i) Prison (H. V.). 

(2) Danseuse célèbre du Grand Opcra. 

(3) I^a plaie des gens qui écrivent. Sa siinté en souffrait, elle n'osait 
fenner sa porte à qui avait monté 5 étages jwur la voir : t'était une des 
fcr.ncs de sa charité (II. V). 



294 MARCELINE DESBORDES-VAI.MOUK 

rcm1)rass.int coinnie vdiis savez que je l'aiiiic, au milieu de 
vous, mes plus profonds amours. 

Hélas ! mes enfants, (jue \'()us me nuuupuv, ! 



Paris, le 21 Juillet 1840. 

...Que je t'aime de tout ce que tu as ressenti et demandé 
dans l'église Notre-Dame ! Dis donc, petite ! que la vie 
serait belle et facile si elle coulait à travers ces pures im- 
pressions ! Va ! n'importe, nous tâcherons de ne pas te 
l'alourdir par trop de soins matériels; car le lîesoin de 
ton bonheur m'étouffe, mon bon ange ! 

Parlons peu et parlons bien, cher enfant . A quand met-on, 
ou à peu près, l'époque de ton retour? Car, ma chère Héloïse 
ne consulte que son désir de te faire du l)ien, et peut-être 
que l'arrivée de Jules rend le nid bien étroit pour tant de 
monde? A cet égard, je la laisse maîtresse absolue de la 
décision, car ta santé ne sera que meilleure plus tu oublieras 
qu'il y a des cours et des compositions dans le monde des 
pinceaux et des écritoires. Fais-toi là, ou, du moins, profite 
d'une seconde enfance ])ermise. Tu sais l)ien que c'est 
toujours ce qui est le i)lus agréable à Dieu. Je le prie pour 
qu'il éloigne de toi tout ce qui pourrait te faire souffrir, 
car je suis pleine de ressentiment contre tout ce qui aurait 
la volonté et le pouvoir de te nuire. Tout ce qui t'aime et te 
protège et t'honore vraiment, m'est si cher ! Car sais-tu que 
ce qu'il y a de plus saint et sacré sur la terre, c'est une 
jeune fille ])ure? Que sont toutes les infortunes quand on a 
l'innocence ! Va, sois fière. Il n'y a pas d'orgueil plus légi- 
time. Celui-là, Dieu lui-même te le commande, et il doit te 
mettre à l'abri du trouble et de la tristesse. 

Jusqu'ici nos amis n'ont rien pu pour nous; il est sûr 



A ONDINK, SA FILLE 295 

que dans cette grande déception personne n'est coupable, 
et quand tout est pur, les larmes n'ont rien d'amer. Enfin, 
le dénouement de tout ceci est écrit plus haut que les minis- 
tères et tous les registres de ce monde. Je me sens souvent 
bien riche, quand je tends les bras à mes chers trésors. 
Songe à l'amour profond que j'ai pour toi et prends soin 
de ma vie dans la tienne. 

Je vais tous les jours dans ta petite chambre, voir ton 
lit, ta chaise, ton petit secrétaire 



10 Septembre 1840. 

S'il ne tenait qu'à moi, chère aimée, tu aurais des lettres 
comme s'il en pleuvait. Je me ferais ainsi connaître à toi 
jour par jour, mieux peut-être que tu ne l'as fait encore; 
car tu me verrais toute au-dedans, et l'avenir irait entre 
nous comme une grioloire (i). Mais les volontés et les meil- 
leurs élans du cœur sont entravés par d'autres devoirs 
aussi. Tâche donc, mon enfant, de puiser dans ta mémoire 
quand je n'arrive pas pour te redire ma tendresse qui est 
de tous les instants de ma vie. Je me suis fait un doux 
oreiller de ta bonne santé pour appuyer un peu mes autres 
douleurs. Celle-là me tenait l'âme dans une transe inouïe. 
Tu vois, chère lyine, que le repos est très salutaire, et tu 
n'oublieras pas cette leçon, n'est-ce pas? Tu m'as rêvée 
froide!... Grand Dieu! Qu'allais-tu faire dans cette mau- 
dite galère? Ma froideur est un de tes rêves les plus doulou- 
reux pour moi; elle n'a jamais été qu'une tristesse renfermée, 
quand je te voyais moins ange qu'à l'ordinaire; quand tu 
oublies trop, par exemple, que tu es sur la terre et que 

(i) Glissoire, eu wallon. 



:2'.>0 MAUCELINe dusbordes-valmouk 

tu laisses traîner tes ailes sans te soumettre aux réalités de 
ce monde. Sois sûre, du reste, ([u'un ])eu à la fois, elles sont 
moins rigides, et que les observer de l)onnc grâce est une 
partie de notre bonheur. 

J'espère que tu n'auras ])as eu ])eur des récits ([ue l'on 
vous aura faits sur Paris. Le mouvement a été grand. I/i 
force armée a pris une telle attitude répressive que nul 
moyen de résistance n'est demeuré aux pauvres soulevés. 
Hier, c'était orageux et terrible; aujourd'hui, tout s'est 
aplani. Les canons sont installés le long des boulevards où 
l'on circule, où l'on dîne, où l'on chante, comme si tout le 
monde était parfaitement content. 

M. Sainte-Beuve a fait imprimer La Cloche dans la 
Revue de Paris. Je suis toujours dans un dénûment qui me 
prive du bonheur d'aller voir ton père et de te reprendre 
en revenant. Ainsi, conjure M"^<^ Sandeur de te faire revenir 
pour une occasion choisie, à moins que tu ne veuilles reve- 
nir avec elle, ce dont je te laisse maîtresse. Je m'en remets 
à ta prudence tout éveillée ; tu dois comprendre de plus que 
je languis de ne pas te voir; mais ta santé, ton penchant, 
ton repos, voilà ce qui importe au mien. Fais donc ta vo- 
lonté et celle de M^^^ Sandeur. 

M. Delacroix a permis à ton frère de me dire qu'il est 
content de lui (i). Hippolyte en est grandi de joie. Moi, 
je ne fais plus ici que t'embrasser, car je suis un peu aba- 
sourdie de l'émeute d'hier et de plusieurs nuits sans som- 
meil. Mais je t'aime, oh ! que je t'aime ! Ne sois jamais 
seule, entends-tu?... 



(i) « Ce jour-là !... », ajoute en note Hippolyte Valinorc, alors éhVc à 
l'atelier d'Eugène Dekicxoix. 



A ONDINli, SA MLLE 297 



1841. 



Les Rêves d'artiste sont bien avancés, mais interrompus à 
chaque instant. Dans ce moment surtout, comme à trois 
autres époques, je suis absorbée en toi. Je te rêve, je te 
parle, j'appelle tout le monde Ondine. Je pleure de joie, je 
prie la Vierge, je vais voir ton lilas pour lui en dédier des 
feuilles. lya clématite repousse, à mon grand étonne- 
ment. Un autre étonnement, c'est de ne pas recevoir la 
réponse claire et précise d'Edouard que je lui ai demandée 
expressément. Quelle lenteur ! Amélie est enceinte (i) et 
va bien. Elle te veut un peu à la campagne. vSes parents 
et elle, nous ont pris dans une grande affection. Emile 
ne veut plus être avocat; il est décidément auteur. Son 
père grogne et sa mère est enchantée. M. Déroulède est 
bon, comme le pain. 

Iv'Odéon est en grande veine de succès. Il y a, entre 
autres, la tragédie d'un jeune homme de vingt ans (2) qui 
met tout Paris en émotion. On dit que c'est Chénier et Cor- 
neille, tout ensemble. 

I\Ia bonne et bien-aimée Ondine, ma fille, quand je te 
ressaisirai, voudrai- je ôter alors une douleur à mon passé, 
un jour de ceux qui auront rappelé ta jeime et chère pré- 
sence? Ton père déjà me serre les mains et rit et me dit : 
« Allons ! tu es folle !» et je vois que ses yeux se mouillent. 
Inès, qui est devenue raisonnable et qui comprend mieux, 
me dit aussi : « Allons ! soyez raisonnable, vous allez revoir 
votre enfant. » Il résulte de tout cela que je t'aime beau- 
coup et que j'ai cent choses à te dire. 



(i) M""" Amélie DOroulcdc, siriir d'ICmik Augicr, nicic de Paul De- 
roulôde (II. V.). 
>• (2) Ponsard. 

3» 



I 



298 MARCELINR DESBORDES-VAI.MORIÎ 

T'aris, 26 Août 1841. 

Je ne veux pas te dire ce que j'ai ressenti en te voyant 
partir et le lendemain, mon l>on ange. Trop de bonheur 
m'est arrivé dans ta lettre, pour oser me plaindre de l'avoir 
acheté. Comme je veux ardemmelit que tu deviennes 
grasse et robuste, je laisse reposer ton cœur des émo- 
tions dont le mien ne se repose pas. vS'il m'était possible 
d'embrasser toute la maison qui te renferme, je serais sou- 
lagée d'un vœu. Linc, je t'aime ! J'aime tout ce qui te rend 
heureuse. Obéis à tout ce qu'on te prescrira pour ta santé, 
au nom de la mienne et du bonheur de ton bon père. Ta 
lettre nous a comblés de joie. 

M. Sainte-Beuve nous est accouru, le soir, dans un chagrin 
si vif que j'en ai été touchée. Il a bu le chocolat en faisant 
des gestes de désespoir, et écrit sa lettre au milieu des voix 
hautes de T... et de son fils. Voilà sa lettre. 

La mer est, pour toi, ce qu'elle est pour moi. Tu l'as re- 
connue parce que tu l'as vue par mes yeux, quand j'avais 
ton âge à peu près. N'étais-tu pas, dès lors, cachée dans un 
coin de moi-même? J'ai mis bien des années à te faire naître. 
Nous ne sommes qu'une, mon enfant, devenues deux par 
la volonté divine. C'est ])ourquoi je me plains touj(mrs de 
ne pas te sentir assez près de moi. Que je suis heureuse de te 
voir aimer cette mer ! Elle va te rendre la santé, j'en suis 
sûre, et que j'ai d'ol)ligation tendre à Paméla ! 

Il fait de la pluie et mi froid d'automne, ici, qui glace 
tout. J'ai pourtant très chaud en écrivant. J'écris dans ta 
chambre et j'ai mis des fleurs sous la petite Vierge. Inès 
est très douce, depuis ton départ. Elle m'a dit qu'elle 
était bien malheureuse de paraître avoir de l'humeur 
quand elle a de la tristesse, et qu'elle en avait beaucoup 
de te voir partir. « Je suis comme cela, m'a-t-elle dit en 



A ONDINE, SA FII.LE 299- 

pleurant, je ne peux pas dire pourquoi. Mon estomac se 
serre et je réponds mal, au lieu d'être bonne. » C'est comme 
cela qu'était la petite Rémy, de Bordeaux. 

Ma chère aimée, je t'écris bien à la hâte et ne me sou- 
viens plus d'aucune nouvelle. Louise (i) m'a donné un 
livre; je pleure tout à travers parce qu'il y a de la vérité, 
de la grâce et des misères. Elle t'embrasse. 

Bonsoir, ma fille ! Je souffre de fièvre et tellement que je 
n'ai pas pris de café, et tellement que je ne t'écris pas 
davantage, mon ange, n'ayant de force que pour t' aimer 
et retomber sur l'oreiller où je t'embrasse d'une affection 
profonde, comme l'éternité. 



Le 21 Juillet au matin, 1842. 

Bonjour et bonheur, mou bien. Je commençais à compter 
les jours et les heures de ton silence. Ta charmante et 
grande lettre est venue apaiser toutes mes ooifs. Ta santé 
est plus ardente. O ma fille ! que d'actions de grâces à qui 
te l'a rendue ! Les détails que tu nous donnes de ta vie 
ont mis la mienne plus à l'aise et tu sais, mon bon ange, 
si j'ai besoin de ces douceurs ! J'ai quitté tes tantes avec un 
effort infini. Elles m'ont tant aimée, toute leur vie, et ta 
tante Eugénie surtout est si loin d'être heureuse par sa 
santé perdue et son caractère abattu sous de si longues 
souffrances morales! Aussi, nous avons pleuré!... 

M. Sainte-Beuve est venu deux fois, récemment, et te 
prend la main. Il a fait une notice au hvre de Charpentier, 
qui paraît dans quinze jours. Cette notice est très touchante 

(i) L,ouisc Crombacli {II. V.). 



300 MAUCELINE DESBORDES- VAI.MOIU 

(il t'y laisse entrevoir, comme une luirmonie voilée). Tout 
cela est dit, comme il dit. 

Je t'ai acheté un joli lit en noyer. 

...Tu trouveras des ])autoulles et une rohe ouatée pour 
l'hiver, si le docteur juge ([ue tu ])uisses nous être renchie 
prudemment. .Ma vie, et une i^rande part de ma vie, SDut 
dans ses mains. Il est le maître absolu. 

Inès va t'écrire; elle est très affairée par ses devoirs, 
ses leçons et un peu la maison. Sa santé est mobile, son 
sommeil souffrant. Elle est pâle, mais gaie, facile à s'effrayer 
d'un rien ; une araignée lui fait pousser des cris. Ses lè\Tes 
sont ardentes. Elle suit strictement son régime. Sa mar- 
quise est marron. Elle n'osait pas demander une oml)relle 
par discrétion. Sa marquise me coûte 2 fr. 90. L'ond)relle 
sera préférée à tout. I 

Toutes tes fleurs poussent au balcon. 

Je ne sais, encore une fois, où me réfugier par écrire, et 
le temps presse pour les Rêves d'artiste (i); cela commence 
à devenir un chagrin. N'en prends aucun, ma bien-aimée, 
puisque ton bonheur est le plus pur des miens. Ton parrain 
nous écrit des lettres délirantes de joie et de promesses (2). 
Moi, je m'abandf)nne à toute la l)outé de la Providence ([ui 
te berce dans ses bras; et je t'aime ])lus, Ondine, (|ue je n'ai 
jamais aimé. 



Paris, le 14 Scplcmbrc 1841. 

Je ne sais, ma bien-aimée, conunent va le temps pour 
toi; mais, Dieu ! (|u'il est lent pour moi ([ui ne te vois, 
ni ne t'entends, (ju'en rêve. J'ai du moins eu le l)on- 



(i) Nouvelle resléc inachevée (II. V.). 
(2j ITud'hon (II. V.). 



A ONDINE, SA FILLE 301 

heur, cette nuit, de te croire revenue et tu me semblais 
contente d'être avec moi. Si j'osais croire que notre Caroline 
d'amour retarde jusqu'au 28 septembre, que je puisse ou 
non t'aller prendre, j'en éprouverais une joie bien grande. 
Car il me vient mille craintes que ce temps chaud, comme 
l'Afrique, ne soit sui\'i bientôt de froid et de Ijrouillards 
qui rendraient la mer difficile, et notre chère Paméla ne 
serait plus maîtresse de te renvoyer avec le charmant 
garçon de M'"^ Curie. Je te fais part d'une partie de mes 
troubles, non pas pour t'en donner, ma chère âme, car je 
voudrais que cette belle vacance ne fût pour toi que repos 
et repos, sans que nos ennuis passent la mer pour aller 
t' agiter. Notre sort n'a pas fait un pas, depuis que tu es 
montée en voiture. 

J'arrose ton jardin, tant que je peux. Il y a une rose 
blanche et un camélia. Inès soutient que c'est un laurier 
blanc, tout pour toi. Ta moutarde a de beaux cheveux ! 
Mais enfin, je l'arrose, par estime pour ton goût simple. 
Tu souffres donc bien de ta chère tête? Est-ce encore de 
même? L,e sommeil ne te calme-t-il pas? J'ai eu ce mal 
à ton âge, tous tes pleurs aussi. Que je t'aime, et que je 
voudrais te prendre ! Inès travaille beaucoup. vSi tu ne la 
trouves pas plus avancée, ce n'est pas sa faute. Elle fait 
des progrès au piano et pleure de ne pas se disputer avec 
toi. Mais tu as l)esoin de la liberté de l'oiseau, chère mi- 
gnonne, et tu l'auras. Quel autre bonheur, en effet, avons- 
nous que celui de ce que nous aimons? lycs dilatations de 
ton cœur ne sont-elles pas nécessaires au mien? Mais on 
rêve toujours mille dangers pour ses enfants, on tremble 
de les laisser dans la foule (i), et c'est ce qui rend les mores 
quelquefois assommantes. 

(i) I^ fille de M. Félix Delhasse, notre ami de Hnixclk?, ixjrtce sur 



302 mauci;mne desboudes-valmoue 



I 



Ton parrain (i) nous a écrit, il y a trois semaines, une 
lettre remplie de ces petites chambres de satin rose et de 
nacre que tu me rappelles. Cette lettre devait être immé- 
diatement suivie des réalités qui faisaient, de mon voyage 
à Londres, une possibilité ravissante pour tous. Je menais 
Inès chez vos tantes; je laissais tout en ordre à Paris et le 
vaisseau me donnait ses voiles, pour aller regarder tes yeux 
bleus couleur d'amour. J'avais dit cela à M, Sainte-Beuve 
qui dansait de joie, mais ton parrain s'est endormi. Voilà, 
mon adorée, encore une ville de vue (2). Dieu est le maître : 
qu'il me donne ta santé, et je serai bien plus riche que M. de 
Rothschild. M^^^ Mars, que j'ai vue, t'embrasse; elle est 
fort agacée de ton voyage à Londres; il y avait un peu 
de vinaigre dans ses embrassements. Il est certain que 
Julienne (3) m'a mise dans une position étouffante. Cette 
folle m'écrit les plus vifs remerciements de ce que j'ai com- 
pris qu'il n'y fallait pas aller, comme ceux qui n'aiment 
que les bons dîners et le bon vin. Il y a de quoi, en effet, 
me faire monter en ballon. 

Ton père travaille, du matin au soir, comme s'il était 
payé. Dieu tient compte de tous les courages; jamais je 
n'i^n ai vu un sans récompense; mais il ne faut pas, non plus, 
trop travailler : entends-tu ? C'est mettre de la chaux dans le 
champ de blé. a Ondine a-t-elle écrit? » Telle est la ques- 



les bras de son père au milieu d'une fête i)ul)li(jue, lui di.sait de s;i voix 
calme et irrésistible : « Vous ne laisserez pas votre infant dans la fouU- » 
(H. V.) 

(i) Paul-ICmile Prud'hon. 

(2) Un .Vn^lais ])arcourait l'Italie en berline, et donnant, ne s'arrêtait 
nulle jKirt «im la nuit. ICveillé i)ar ini choc à quelque relais : « Où sfjinines- 
nous? denianrlait-il au |K)Slillon. — A Conio ou ;\ Vérone, Ivxcellence — Hien, 
répondait-il en bâilliuit, encore une ville <lc vue », et il se rendormait (H, V). 

{3) Ancienne comédienne, dame de compaj^iie et femme de charge 
de M'"' Mars. Ma mère et les Ixjns dîners, le Ixjn vin, c'est du plus haut 
Cinnijuc, mais ceki ne fait pas rire (II. \'.). 



A OXDINE, SA FII.I.E 30.'{ 

tioii d'Hippolyte, tous les jours, en rentrant. Il t'aime 
silencieusement et bavarde sur autre chose. Il peint du 
Paul Véronèse, en ce moment. M. Delacroix lui a demandé 
un de ses dessins pour toujours, ce qui lui a fait un beau 
jour. I^a princesse Pauline (i) a dit à M. de Châtillon qu'elle 
n'aimait que toi, du blanc troupeau Lévi. 

Je n'enverrai que demain cette lettre pour avoir encore 
ce soir la joie de t'écrire. Reste-là pour l'attendre et pour 
t'embrasser. Be well! 



T<e i6... au matin. 

Que j'ai bien fait, lyine, de ne pas t'envoyer, hier, cette 
lettre ! Tu la trouveras bien meilleure, toute pleine de la 
joie que me donne celle de Paméla et la tienne. Si ce n'est 
pas en pitié de mes inquiétudes que vous me dites des 
choses si charmantes, pour mon repos, je vais dormir et 
m' abandonner au bonheur. Que la Vierge est bonne et 
puissante ! Écoute, chère enfant, elle fait bien toutes choses, 
et en me relevant de ses genoux, il ne faut pas te cacher que 
je prends Paméla par la tête pour l'embrasser, puisqu'elle 
est évidemment, en cette circonstance, au lieu et place de 
la Providence. Je suis bien heureuse. Tu me rends un compte 
exact de ton bonheur. J'attends Caroline (2), sans toi. 
Je sens que l'on ne peut prétendre à tous les biens. 



I<e 12 Octobre 1841. 



Tu auras pensé, ma bien-aimée, que ne pas t'écrire, 
i c'est être surchargée d'affaires ou malade, et les deux 

(i) -La princesse Pauline Bonaparte suivait les cours (le M. Lcvi-.Vlvar^ 
1 (II. V.). 
I , (2) Caroline Branchu. ; 



304 MARCELINE DESBOKDES-VALMORE 

arrivent eu même temps. I^es premiers froids vifs, les 
courses forcées, et mon sort ont ramené cette fièvre qui 
me surmonte souvent et que, si souvent aussi, on prend 
pour une inégalité d'humeur, parce qu'alors je suis plus 
grave et que parler me tue. C'est un grand art, de se faire 
pardonner de souffrir. Puisses-tu le posséder, mon cher 
ange, car tu sais déjà que l'on peut être bien malade sans 
garder le lit et sans se soigner. 

Je souffrais, de plus, de ne pouvoir t'écrire, comme d'un 
manque de nourriture. Je n'emploierai pas cette lettre à 
te nombrer les i)etits supplices qui m'en ont privée. Tu 
me devines et je te crois destinée, comme moi, à ks ressen- 
tir au vif comme à les oublier, dans un quart d'heure de 
doux travail ou de repos de l'âme. C'est là pourtant 
ce qu'il faudrait s'apprendre à soutenir vaillamment 
et doucement, parce que la vie en est tramée. Je te fais de 
la morale parce que je pense à toi sans cesse, dans mes 
repos pour te les souhaiter, dans mes troubles pour t'en 
garantir. 

M'ie Mars m'écrit tendrement sur toi. Ivlle veut que tu 
reviennes, s'il se peut, quelque jour à sa campagne qu'elle 
ne quittera que le ])lus tard ])ossible, afin d'en respirer 
tout ce qu'elle a de pur, et qu'elle voudrait te faire parta- 
ger. Ta sœur a pleuré de n'y pas aller... 

S'il faut aborder la question de l'Odéon, c'est pour l'éter- 
nel refrain <pi'il est impossible. On doute toujours de l'ou- 
verture, et, malgré l'étouffement de cette incertitude, 
dis bien à Paméla que ton père ne peut plus s'en dégager 
avant la chute naturelle du directeur, sans courir les con- 
séquences de dommages considérables. M. d'Kpagny (i) 
le ferait attaquer connue voulant détruire sa troupe, à^ 

(i) Directeur d.- l'Odéon, auteur de Luxe et Indigence, etc. 



A ONDINE, SA FILLE 305 

cause qu'en effet il jouera et répète depuis deux mois 
dans les ouvrages qui doivent ouvrir l'Odéon, si l'ouver- 
ture a lieu. On ne saura rien de positif avant le 30 Octobre, 
ce qui met ton père sur des charbons ardents. Dis de 
plus à Paméla, à qui je n'écris pas aujourd'hui, étant 
trop faible, que ton père ne veut plus entendre parler du 
métier de régisseur à Paris, ni nulle part. Il m'en a fait le 
serment. Je ne lui en reparlerai jamais. Ce n'est donc que 
comme artiste tragique et comique qu'il travaille en ce mo- 
ment à l'Odéon, et comme un dog (i), de même que s'il était 
payé; allant, matin et soir, dans cette galère d'iniquités 
et de pénurie. Gergerès (2) est affligé de ne pas te voir à ce 
voyage; il veut nous fixer tous à Bordeaux. Beau rêve! 
Ton parrain poursuit les siens de crème et de lait (3). 
Ton bon père demande avec instance à Pela qu'elle écrive 
dans ime dizaine de jours, au plus, à M. Maurice (4), afin 
de désarmer sa critique qui est ce qu'il redoute le plus au 
monde. Il est pourtant trop fier pour aller le voir lui-même. 
De telles nuances sont difficiles à ménager. 

Je te parle peu tendresse, ma fille; mais t'écrire et vivre, 
n'est-ce pas t' aimer? Qu'est-ce que cela fait, de fréquentes 
lettres? I^e cœur n'est-il pas toujours à la même place pour 
son enfant? Que cette sécurité sucrée soit le fond de ta \de, 
ma chère bien-aimée. Quand l'univers entier serait en 
guerre avec toi, tu sais bien que j'ai mon shall pour t'abri- 



(i) Un chien. 

(2) Procureur du Roi à Bordeaux, puis bibliothécaire. Nous avions 
été presque heureux à Bordeaux, la ville nous fascinait (IL V.). 

(3) Prud'hon voulait créer une fromagerie modèle ;\ PontRibaud (Puy- 
de-Dôme). Nous y étions tous casés. Moi-même on devait m'uUlLsor, 
autre beau rêve (II. V^.). 

(4) Critique facile h désarmer par un honnête cadeau, un certain 
nombre d'abonnements, ou, faute de mieux, avec de l'argent (ILV.). 

3'J 



306 MARCELINE DESBORDES- VALMORE 

ter connue à Bordeaux, ei pour avoir bien chaud [i). Dieu 
merci, tu es aimée partout, ainsi prends ta force et ta liberté. 
C'est la santé de l'âme et du corps. 

On m'a manqué de parole ])our le déménagement. Je 
devais entrer le ro.et ceux que je remplace, à présent qu'ils 
sont payés de plusieurs choses que je reprends, ne veulent 
plus me laisser entrer que le i6. Tout cela recule mon 
voyage à Londres que je voulais avancer; car il faudra 
que je mette chacun en ordre et tolérablement, avant de 
partir. Avec ma santé actuelle, ce serait du reste impossible. 
Je suis prise, comme une ])auvre abeille dans de la cire 
brûlante. Mais encore un jour de lit et j'espère me relever 
plus forte... 

Je n'ai pas le temps d'écrire une ligne pour l'impression. 
Figure-toi que c'est moi qui suis le correcteur de M. de 
Ch... et que j'ai cinquante feuilles à surveiller; c'est 
inouï d'inconséquence (2). 



5 Avril 1842 (vent d'cnragd-). 

Vos deux petites lettres sont venues, en place de soleil, 
au miheu de notre silence. Durant deux jours, nous n'avons 
pu parler. I^e courage était resté dans la cour de la dili- 
gence. Ce cœur est ainsi fait ! Je t'embrasse, ma bien- 
aimée, de m'avoir écrit quelque chose de relevant, dans 



(i) Avant 1826, nous étions des deux côtés de notre mérc, la tête 
couchée sur son giron et recouverts par son sliall. Elle nous berçait d'un 
chaut et de paroles i)lus tjue sinii)les: «Cache, cichc, cachons-nous, cachons- 
nous pour avoir bien diaud ! » C'étiiit bien doux (H. V). 

{2) Ma mère, en qualité de poète, avait à corriger les épreuves du travail 
de M. de Ch., 2 volumes in- 8°. Toucliante preuve de conliance de ce vé: 
nérable nourrisson des Muses (II. V). 



A ONDINE, SA FILLE 307 

ce parfait tombé (i). Ta santé (car tu m'as dit vrai) m'a 
rendu de la respiration, et la brillante orthographe de 
Pela un rire de tendresse qui fait avaler bien des pilules 
amères. Te sentir avec elle et ses divins amis, met presque 
du bonheur dans cette absence qui m'abandonne à moi- 
même. J'ai tant besoin de ton bonheur à toi, de ta santé, 
de ta force, que, pour t'en voir, je consentirais à m' anéantir, 
car je t'aime plus que moi. Si tu le savais!... comme 
je sais que, de ton côté, tu as besoin de mes nouvelles. Je 
n'attends pas ton arrivée à I,ondres, pour t' envoyer ce 
petit lambeau de mon cœur, pour te dire, mon amour : 

Mon âme est triste; 
Mais bah ! tant pis ! 

Je n'en suis que plus à genoux devant la bonté de la 
Providence qui te crée des amis plus puissants que moi, 
pour compléter ta chère existence... 

Dis au docteur, en mettant mon âme dans son gilet, du 
côté gauche, que je t'écris au milieu d'étoiles qui rayon- 
nent blanc, rouge et violet devant mes yeux. Chose étrange, 
depuis Bordeaux, avril ramène toujours pour moi ce phé- 
nomène brillant qui m'a tant effrayée, il y a seize ans. 

Le froid est très vif ici, et je voudrais bien te remettre 
encore un shall où que tu sois. Hélas! les mères sont 
obsessives. Elles ont toujours trop froid ou trop chaud pour 
leur enfant. Je me suis mise au travail et j'ai reçu une lettre 
amicale de M. Sainte-Beuve qui salue ton voyage de tour, 
ses voeux. 

A l'heure où je t'écris en t'aimant, nous mangeons un 
oeuf cuit par nous, ta sœur et moi, et nous grelottons près 



(i) Expression reçue entre nous pour exprimer la prostration compkMc, 
l'impossibilité de vouloir, et par suite d'agir (H. V ). 



I 



308 MARCELlNi: DESBORDES-VALMORE 

d'un petit feu avec chacune un mal de tête qui nous serre 
depuis deux jours. Tes fleurs vont bien. I\I'"*^ Fabvier est 
venue cherchant avec une solHcitude désolée ses fleurs 
qu'elle avait crues mortes. Il n'en était rien, et elle a poussé 
des cris !... 



12 avril 1842. 

Que je t'aime de m'avoir écrit, chère bien-aimée ! quoi- 
que sans les détails auxquels j'aspire sur ta santé, que ta 
chère écriture m'a fait de bien ! N'as-tu ressenti aucune 
améUoration dans ce rhume qui m'arrachait l'estomac? Ne 
me parle surtout que de ton état physique: je sais si par- 
faitement l'autre !... 

Rien n'est bon tiue d'aimer, rien n'est doux que dj croire. 

Je crois en toi comme en Dieu, ma fille ! Mais j'ai trop 
besoin de ton bonheur, de ta santé, de ton bien-être et 
de tes perfections pour vivre. 

Toi, mon amour, viens que je t'aime et t'aime 

et te tienne dans mes bras. 

Mou âme est triste; 
Mais bah ! tant pis ! 

L'avenir est si (Unix avec toi, ma fille ! 



II heures du matin. Paris, 15 Mai 1842. 

Toute notre maisfju est j^lcine de santé, quoique mar- 
tyrisée par le grand événement de Versailles (i). Il laisse 



(1) Catastrophe du b mai 1842 sur le chemiu de fer de Versailles (l<ive 
gauche) (H. V.), 



' A ONDINË, SA FILLE 3U9 

dans l'âme un affreux ébranlement et mille effrois qu'on 
ne peut vaincre pour les dangers que peuvent courir 
tous ceux auxquels tient notre vie. Nos lettres, pas M""^ Es- 
pérance, contenaient tout ce que je pouvais t' apprendre. 
Leur retard n'a pas tenu à ma volonté. Pourquoi Pela dit- 
elle qu'elle est habituée à mon silence? Ici commence le 
soulèvement de mes cheveux. Comment n'est-il pas plus 
simple, quand on n'a pas de nouvelles de ceux qu'on 
aime et qu'on les sait tendres jusqu'à l'excès, de l'attri- 
buer au milUon de causes qui entravent ou perdent les 
lettres, plutôt qu'à la négligence? A ce mot, je reste en 
l'air, et je ne redescends que pour vous battre, pleine de 
joie d'en avoir la force. Un retard survient, vous m'écri- 
vez (6^ lettre depuis votre départ de Paris; compte les 
miennes, cher amour, pour être juste), et vous m'écrivez 
sans date : et quand vous savez que je ne respire que du 
besoin d'être rassurée sur ta santé, qui m'occupe nuit et 
jour, vous ne m'en dites pas un seul mot, sinon que Pela 
m'appelle : « Vilaine ! vilaine ! vilaine ! » Mon exécution 
est finie, je suis lasse de mon énergie et je rentre dans les 
pantoufles de mon amour. Laisse-moi seulement ajouter 
que tu ne peux oublier les tiraillements de ma vie inté- 
rieure, j'ose presque dire les persécutions des pauvres 
du'Pav, et d'autres infortunés, qui viennent me deman- 
der, à défaut d'argent, des courses, des pleurs, des lettres et 
du temps. Cela t'explique pourquoi cette lettre n'est 
. point partie par le retour du courrier. Inès demande aussi 
à t'écrire quelques lignes. Viens donc, petit ange, je 
t'embrasse avant de m'iuterrompre. Avez- vous eu les pluies 
qui nous ont inondés et le froid qui nous a forcés aux vôtc- 
ments d'hiver. As- tu r.ssez de vêtements, toi? dors-tu? 
respires- tu mieux? Ah! conuueut ne me dis-tu rien ilc 
tout cela? 



I 



310 MARCKLINE DESUORPES- VAI.MOUK 

Ta marraine (i) t'embrasse tendrement ainsi que 
^[mc Favier... Moi je suis très rêveuse à cause de ton 
éloignement. Si je ne te sentais mieux cent fois que sur 
cette terrasse (2) parfois bien doucement chauffée par le 
soleil, je finirais par me consumer loin de tes yeux de 
ciel, mon enfant ! Hélas ! ma Paméla sait-elle tout ce 
qu'il m'a fallu de tendresse, de sainte confiance en elle 
et son amie, pour m'avoir donné la force du martyre ardent 
de ton absence? Elle, à qui je crois souvent le don de la 
seconde vue, ne lit-elle pas mes nuits et mes jours à travers 
la mer, comme si elle n'était pas entre nous? M. Delhasse 
écrit de Bruxelles pour t'embrasser. Ses deux enfants 
se portent bien. Et toi, mon enfant? Je ne suis pas malade, 
mais je suis triste, quoique j'adore Dieu et sa bonté : il faut 
bien qu'il me pardonne de n'avoir pas une âme plus ferme. 
Je t'aime de tout ce que tu veux faire pour moi dans notre 
avenir, et c'est déjà du bonheur réel que tu me donnes. 



3 Juin 1842. 

L'empêchement continuel de. t'écrire, chère enfant, nie- 
cause une contrariété si vive que j'en suis malade. Je 
perdrais un grand temps à t'expHquer les entraves qui 
s'y sont opposées : devines-en une partie, puisque tu sais 
de quoi se composent mes journées. En y ajoutant le tour- 
billon dans lequel je \'iens d'être emportée, tu comprendras 
surtout que je viens de subir des fatigues de corps et 
d'esprit au-dessus de mes forces. 

Je n'ai pas le temps de respirer. Au milieu de mes s:jlli- 



( I ) Pauline Duchanibge ( 1 1 . V . ) . 
(2) 8, rue de Tournon, sur la rue. 






j 



A ONDINE, SA FILLE 311 

citudes, la seule douceur, mon enfant est de te savoir heu- 
reuse : c'est ce qu'il y a de meilleur au monde. Je me garde 
bien de demander à M. Curie de te rendre à nous, avant 
qu'il ne soit content tout à fait de son ou\T:age. Je n'ai 
pas encore surpris mi vœu personnel dans l'amour que 
je te porte. Tout pour toi, Line, de ce que je peux donner 
d'abnégation et d'oubli de moi-même. Je suis mille fois 
payée, à ce compte, par l'idée de ton bien. Qu'il soit donc 
en ce moment dirigé par les lumières de M. Curie en qui 
j'ai jeté toute ma confiance comme ma vie aux pieds de 
Dieu. 

Enfin, j'ai vu une fois M. Sainte-Beuve en voltigeant. 
Il t'embrasse sans façon, joyeux de ta santé. Il ne m'a paru 
nullement fâché de n'être pas académicien. 

Ton parrain vient de nous écrire une lettre rayonnante 
d'espoir. Il voudrait avoir ton père avec lui, pour com- 
mencer en juillet ; tous ses préparatifs sont terminés. 
Mais si le théâtre ne ferme pas, naturellement ton père 
n'ose rompre sur une éventualité dont il ne peut calculer 
le résultat. Prud'hon -dit qu'on peut vivre pour rien 
là-bas; mais nous, à Paris, ce n'est pas du tout pour rien (i). 
Tout est donc aussi vague que par le passé, et je ne me 
donne plus du tout à l'espérance : elle m'a aigrie con- 
sidérablement. Je te dirai que ta vigne et ton rosier 
commencent à poindre, l'un en fleur, l'autre en verdure (2). 
Je suis ravie. 

Je n'ai pas besoin, mon bon ange, de te dire que dans 
tant de courses et de tracas, les Révcs d'artiste ont été 



(i) Nous avions tous notre vie assurée dans cette entreprise de fro- 
mages, rêvée par Prud'hon. Son plan nous a longtemps amusés et bercés, 
puis la froide réalité a soufflé sur le mirage. Prud'hon y a laissé de ses 
plumes. Pauvre, bon et spirituel ami (II.V.) ! 

(2) Sur la fenêtre (H.V.). 



312 MARCELINE DESBOUDES-VAI.MORE 

abandonnés. J'ai seulement corrigé avec soin l'épisode 
de la chanteuse et mis enfin en ordre, pour l'impression, 
le volume de poésies inédites avec le titre de : les Bruits 
dans l'Herbe (i). Dis-moi si ce titre te plaît. C'est, pour moi, 
le plus difficile du livre. 

Enfin, je me suis rafraîchi l'âme à t'écrire, mon bien ! 
Ce doux moment de repos est comme un bain qui me calme. 
Je suis seule dans le petit salon. Personne ne pourra d'au- 
jourd'hui porter cette lettre à la poste qui devait partir 
avant-hier, mais du moins elle est écrite et je ne souffrirai 
plus du martyre de ne pouvoir le faire. Je viens d'avoir 
une heure de solitude, et pour la passer avec toi ! Que 
veux-tu que je demande de plus à Dieu, dans ton al)seuce, 
ma pauvre et bien-aimée enfant ? 

Dimanche matin. 

J'ai tant à coudre ce matin, ma chère fille, ]niis tant de 
visites à faire, qu'il faut emporter par les rues la tendresse 
que je voudrais t'écrire; mais je vis, tu sais donc que je 
t'aime. Toi, tu ne m'écris guère; mais tant mieux, car je 
sais que l'écriture te fatigue. Oh ! chère mignoiuie, ne 
m'écris pas ! 



Taris, lundi, i" Août 1842. 



Je t'avertis que cette lettre, commencée le i^"" Août, 
ne partira que le 2, et qu'il en arrive souvent ainsi. Je 
t'avertis, comme si tu m'entendais; car peut-être que tu 



(i) Titre abandonne pour Bouquets et Prières. I<e romancier avait 
mis ces titres à la mode. Poésies tout seul paraissait trop menaçant, trop 
cru, et le lecteur français veut être ménagé (II. V.). 



A ONDINE SA FILLE 313 

m'entends. Je me le figure, surtout quand je reste les bras 
. croisés, rêvant profondément au lieu de t'écrire les mille 
émotions, souvenirs et prévisions qui me bercent, me 
disant : « Eh ! ne le sait-elle pas? » 

Tu sais donc qu'une migraine lourde et fiévreuse me 
tient comme dans du plomb, malgré ta chère lettre en 
réponse à la mienne de Paris. Elle m'est bien précieuse, ta 
réponse, mais j'ai le courage de la trouver trop longue 
parce qu'elle a dû assurément te fatiguer. Je préfère 
du papier blanc à cette pensée, pourvu qu'il y ait dans 
un coin : « Je t'aime et je vais mieux. » Dis-moi donc 
comment tu ne vas pas bien tout à fait? Est-ce parce 
que la santé parfaite est impossible avec une organisation 
trop sensible, ou si c'est, en effet, que tu es malade pour 
bien du temps encore d'un mal exceptionnel? En ce cas, 
il ne faut pas bouger de l'aile du docteur, car je trouverai 
plus de raisons qu'il ne m'en faudra dans celle-là pour me 
résigner à ne te serrer dans mes bras qu'en rêve. C'est 
déjà bien doux et bien tendre. 

jViue Mars était venue deux fois, en mon absence, nous 
retenir tous trois pour dîner. Il a fallu m'habiller, tout 
agitée d'émotion d'avoir vu Pela et de ne pas t'avoir 
vue entrer dans une si chère compagnie. C'était pour moi, 
je te l'avoue, mie très vive contrariété; il te reste à juger 
si elle a été complète, lorsqu'en arrivant chez M"*^ Mars, 
nous avons vu un somptueux couvert qui m'a paru un 
peu suspect, et qu'en réponse au domestique qui nous 
annonçait, je l'ai entendue s'écrier :« Ah ! mon Dieu, ils 
viennent dîner ! » Son embarras, sa terreur même si naïve 
quand je suis entrée, m'ont rendu tout à coup une honndc 
aisance, et je l'ai conjurée de m'excuscr si je venais si 
tard me déprier, ahisi que ton frère et ta sœur; mais que 
la fille de M'"e Branchu, n'ayant en traversant Paris 

4U 



ft 



31'l MARCKLINE DESBORDES-VALMORE 

(|UL' ]icu d'heures pour nous réunir, je n'avais pu résister 
à sou invitation de dîner avec elle. La sérénité a reparu chez 
cette belle oublieuse, et nous l'avons laissée, ravie d'un 
hasard auquel elle a tâché de croire. Hippolyte, Inès, et 
moi, ne sachant malheureusement où retrouver Pela, 
nous nous sommes abattus au Petit Capucin, près du bou- 
levard, où nous avons fait un repas pur anglais. 

J'ai vu ton Amélie {^l^^ Déroulède). Je la crois enceinte 
et elle l'espère. Elle m'a parlé de toi avec une chaleur 
d'amitié et de regret, presque aux larmes de ne pas t'avoir 
vue depuis longtemps. J'en ai été fort énuie, lui jurant 
que je t'écrirais en t'embrassant pour elle, et ([ue tu n'as 
jamais cessé de l'aimer. vSa petite sœur est devenue très 
grande, et c'est à son tour d'être froide et guindée comme 
beaucoup de jeunes filles de douze à quatorze ans. Elles 
jouent à la dame: adieu l'abandon et la grâce (i); mais 
elle est très jolie. Augier est bon, comme lui. Tu verras 
le volume de Charpentier. Ils n'ont pas mis Ondine ! 
enfant joyeux qui bondis sur la terre, sûrement parce qu'il 
y en a un fragment dans la préface par M. Alexandre 
Dumas, mais cela m'a fait de la peine. Du reste, je n'ai pas 
eu encore le temps de relire cela, ni le goût; moins que 
jamais, mon cher enfant, je ne me sens faite pour écrire. 
A la campagne, je regarde le soleil, les champs, et je te 
désire; à la ville, je fais des lettres, des bas, des visites et 
des comptes de ménage, c'est bien assez ! Il y a présente- 
ment une si belle jeunesse, les mains i)leiues de manus- 
crits et de pensées nouvelles ! Attends, mon amour, laisse 
mûrir ton âme; je veux dire plutôt fortifie tes nerfs; car 



(i) I<a grâce est vite revenue, on est restée jolie et sérieuse : lu Sincère 
Eliante sœur est un des types les jilus brillatUs de la femme française, 
lilan, générosité, noblesse, esprit hors de pair, et bonne, et belle, et cou- 
rageuse : elle a tout (II. V.). 



A ONDINE, SA FILLE 315 

Dieu sait si, d'écrire avec sou âme, les ébranle et les fatigue ! 

Jules (i) est celui qui me va le moins de la famille, 
parce que c'est celui qui t'a le moins appréciée. C'est une 
blessure qui reste au coeur d'une mère, fût-elle peut-être 
un ange. Je ne lui veux aucun mal, mais je le trouve 
bête et avide. J'aurais tâché, sans cela, de le trouver autre- 
ment. Du reste, par tout ce qu'on me dit et tout ce qu'on 
m'écrit, je demeure persuadée que ces gens-là t'aiment de 
tout ce qu'ils peuvent aimer; mais que je trouve leur 
pouvoir d'aimer loin de tout ce que tu vaux, et qu'il aurait 
peut-être un jour manqué de choses à ton âme si tout 
était tourné différemment ! Si je me trompe, nous verrons 
bien, et alors, comme toujours, tu resteras maîtresse de 
récompenser les affections qui ont eu le courage de ne pas 
se révéler pour ne pas influencer la tienne, d'une manière 
préjudiciable à ton sort. 

Au revoir, chère bien-aimée; écris-nous sans affranchir 
tes lettres. Tu vois que je peux payer le bonheur dont j'ai 
tant besoin. 



I^ 6 Septembre 1842. 



...Je prends acte devant Dieu de tout ce que tu me dis 
de tendre, mon enfant bien-aimée ! Je crois, connue eu toi, 
en lui, et je te serre ardemment sur mou cœur malade. 
Bonsoir, ma fille, je salue tout ce qui t'entoure et j'assiste 
en idée aux agitations et aux travaux de l'hôpital (2) 



(i) Uthographe à Paris. Il n'offrait jamais ;\ ses niaîtresscs «iiie des 
reiws et, connue il disait, des choses tlont on iK-ut avoir sa |)arl. Charles 
était bon ponr tnjis. Ivtlouard était réservé, iiUelliyent lll. V.). 

(2) Hlevé par les soins et aux Irais du D' Curie (11. V.). 



316 MARCELINE DESBORDES- VALMOHl:; 

qui s'élève pour tant de malheureux bénis. I/.i migraine ne 
me permet pas de t'écrire davantage. Ton père travaille 
comme un bon cheval et t'aime. 



Paris, II Mai 1843. 

Je te cherche à travers ces ])remiers indices du prin- 
temps, ma bien-aimée. Depuis quelques heures, il fait 
chaud. Hier nous avions du feu forcément, et les gens les 
plus méthodiques en avaient rallumé. Pourtant le ciel est 
encore couvert de gros nuages et la pluie est continuelle, 
sinon depuis trois heures. Et toi, que vois-tu à travers les 
vitres? Est-ce la lune qui te parle de moi? Est-ce le soleil 
qui va t'efïieurer de ma part? Quand reverrons-nous en- 
semble ces lueurs de notre vie séparée? Fais-toi inie idée 
de ce qui se passe en moi : ton oncle, ])()ur qui j'enchaîne 
ici mon corps et mon âme, n'est pas encore arrivé. J'ai 
beau leur écrire que cet incident rompt mon voyage à 
Ivondres et que je le conjure d'arriver vite afin de com- 
mencer utilement les démarches qui le concernent, il n'arrive 
pas. Arago n'est pas non plus parti. Vingt obstacles l'ar- 
rêtent de son côté, et, je ne sais i)ourquoi, j'en éprouve 
une secrète joie. Explique cela si tu peux. Il me semble 
que rester c'est m'attendre et qu'encore que ce sjit un ])eu 
long, nous partirons eiisemljle. T'ai-je dit que sa fenuiie 
avait un talent admirable sur le piano? Elle est boinic et 
douce, comme une enfant. T'ai-je dit aussi que nous avons 
dîné chez M. Augier (i) avec M. Ponsard, l'auteur de 
Lucrèce? Je dîne avec lui encore chez M. Jars, d'hier en 

(i) Gendre de I'iKault-1/.bniii, et pCrc d'Ivinile Augier (II. V.). 



A ONDINE, SA FILLE 317 

huit, qui me l'a fait inviter de sa part. Il est très simple et 
modeste. Paris, dit-on, lui fait peur, et il va retourner à 
Vienne (i) pour se livrer au travail. 



i,e 12. 

Ma lettre, interrompue comme toujours, vient de servir 
d' appuie-main à ton charmant frère, et c'est lui qui a fait 
toutes les petites souillures d'encre que tu y vois pour me 
récompenser des belles cravates que je lui ourle. Je crois 
qu'il sera coloriste : alors, pardonne-lui. Toi, tu me charmes 
par ton esprit de conquête dans la science. 

Ta sœur se porte bien. Oui ! mon cœur est aussi bien 
sevré de ce côté et Dieu me refuse de tendres joies de 
mère. J'aurais souhaité ardemment qu'à défaut de moi, 
tu eusses pu te trouver à Charleval, pour ce moment béni. 
Inès est devenue très douce et très gaie. Je sens encore tes 
petites mains serrer les miennes, quand nous sommes sorties 
de Saint-Ivouis et que tu bondissais sous ton baptême. 
Vie éternelle de joie et d'émotion, mon cher trésor ! Com- 
ment ne croirais-je pas en toi, comme en Dieu? Je t'aime 
tant ! et tu m'as tant aimée ! 

La simiHtude du caractère d'Edouard et de ton parrain 
(qui ne nous écrit plus) m'a frappée cent fois. Mon amitié 
pour ces deux hommes semblables à tant d'égards m'a 
fait beaucoup souffrir. Leur existence entre deux eaux 
p )urra-t-elle bien s'appeler une existence? C'est assuré- 
ment une des plus tristes déceptions du monde, mais le sen- 
timent qu'ils inspirent finit par leur ressembler : vague. 



(i) Isère. 



318 MARCELINE UESHORDES- VAI-.MOHK 

indécis, doux et froid. Ou aimerait uiieux ne les avoir pas 
connus (i). 

On disait que le prince Louis devait sortir de captivité 
le jour de la fête du roi. Hélas ! non. Quand une porte de 
prison se ferme, elle se ferme bien. 

Augier vient de venir demander de tes nouvelles et 
t'embrasse pour toute sa famille. Tu sais qu'Kmile ne veut 
plus être avocat, et qu'il veut être poète, auteur dramatique. 
Son père consent et sa mère est aux nues (2). 

J'écris un peu dans la nuit, ce qui rend mon écriture plus 
mauvaise encore. Au revoir, Line, mon cher trésor, au revoir ! 
J'écris à M. Dessaix dans le sens que tu me dis; mais, si 
blessé, qui ])eut maintenant le guérir ! Toi, peut-être, si tu 
y allais. Mais cpiel coeur fait sa volonté sur la terre? Ce 
n'est pas le mien non plus.qui t'étreinten idée et qui s'épuise 
à le rêver. Je suis ta mère enfin. 



Il Juin 1843. 

Je te salue la première de cette nouvelle inattendue, ma 
fille : la suljvention est accordée. Nous ne sonnnes plus au 
hasard. J'ai l)eauc()up de joie à te ra])preu(lre, ])arce que je 
connais celle ({ui va rem])lir ton âme. Dieu n'oublie pas ceux 
qui sont dans l'amertume du cœur. J'aurais bien voulu ne 
te le dire qu'en t'emljrassant, mais est-on jamais trop tôt 
heureux ? 

Deux choses inunenses (bientôt ce sera trois) ( j) ont donc 



(1) l'Tud'how cependant était plus tendre et capable «le SDrtir pour un 
teiiii>s de Sf^jn inaction et de faire des sacrifices personnels, eu faveur de 
ramitiO (H. V.). 

(2) Ia: fait est <jue cela lui a assez bien réussi (H. V.). 

(3) I^ troisième, c'est le retour d'Ondine à la maison (II. V.). 



A ONDINE, SA MLLU 319 

ranimé ma vie près de s'éteindre : la communion de ta sœur, 
le changement progressif de son cœur et de sa raison comme 
épanouie miraculeusement. J'ai retrouvé par elle ces larmes 
d'une profonde joie qui ont adouci celles que me causa 
l'Angleterre. Écris à cette enfant pour la remercier de deve- 
nir si tendre. Elle a désiré ardemment une de tes lettres. 
Je te ferai voir les siennes. C'est, depuis six mois surtout, 
un nouvel être, et tu en seras heureuse (i). 

M™^ Sandeur est arrivée, consternée de ne pas te trouver, 
pour la quatrième fois. Mais qu'est-ce que son étonne- 
ment auprès du mien qui durera autant que je serai? Ade- 
line est avec elle, jolie, grande, forte et guérie de la maladie 
qui les avait effrayés. La maladie des jeunes filles, c'est 
le soleil qui se charge de la guérir; c'est le mouvement et 
l'air, c'est la nature enfin. Tu sais que c'est aussi mon seul 
médecin... 



12 Juin 1844 

Je me lève de bonne heure pour t' embrasser, chère mi- 
gnonne, afin d'éviter le coup de sonnette. Je ne cesse pas 
d'en tressaillir depuis ton départ, sans qu'il amène rien de 
nouveau sinon la perte du temps que je regrette beaucoup. 
Tu noircis donc au soleil? Voilà mon vœu rempli : vivre à la 
manière des plantes, c'est bien vivre... 

Inès m'a écrit. Son existence dans le soleil ressemble à la 
tienne. I^es veaux et les poulets attirent ses honunages. KUe 
était encore lasse du voyage. Nous avons dévoré une de tes 
fraises, la plante en est toute rouge. 

J'aborde ici la question d'absence. Prolonge-la suivant 

(i) Inès devait vivre encore trois ans (II. V.). 



320 MARCELINE DESBORDES-VAI.MORE 

ta volonté. Jouis du beau temps et d'un repos salutaire où 
tu es sûre d'être aimée. Cette liberté dans l'air pur aura la 
plus heureuse influence sur toi. Nous te conjurons d'en 
user largement puisque tu y es. Tu rais (^ue le plus petit 
voyage ne se fait pas sans beaucoup d'entraves. Fais 
comme I^a Cavenie (i) qui soupirait aussi fort que possible, 
afin de n'être pas obligée d'y revenir de sitôt. Que pas j 
une pensée triste ne t'atteigne. L'été, tout va. Tes fleurs ' 
sont soignées à Paris. Rapportes-en sur ta figure, afin que je 
les resi)ire ]):)ur vivre. 

i 

2 Septembre 18.^4. 21 

Ton cher petit papa est sauvé d'mie maladie grave. De- 
puis avant-hier, un mieux sensible, confirmé hier et cette 
nuit, me relève moi-même de grandes inquiétudes. N'ap- 
puyons pas sur ces passages qui réclament toute notre 
foi et notre résignation, ceux-là sont sans parole : Dieu 
seul les comprend. Réjouis-toi en i)ensant que le bonheur 
est rentré ici avec la santé. Que rien n'altère ta vacance 
et la douce fatigue qu'elle te cause. 

Je n'ai rien à te dire qui puisse hâter ton arrivée, sinon les 
battements de mon cœur qui avance toujours pour te revoir. 

Je partage tes idéer; je ne parle pas du courage, il irait 
comme Dieu voudrait relativement à une résolution de 
voyage lointain, s'il était iKjnorable, s'il te plaisait... Je 
trouverai dans mon amour même de quoi étouffer son excès. 



(i) Personnage du Roman comique, de .Scarron (11. V.). 

{2) OndiuL- ùlaH alors en villégiature chez notre ami • M'"" Marie 
Caslaing, femme fl'un négociant de Tarare (Rhône), petite-fille du 
géntTal .Mr>uton-l>uvernet, fusillé ;\ I^yon, après Waterlo<j. Une vraie 
madone de liaphail, mais rie.iselU. V). 



I 



I 



I 



A ONDINE, SA FILLE 321 

M. Sainte-Beuve est revenu. Il pioche à grosses gouttes 
pour son discours, qui lui coûte !,,. 

Ne sois pas si rare en lettres. Songe que, quand il pleut, 
c'est du soleil que tu m'envoies, et tu sais si personne en a 
plus besoin que ta mère qui l'adore et t'adore. 



12 Septembre 1844, midi. 

Je t'ai regardée longtemps du balcon, sans me persuader 
cette fois que tu allais en voyage. lyC soir, je m'en suis aper- 
çue tristement et, depuis, la maison est devenue grande et 
déserte. Cela veut dire, ma chère lyine, qu'il y a des cœurs 
qui ne se font jamais à l'absence. Il n'y en aura donc entre 
nous que celles que tu voudras ardemment; je céderai sans 
consentir, comme à tous les chagrins de ma vie. J'ai revu la 
bonne Princesse (i). Elle ne m'a parlé de rien, sinon de tes 
grâces et beaucoup de la tragédie. Je n'ai pas dit un mot 
pour provoquer l'ouverture de ses idées. Il faut que tout 
vienne d'elle et que tu la revoies. Ton bon père a été cons- 
tamment indisposé. Cette nuit même, il a été broyé de 
crampes d'estomac et, par bonheur enfin, pris de vomisse- 
ments abondants ; il est las maintenant, mais il a voulu se 
lever, bien que très faible. J'espère pourtant que cette ter- 
rible secousse le débarrassera. Il ne tousse plus. Nous sonunes 
allés hier, par un temps douteux, à la Celle-Saint-Cloud. 
Mme Augier s'est montrée fort désappointée de ton absence 
et voulait nous retenir, ton frère, Inès et moi. Mais quelque 
chose d'impérieux me ramenait... mon cœur ne me trompe 



(i) I<a pauvre princesse de Canino, veuve de I.ucieu Pouaparte, faisait 
des tragédies pour les lire, et des amis pour les cutcndre. C'est grâce à 
cette ardeur de rimer que ma m<Jre devait de la comiaitre (H. V.). 

il 



.>'JJ MAiK i:li.\e dbsbordes-valmore 

jamais. Ton père souffrait et une telle nuit, tout seul, eût 
été cruelle. M. Augicr nous a ramenés jusqu'au chemin de 
fer, à dix heures du soir, et il est remonté seul i)ar une nuit 
des i)lus noires, dans les montagnes : c'était connue au 
temps du Simplon. Te souviens-tu du trajet que nous avons 
fait à pied, et des profondeurs éclairées au loin, comme une 
autre vie apparaissant aux voyageurs? M. Augier est très 
bon, mais, je te le répète pour la centième fois, ces accueils 
par soubresauts me déplacent violemment et me fatiguent 
l)eaucoup. Tu sais que rien ne fatigue davantage que 
le travail ])lanté là pour le plaisir. C'est un devoir brisé 
qui vous crée des reproches. Ton père ne voulant jamais 
venir, me fait de ces parties une sorte de pénitence, et je 
t'avoue que ce voyage, car c'en est un, ne m'a été qu'un 
supphce. 

M. vSainte-Reuve est venu deux fois, très simplement 
adorable. 

Inès est de même, bien et mal, forte et faible, très douce 
enfant, aimante et fière. Elle t'embrasse, triste de ton 
départ. Pour moi, je cesse de t'écrire pour donner ma 
lettre à ton père qui veut sortir. Je t'embrasse, comme 
si tant de lieues n'étaient pas entre nous. Que la cam- 
pagne te soit bonne, et rends-moi quelque peu de l'im- 
mense tendresse qui me parcourt pour toi, ma chère 
fille. 

Tous te jettent leurs caresses dans les miennes. 



I 



17 Novembre 1846. 

Chère enfant, tu ne peux m'affliger davantage qu'en 
venant par ces temps affreux. Toute secousse est impos- 
sible ])our de telles journées; on ne peut que ramper 



i 



A ONDINE, 8A FILLE 32;{ 

à sa place, comme on peut. Je suis déjà bien assez boule- 
versée de voir ton frère courir sous de telles inclémences. 
Ne bouge pas ! Je conjure M^^ Bascans de s'opposer à ta 
sortie. La peur, d'ailleurs, de me faire plus de peine que 
le sort ne m'en fait, doit être un verrou solide à ta porte. 
Nous faisons autant de paradis que possible à Inès pour 
gagner, si Dieu le veut, les jours où l'on respire. Elle a été 
aussi mal que jamais (i). Je suis aux pieds de la clémence 
de Dieu. Sache bien que j'obéis. Hélas ! ma fille, je sais 
donc tout Fénelon par cœur, d'après ce que tu en as lu? 
Je serre tes mains et ton front sur le cœur le plus tendre et 
le plus dévoué. Je t'aime ! Aime-moi bien en ne venant 
pas. Ce serait presque une impiété d'exposer une santé qui 
soutient la mienne et ta mère. 



27 Février 1848. 

I^aisse-moi la tranquillité de te savoir hors tumulte, mon 
cher amour. I^es paroles se pressent pour se jeter sur le 
papier, mais peu de lignes te disent tout mon cœur. Les 
nouvelles doivent te parvenir mieux qu'à moi qui suis sou- 
vent seule, émue des bruits de la rue. Ce peuple de Dieu, 
si grand, si fort, si subUme, est aimable et doux comme un 
enfant. Que de larmes sur ses blessures ! Pourquoi sommes- 
nous pauvres, comme lui.^ Quelle joie ce serait de donner! 
Ernest est im peu blessé à la main, en l'honneur des barri- 
cades. Eugène s'est bien battu. U. W'arin t'embrasse. Ton 
père doit être allé jusqu'à Chaillot dans ce moment. Je ne te 
dis rien de ce que j'ai souffert, de le savoir errant avec 



(i) Inùs mourait dLx-scpt jours après, le 4 décembre. Oiidi-ie profcssiùt 
à Chaillot, au Pensionnat Bascans (H.V). 



:m 



MARCELINE DESBORDES-VALMORE 



Hippolyte, durant tous ces jours. Je descendais moi-même 
pour tout voir, afin de respirer. 

Ne viens pas, ma bien-aimée, c'est expressément que 
je t'en conjure... Je reçois vingt lettres auxquelles je dois 
quelques lignes de réponse. Mon âme est fixée à Dieu et à 
vous trois. 



A SES ENFANTS '^ 

«=§0 d^o c^ 

I,yon, le 9 Octobre 1839, au niatiii. 

... Ivine (2), ne sors pas seule, d'un pas ! Que ce soit tou- 
jours avec Inès, Sophie, Hippolyte, enfin jamais seule. Agis 
enfin comme si tu tenais mon âme en garde et que tu la dé- 
fendisses, par tout l'amour que tu as pour moi et que j'ai 
pour toi. 

Viens donc, ma petite Inès, que je te dise ime surprise 
que tu dois avoir à mon retour : un petit parapluie à toi 
toute seule, et bien gentil, une poupée moyenne, et de quoi 
faire des robes. Oublie cela jusqu'à mon arrivée. Je t'em- 
brasse, et je t'aime. 



lyyon, le 12 Octobre 1839. 

Nous voici le 12, mes chers bien-aimés, et je ne peux 
encore vous annoncer mon départ. Il y a pourtant un mieux 
sensible à la main de votre bon père, depuis l'ouverture du 
dépôt (3) ; mais il est encore impossible qu'il s'habille seul, 



(i) I^es lettres de Marceline à ses trois enfants font partie du tome IV 
des manuscrits d'IIippolyte Valmore, de la page 509 à la luigc 550. 

(2) Marceline, un d,s prénoms d'Oidinc Valmorc. 

(3) T/ouvcrturc dj l'abcès. 



32i6 MARCELINE DESBORDES- VALMOUli 

et, comnic il n'a ni servante, ni domestique, c'est moi qui 
remplis près de lui ces cliers dex-oirs. Que serait-il devemi 
pendant cette maladie douloureuse et incommode, si l'un 
de ceux (lu'il aime n'avait été près de luiPTriste et seul dans 
sa chand^re, ou aidé par quelque étranger, c'est si froid ! 
Cette idée me force à bénir mon éloignement de vous, qui 
m'est pourtant bien pénible. Troublée d'inquiétude connue 
je le suis, et n'osant me fier cà votre prudence si jeune, je 
dirai même si innocente, où la niiemie ne sufiirait i)eut-être 
pas contre tout ce qui peut vous arriver de malveillant, mes 
bons anges, je prie Dieu, nuit et jour, car je ne dors pas 
pour que vos jours et vos nuits soient calmes et gais. Votre 
bonheur est ma soif; il apaise toujours la fièvre lente que 
je porte. Chers enfants, je vous aime comme le ciel visible 
qui m'est accordé en ce monde où je voudrais vous voir si 
heureux ! Tout ce que je vous écris, votre père aussi le 
pense et ne peut vous l'écrire. Mais, quoiqu'il soit dans son 
lit encore, ce n'est plus que pour se reposer des souffrances 
l)assées; son corjîs est mieux, son âme est triste. I^a mienne 
a besoin de vous, mes enfants, et du charme de votre pré- 
sence pour dilater mou cœur sous tant de tristesses. Ne les 
partagez pas, mes purs amours. Mêlez-y de la joie par 
votre amitié, et celle que j'aime tant à voir régner entre 
vous trois. 

Que Dieu bénisse tous ceux qui m'ont rendu votre 
absence su])])ortal)le, et i)ardonne à ceux qui m'en ont fait 
une maladie ! vSi j'avais des ailes, ce serait pour aller cher- 
cher secours et pitié, mais jamais vengeance, à Dieu. J'ai 
fait un rêve, comme cela. 



A SES ENFANTS 327 

Paris, 9 Septembre 1843. 

Je VOUS aime! C'est bien plutôt mon cœur qui vous 
écrit que ma main, mes chers enfants adorés ! Vous savez 
si, nuit et jour, je suis absorbée dans les soins qui peuvent 
vous le prouver. Soyez heureux et calmes, c'est me donner 
du calme et du bonheur au miheu de toutes les tourmentes. 
Le bien-être est immense en moi, quand je vous sens 
dans le bien-être. Dieu sait bien que je ne lui en demande 
pas d'autre. Ton père et moi nous avons bien des courses, 
des écritures et des sollicitudes de toute sorte. 

Iv'Odéon est comme un grand vaisseau dont l'équipage 
est révolté. On croit le capitaine sans boussole. Tu sauras 
tous ces détails que j'épargne à ta salutaire vacance. Tu 
sais que tous mes jugements passent à travers mon cœur, et 
s'y rectifient. 

Embrasse ta bonne cousine Camille, elle qui me remplace 
si doucement près de ce que j'aime le plus au monde; mais 
les mères ont des yeux qui percent les campagnes, et c'est 
bien ennuyeux de ne pouvoir fuir nulle part tant de rayons 
d'amour, n'est-ce pas?... 

J'ai bien encore temps et place pour embrasser dLx fois 
Henry, les amours de filles et ma sœur ! ma sœur ! ma sœur ! 
Dis-lui que je suis tout à elle. 

lycs crins de M. Stephenson (i) couvrent à tout prendre 
un cœur loyal, il faut nous y prendre. Je crois, de plus, qu'il 
a des peines; notre seule manière de l'en consoler, c'est de 
supporter ces aspérités. Le malheur n'adoucit pas les 
hommes. Les femmes seules devraient en de\-enir plus 
tendres les unes pour les autres. 



(i) Pomet St'-phenson, homme de couleur, plein de mérite, lunis âme 
et caustique. I«oyal, brave et désintéressé (H.\'.). 



A M'^ MARS '^ 

C§£> Cfo C^ 

Paris, le 12 Août 1841 2 . 

Nous sommes tristes de votre absence et du temps (^ui 
ne nous laisse pas, ici, trois heures sans pluie. Un rayon 
d'espérance a fait courir Hippolyte, rue lyavoisier ; car nous 
pensions que vous donneriez à vos amis le bonheur de 
vous \'oir, pour votre fête. lyC soleil seul vous cmljrassera 
donc, ce jour-là? Qu'il use au moins de son droit et v-ous 
brûle un peu les lèvres, par invitation de notre tendresse. 
Nous avons du moins le bonheur de penser que, si le cercle 
de vos amis n'est pas nombreux autour de vous, il est aussi 



(x) I<es relations affectueuses de Marceline avec M"« Mars s'étaient 
nouées à Bruxelles, ainsi cjne l'a établi M. Edouard l'étis dans une séris 
d'articles consacré-s par lui à M'"" IJcsbordcs-Vahnore : — « C'est à , 
Bruxelles, en 1818, que les deux artistes se rencontrèrent, et (jue des 1 
relations d'intimité s'établirent entre elles. M"" Mars vint dotnier à la 
Monnaie une série de représentaUons, ayant, dans pres(|ue cliacune d'elles, 
pour la seconder. M'"" Desbordes- Valmorc, dont le talent sympa llii(iue 
et la distinction personnelle lui inspirèrent un attacliement dont elle lui 
donna, en plus d'une circonst.ancc, des témoignages fiu'elle ne pnjdiguait 
pas. » (Voy. y Indépendance liclge, du 27 aoiit 1893). C'est aussi à Bruxelles, 
<liins le même temps et dans les mêmes conditions, que M"'" Desbordes- 
Valmore se lia à M"" George. (Arthur l'ougin, op. cit., p. 172). — 1,01 
deux volumes manuscrits (lu'IIippolyte Valmore a réservés aux lettre» 
des jjrincipaux Correspondants de M'"" Desbordes-Valmorc contiennent, 
au tome II, pp. 283-289, des notes curieusement écrites par Prosper Val- 
more sur A/"« Mars et M"'" Valmore au théâtre. (B. d'A.) 

(2) I,es lettres de Marceline à M"" Mars figurent au tome III des 
manuscrits d'Hij^polyte Valmore, de la jiage 463 à la page 516. 



■f 

i 



A m"" mars 329 



sincère qu'aimable; et c'est dans la confiance de mon cœur 
reconnaissant que je prie M^ic Amigo (i) de vous serrer 
la main, une fois de plus, pour votre fidèle amie 

M. V. 



Inès pleure, de ne pas savoir comment vous dire comme 
elle vous aime. Pour moi, je n'ai pas cette prétention ni 
cet embarras. Le fait est que j'existe et que j'y trouve 
un bonheur infini. 



22 Novembre 1842. 

Voyez le temps et pardonnez-moi de n'être pas heureuse, 
en allant vous voir. Toute ma vie intérieure vous est bien 
connue. Ce n'est pas encore pour moi le temps de faire 
une des volontés de mon cœur. Ce n'est pas une excuse 
que je vous donne, c'est un de vos sourires que je vous 
demande. Ils m'ont tant de fois consolée de beaucoup 
d'esclavage ! 

...Je tâche en ce moment de faire tant d'esprit, que j'en 
deviens imbécile. Aimez-moi telle que je suis ; à tout prendre, 
vous n'avez rien de plus entièrement à vous que moi. 



Paris, 20 Juillet 1843. 

A mon retour de I^ondres, j'ai couru pour \()us embrasser 
et vous porter ma joie; car je ramenais ma Hlle. et j'avais 

(i) Du Théâtre-Italien. Espagnole venue à Bordeaux en 1825. Tous les 
passants se retournaient, s'étonnaient devant tant de beauté. Mon pérc 
enthousiasmé, la voyant passer au Cours Touruy, courut ;\ la maison et 
voulut absolument que nia mérc vînt avec lui admirer. Seize ans, une 
voilette noire sur la tête, une rose t\ l'oreille et Kspiignole... (H.\'.). 



'VSO MARCELINE DESBORDES-VAI.MOnE 

la paix (le beaucoup de chagrins. Vous étiez partie, l'avant- 
veille. Moi, je ne suis restée à Londres qu'un demi-jour, 
et je l'ai compté avec Ondine à trois heures du matin. Ce 
voyage a été protégé par la Providence qui me jxiussait. 
lya visite a été vive. M'"^ I^efèvre (i) m'a traitée de fennue 
sans cœur, sans argent. Ku devoir à une telle personne 
est une des plus grandes humiliations de l'infortune. Enfin., 
j'ai ma fille, et je ne pense pas qu'un tel tuteur soit à 
regretter pour ma faible et charmante enfant. Sa santé 
est assez bonne, quoique très maigre. Elle est revenue 
d'elle-même et tendrement à nous. Les influences étran- 
gères s'effaceront peu à peu de son esprit, et le souvenir 
des insultes que j'ai subies par amour pour elle l'éclairera 
sur le sort qui l'attendait, un jour, elle-même. 

A présent, j'ai besoin d'être tranquillisée sur vou:;. 
Les eaux vous vont-elles? N'êtes- vous pas ennuyée d'être 
aimée là-bas, comme partout? Vous dire que, sans vous, 
Paris est incomplet pour moi, c'est, j'espère, ne rien vous 
apprendre. Sans que vous ayez jamais su, ni que j'essaie 
à vous dire combien je vous aime, la vérité pénètre et 
celle-là ne finira qu'avec moi. La vie me serait amère, 
sans elle; ne ])()Uvoir vous le prouver l'est déjà bien assez. 

Je commence à désespérer que vSingier (2) soit ai)pelé 
au commissariat (de l'Odéon). C'était pourtant l'miique 
moyen de river Valmore à ce grand sacrifice où il se 



(i) Aniie dcsp<jti(iuc, M'"» I,efévrc avait voulu emmener Ondine à 
Londres, et, comme la question d'argent était un des motifs qu'on invo- 
quait ]H)\iT ne pas laisser ])artir ma s<eur (ce séjour en Angk-tcrre pour 
Mne malade effrayait ma mère), l'améla (.M"'" J,efébvre s'appelait l'améla) 
voulut le donner. IClle l'a réckuné depuis par orgueil, plus que par avarice. 
Elle passait, au contraire, ixjur libérale (H V.). 

(2) Singier, tx directeur des théâtres de I,yon. C'est luicjui avait fondé 
ra.ssurance de Secours nmtuels des artistes dranuiti(iues continuée par le 
baron Taylor. (j)ii a parlé jamais du fondateur véritable (II. V )? 



f A m"'' mars 331 

donne tant de mal, pour si peu de profit. Comment M. Lireux 
va-t-il user de la toute-puissance que le Ministère lui a aban- 
donnée? C'est ce que nous allons voir et ce que j'attends 
en tremblant. 

Si vous pouvez user d'mi peu d'encre entre deux verres 
d'eau (i), donnez-moi de vos chères nouvelles; c'est un 
peu de baume sur bien des blessures, comme quand j'allais 
entendre votre voix pour me consoler des duretés de cette 
vie. 

Votre fidèle et attachée, 

M. V. 

Tout ce que j'aime vous aime. 

Je crois que M. Lireux se dispose à récompenser Val- 
more en lui offrant à peine du pain, et j'ai la douleur 
de voir que Valmore accepte tout (2). Allez, je souffre bien ! 



Paris, 22 Janvier 1845. 

Votre amitié devine la cause de notre apparente ingra- 
titude, j'en suis sûre. Vous me croyez donc bien triste et 
vous ne vous trompez pas. C'est une maladie bien grave, 
que celle de ma chère Inès ! Je passe mes jours et mes 
nuits dans de terribles anxiétés. 

Qu'ai-je à vous dire que vous ne sentiez pas jusqu'au 
fond de votre cœur (3), si excellent pour nu)i? \'oilà 
deux jours qu'elle ne supporte aucun aliment.. 



(i) M"« Mars était aux eaux de Vichy (H. V). 

(2) Mon père, chef de famille, ne pouvait refuser et soulïrail bien aussi 
(II. V.). 

(3) M"e Mars avait perdu une fille grande, belle, remplie de talent 
pour la peinture. Elle se uomiuait aussi llippulyte (II. V.). 



332 



MARCELINE DESBORDES- VA LMOUE 



i""' Décembre 1846. 

J'ai prié M'"*^ Abbenia (i) de vous retenir loin de moi (2). 
Je vous en prie avec ferveur, et je prie M. de Mornay 
d'user du pouvoir de sa tendre affection pour vous. Vous 
voir triste, m'est impossible. Je me souviens de vous 
dans une circonstance suprême qui m'a attachée éternelle- 
ment à votre âme que je connais mieux que personne, 
pour vous aimer et vous épargner de la douleur. 

Nous n'avons rien de consolant à vous apprendre. Ma 
tendresse ne vous cause que du chagrin, malgré le besoin 
profond que j'ai de vous savoir heureuse... J'irai vous voir 
quand je sentirai que je le i)eux. 



(i) Fille de M. de Nurbonnc et de M"" CoiiiUit (Il.V). 
(2) Inès mourait le 4 décembre (II. V.). 



I 



A François-Vincent RASPAlL" 

cfo <=§o cfo. 

(Sans date.) 
Monsieur et cher absent, 

Et c'est vous qui nous envoyez des consolations ! \'ous 
attachez donc quelque prix à notre affection désolée, 
puisque vous la payez d'un tel retour? Ainsi, j'ai reçu 
votre livre comme un bienfait qui m'honore, et il vous 
sera facile de juger à quel point ce souvenir de vous m'a 
émue puisque vous savez dès longtemps mon respect pour 
votre caractère généreux, et mon admiration pour \-otre 
grand cœur... 

En lisant votre Evangile du peuple et des pauvres, 
j'y ai puisé la patience et la foi dont vous êtes le modèle 
tranquille. lycs larmes me gagnent, en écrivant cela. C'est 
que je ne suis pas si forte que vous, moi libre, que vous 
en prison. Mais enfin, je suis délivrée par vous d'un mal 



(i) Condamné, en i849,à cinq ans de prison ponr faits politiques, Rasixiil 
était alors aiptif à Doullens. Cela n'cnipcchait pas 1M"'« Dcsbordes- 
Vahnore, qui le connaissait depuis longtemps, d'entretenir avec lui une 
correspondance assez active, qui l'était devenue plus encore i^r suite de 
la makidie de sa iille Ondiiie,au sujet de hviuelle elle lui avait même de- 
mandé, de loin, des conseils. (Arthur l>ougin,o/>.;cj/.,p. 337)- — Ia'S lettrc-s 
de MarccUnc Desbordes à K.-V. Kaspail, dont ^i. l'ougiu a publié 
cinii dans la Jeunesse de M'"" D.-V., comprennent, au t. IV des manus- 
crits d'Hippolyte Valmore, les pages 117-14J. 



33'i M.VRCliLINE DESnOHOES-VALMORU 

qui m'a fait l)caiicoup et longtemps souffrir. Je vous 
envoie cette nouvelle pour salaire, moi qui ne peux rien 
payer qu'avec la gratitude de mon âme. N'est-ce pas là 
le prix que vous avez demandé aux pauvres malades que 
je vous ai conduits et oui vous attendent pour bénir la 
justice de Dieu? 

Dans le récit que vous faites avec tant d'âme et de gran- 
deur, et qui est la \Taie peinture de nos ciels flamands 
par les levers et les couchers de soleil, je retrouve jusqu'au 
saisissement les émotions de mon plus bel âge. Il n'y a rien 
de si pur et de si vivant que votre style où je regarde, à la 
fois, votre âme et mon pays le plus aimé; et vous faites 
parfaitement comprendre qu'il soit celui des grands 
coloristes (car vous l'êtes en le décrivant), reflété dans ce 
beau paragraphe comme en un lac majestueux et doux. 



(Sans date.) 

Depuis la lettre dont vous avez honoré ma tristesse, 
I)eu de jours se sont passés sans me donner lieu de vous 
bénir. J'ai souhaité souvent vous le faire savoir, bien 
sûre de vous causer à mon toiir un moment de joie, en vous 
rappelant que le bien que vous faites est la première chose 
que vous oubhez. Vous en instruire est le seul moyen qui 
me soit accordé de vous en témoigner ma reconnaissance, 
et elle a du prix pour le cœur le plus noble que Dieu 
ait animé sur le terre, car elle est ardente et i)ure. Je 
vous l'envoie. Ne me grondez pas. Monsieur, si elle est pleine 
de larmes. Si vous avez l'art divin de nous guérir à travers 
les portes qui nous séparent (i), vous ne pouvez élever 

(i) KasjjaU était alors en prison (II. V). 



A F.-V. RASPAIL 335 

notre courage à la hauteur du vôtre, ni me faire com- 
prendre ce qui est devenu pour vous une chose toute sim- 
ple : la résignation... 



I 



Passy, 8 Janvier 1853. 

J'ai souvent prié Dieu qu'il vous rendît libre pour 
vous-même, bon et subhme prisonnier. C'est, aujour- 
d'hui, pour moi que je le demande à genoux. Je remets ce 
cœur affligé dan.s les mains de votre jeune fils. Ecoutez, 
je vous en conjure, tout ce qu'il vous dira de ma fille 
malade (ij, bien malade, je crois! Son esprit charmant 
surtout est livré au trouble le plus sombre, malgré les pre- 
miers bons résultats des soins de monsieur votre fils. 

Hélas ! monsieur et cher absent, que votre puissance 
n'est-elle hbre de nous sauver en soumettant toutes les 
résistances de cette fille adorée? Je lui donne inutilement 
ma vie et mes soins. Elle souffre infiniment et ne fait pour- 
tant qu'effleurer les remèdes qui l'avaient d'abord calmée 
et forcée à croire. Après avoir écrit rapidement cette con- 
sultation jointe à ma lettre, elle a, ce soir, la fiô\Te d'ima- 
gination et une prostration absolue. Ah ! si le ciel vous 
amenait à la voir, vous l'aimeriez tant que \'ous la sau\-e- 
riez. 

Votre captivité pouvait donc me devenir plus horrible? 
Je ne le croyais pas. Ma fille a été bouleversée que mon- 
sieur votre fils ne l'ait pas jugée assez forte pour entre- 
prendre au printemps le voyage de Palma. « \'ois-tu bien, 
m'a-t-elle dit après son départ, il me juge i)erdue. » 



(i) Ondine l,anglais était dans une petite maison de la rue île la l'oiniH.", 
117, je crois, presque au coin de la rue (II.V). 



336 MARCELINE DESBORDES-VALMORE 

Jugez de l'état de mou âme, puisque je ne vous parle 
pas (le reconuaissauee eu vous deuiandant toujours 
de uouNelles consolations. 



rassj', 6 Février 1853 (i). 

he désordre le plus complet s'est mis dans mes espérauces. 
Il faudrait vous envoyer mon cœur tout entier, pour vous 
eu faire apprécier les douleurs. A peine votre bonne et 
généreuse lettre avait-elle ranimé ma force, que les ter- 
reurs de ma chère malade ont pris un caractère à me 
désespérer. vSon mari, saisi d'un trouble affreux, a couru 
et fait courir après trois médecins. Une enflure presque 
soudaine avait envahi les pieds, les jambes, les cuisses et 
le ventre. Ma consternation est trop grande pour que je 
rappelle de si tristes jours et de telles nuits. De plus, com- 
ment écrire au milieu de fatigues pareilles? J'agis connue 
je peux, sous la volonté de Dieu qui nous éprouve tous. 
Je vous écris sur mes genoux, cher et sublime prisonnier. 

Je vous ai demandé de la lumière, à vous qui possédez 
la vraie lumière. J'en suis la preuve, puisque j'existe par 
vous. Vous me l'envoyez généreusement et le sort l'éteint 
dans mes mains, quand j'avais la conviction qu'elle pou- 
vait sauver ma fille, c'est-à-dire plus que moi-même ! 

Je n'ai pas ])u dire à monsieur votre fils le bouleverse- 
ment de mou esprit, mais il l'a vu et m'a ])rouiis de vous 
écrire. Quelle convenance, quelle bonté, quelle dignité 
simple, dans un si jeune homme ! Les médecins n'ont, du 
reste, rien désapprouvé de ce qu'il avait ordonné. C'est mie 
bien triste satisfaction pour lui, d'avouer qu'aucun mieux 

(i) Six jours avant la mort d'Ondine (H. V.), 



r 



A F.-V. RASPAIL 337 



ne résulte du nouveau traitement. Cette chère impatiente 
souffre les mêmes étouffements, les mêmes faiblesses, et déjà 
la même désespérance. — Moi, je vous regarde, et je vous 
remercie de rester le même pour celle qui est éternelle- 
ment attachée à vous et aux vôtres. 



6 Janvier 1854. 

Après la chère et dernière entrevue avec votre fils, je 
suis devenue malade, je le suis encore. IvUndi, 2 janvier, 
j'ai bravé le temps et la fièvre pour le revoir, parce que 
c'est toujours vous voir, mon cher et généreux ami ! Il 
n'y était pas plus que vous, cette fois, et j'ai laissé aux 
mains d'un enfant qui m'a paru intelligent ce que j'avais 
souhaité que votre Camille reçût de mon pauvre et triste 
cœur, un rien, puisque je n'ai rien; ce qu'une hirondelle 
laisserait à la fenêtre hospitaUère où on l'a laissée douce- 
ment entrer, une de ses plumes tirées sous son sein de mère. 
J'y reviens toujours! et j'y reviendrai toujours, morte 
ou vive. Il y a des sillons en terre ou aux cieux, que l'âme 
ne doit jamais oubHer... 



r.{ 



A M'"' RECAMIER' 

<:^ ^o «^ 



Bordeaux, le 30 Décembre 1826. 



Madame, 



Au milieu des liomiuages dont vous êtes entourée, ne 
dédaignez pas le plus humble. Le souvenir du bien que ' 
l'on a fait tient une douce place au milieu du l)ruit de ce 
monde. Je vous offre mes vœux ])ar un élan de cœur qui 
doit parler au vôtre. Une amie à moi, plus heureuse que 
je ne le serai peut-être, puisqu'elle vous a parlé souvent, 
m'assure que vous êtes aussi simple que belle et que 
vous surtout, Madame, vous faites de la reconnaissance 
le plus doux des sentiments. Je vous offre celle qui vivra 
en moi, autant que le désir de vous le témoigner. Je l'em- 



(i) Sa carrière politique, — car il n'avait ])as d'autre titre, — venait 
d'ouvrir au duc Mathieu de Montmorency les portes de l'Académie fran- 
çaise. Il acceptait le fauteuil, mais non le léger traitement qui y était 
attaché, désirant reporter celui-ci sur une des infortunes littéraires de tout 
temps si nombreuses. M"'« Kécamier lui avait indicjué M'"" Desbordes- 
Valmore; il avait ratifié ce choix, et .M'"* Uécamier s'était chargée d'annon- 
cer elle-même la nouvelle à sa i)rotégée, qui ne crut j)as devoir accepter 
le bienfait trop personnel dont elle se voyait l'objet. (Arthur Pougin, 
op. cit., p. 145.) — L,es lettres de Marceline Desbordes à M"'" Récamier 
commencent à la date de cette donation, le i»' mars 1826, pour finir 
à celle du 30 novembre 1H48 qu'on lira plus loin. Au lome IV des manus- 
crits d'Hippolyte Valmore, cf-s lettres vont de la page 150 à la page 165 



A M'"* RÉCAMIER 339 

porterai partout où je dois errer et, partout où je serai, 
^iladame, vous aurez quelqu'un qui souhaitera votre 
Ijoiiheur comme une partie du sien. 

M. V. 



Lyon, le 27 Décembre 1827. 

Madame, 

Qu'un bonheur de tous les instants vous paie le bien que 
^ous avez fait. Partout où j'ai lu votre nom, j'ai lu votre 
loge, et pous pouvez croire qu'il est gravé aussi bien pro- 
mdément dans mon cœur. 
J'ai perdu la douceur de vous voir à Paris. J'ignore si elle 
le sera jamais accordée, mais c'est un besoin pour moi, 
[adame, de vous rappeler quelquefois que j'en nourris 
f espoir, au moins le désir. J'envie tous ceux qui vous ap- 
prochent. Mon oncle dit que vous avez les traits d'un ange. 
fe sais bien que vous en avez la bonté et que vous recevez 
sans dédain les vœux de ma profonde reconnaissance. 
Votre humble servante M. V. 



I^yon, le 25 Juin 1828. 

J'étais loin. Madame, de vous croire dans un si grand 
Ichagrin quand j'ai osé vous parler du mien. 
Jl Pardonnez-le-moi, maintenant. Madame, en réfléchis- 
;Sant que c'était un devoir. Vous aviez secouru mon oncle; 
des journaux me l'ont api)ris, et je ne pouvais renfermer 
ma reconnaissance. Il faut excuser le reste. Iva douleur ré- 
cente a encore cela de triste, qu'elle fait oublier les conve- 
nances. Je me souviens, en effet, avec ctonuement de ce 



340 MARCELINE DESHORDES- VALMORB 

dont vous me reprenez avec encore trop d'indulgence. 
Une belle âme est encore meilleure, quand elle est affligée. 
Le trouble de la mienne prouve son imperfection et sa fai- 
blesse. J'en suis honteuse. 

Pourtant je ne me plaignais pas de mes amis, mais d'en 
avoir perdu, mais d'avoir reçu par une main étrangère 
cette nouvelle imprévue et affreuse. Je sens bien à ])résent, 
Madame, qu'il m'était interdit de m'en plaindre à vous. 
J'ai eu beaucoup à regretter mon injustice. Si jamais 
quelqu'une de vos pensées se tourne vers moi, que ce soit 
toujours avec quelque indulgence pour mon ingratitude, 
vous. Madame, à qui la mort peut enlever des amis, mais 
qui ne pouvez jamais les perdre que par la mort. 



I<yon, le 27 Dd-cerabre 1834. 






Après tant de jours difficiles. Madame, après des voyages 
qui brisent, et après la guerre civile qui m'a laissé une 
longue stupeur, votre belle et douce image revient toujours 
dans ma vie. Elle m'a consolée autrefois et je la salue encore 
de ma reconnaissance et de mes vœux. Qu'ils vous rappel- 
lent une des mille bonnes actions que vous avez semées 
autour de vous. Je suis bien sûre que mon oncle serait 
heureux de revenir quelques heures dans ce triste monde, 
pour \'ous dire comme moi : Madame, soyez heureuse ! 



' 30 Septembre 1846. 

Madame, 

Quelle affection humaine n'aura pas été adoucie, honoré* 
de pitiés si hautc-s et si tendrez ! Ne pouvant d'abord y 



A M"* UÉCAMIKR 341 

répondre, perdue comme je le suis dans une contemplation 
déchirante (i), je les ai recueillies dans mon cœur pour en 
augmenter la foi et la soumission. 

lycs détails de mon malheur. Madame, vous attriste- 
raient davantage. Ils doivent rester entre Dieu et moi, 
et votre belle âme en devine déjà trop. J'essaie de me rendre 
digne d'une si longue épreuve. 

M. V. 

Les chaleurs meurtrières de l'été ont fait de grands 
ravages sur ma chère petite malade. Les accidents les plus 
graves ont redoublé le danger de ses longues souffrances. 

Il me semble que les vœux d'une âme si triste que la 
mienne peuvent être entendus : j'en forme de bien profonds 
pour vous, Madame, et pour ceux que vous aimez. 



(Sans date.) 

Madame, 

J'envoie à votre bonté l'explication que je n'ai pu vous 
donner moi-même. Dans le tumulte actuel des affaires et 
la transition violente de toutes les existences déplacées, 
on ne sait en quels termes demander à vivre. Que votre 
grâce toujours lumineuse supplée à mon ignorance. Je n'ai 
aucun savoir. Madame, mais personne ne m'apprendra 
mieux que mon propre cœur la recomiaissancc que je vous 
dois. 

M. V. 

Il serait d'un intérêt immense pour sa famille et pour lui 



(i) Inès se mourait de i)hlisic. Hlle a cesse de souffrir, le 4 décembre sui- 
vant (H. V.). 



;!4"J MARf'ELlNE DESUORDES-VALMORE 

que mou mari ne quittât point Paris, sinon accidentelle- 
ment. 

Hélas ! Madame, je suis bien osée de faire des conditions 
au sort. ^lais quitter mon fils, ce serait ma dernière 
tristesse. 



30 Novembre 1848. 
Madame, 

Vous êtes toujours res])érancc, et il est bien vTai que vous 
ne vous êtes ])as éloignée de moi. Hier, j'avais la fièvre; 
aujourd'hui, j'ai un peu de courage et je vous en remercie, 
car je vous le dois. 

J'en remets deux témoignages à votre patiente bonté. 
Ma lettre à M"^"^ de Valence (i) en passant par vos mains, 
Madame, prendra mieux sa route vers son cœur. Dans ([ucl 
cœur ne serez-vous pas entrée, quand vous aurez daigné y 
frapper? On dit qu'un mot de madame de Valence i)eut 
décider M. le maréchal Gérard eu faveur de mon cher 
fils (2). 

Puisque vous me permettez toujours d'abuser, Madame, 
il me reste à vous parler de la note qui concerne mon mari 
dont le sort est défait, depuis neuf mois... Mon vœu bien 
ardent comme fennne est que ce parti ne l'éloigné point de 
moi et de ses enfants. Il est si au-dessus de moi i)ar S(m 
caractère, que c'est presque hardiment (pie je le signale à la 
protection de qui peut relever son malheur. Vous compre- 
nez. Madame, vous pardonnez en moi cette fière humilité. 



(i) I^ Duchesse rlc Valence? 

(2) Pour entrer aux l>iircaux d la T/'^;ion d'honneur (FF. V.). 



A M'"* HÈCAMIEU 343 

Nous sommes tellement au fond de la foule que j'ose vous 
redire que lui seul, de nous deux, mérite de vous intéresser (i) . 
Moi, je ne suis et ne serai jamais que votre plus humble 
servante 

M. V. 



(i) C'était pousser un peu loin l'ignorance de sa propre valeur, mais 
je l'ai toujours trouvée ainsi (H. V). 



A M""' LÉONIDE ALLARD ■' 

<^ c§o cfo 

Taris, Avril 1855. 

Je vour. cmoic des batteiiicuts de cœur et des serrements 
de main, en attendant que je puisse vous écrire, vous dire... 
essayer de vous dire, à quel point je suis charmée de ce que 

j'ai lu de x'ous. Une âme ! 



i 



Paris, 16 Mai 1855. 

Madame, 

A travers les incidents qui assondjrissent ma vie et les 
infortunes de mes amis les i)lus intimes, je ne perds pas la 
mémoire des consolations qui me sont arri\'ées de la terre 
ou du ciel. Vous le savez mieux que moi, Madame : d'où 
veniez- vous? 

Abattue i)ar la fièvre qui ne manque jamais de me surmon- 
ter quand il pleut, et conunandée par les plus pressantes 
«jllicitudes, si mon cœur s'est tourné bien des fois vers 



(i) M. Georges Allanl et M""*! I/'oni(lc Allard ont publid- en commun un 
volume de jKjfeies, Sfjus le titre de Marges de la Vie. — I/in-extcns(j des 
lettres de Marcelintr iJesIxjrdes à M. et M'"" Alkird comprend, au tome I 
des manuscrits d'IIippolyte Valiuore, les pages 1-14. 



< 



A M""" LÉOXIDE ALL^RD 345 

VOUS, je n'ai pu vous le dire. Deux lignes écrites à la hâte, 
jointes au manuscrit que je vous renvoyais, ne pouvaient 
ni m' acquitter, ni vous peindre mon tendre étonnement 
(pardonnez-moi ce mot) du talent délicieux dont vous 
semblez vous-même ignorer la portée. J'ai lu une partie de 
ce manuscrit avec beaucoup de larmes. ly'énergie de la 
pensée me portait d'étranges contre-coups, sous la grâce 
poétique dont elle est revêtue. Il ne tiendra jamais qu'à 
vous de prendre sans effort votre rang dans le monde litté- 
raire, j'entends celui que l'on accorde aux femmes. S'il don- 
nait le bonheur, je vous en conjurerais; mais ce n'est pas 
ma pensée, avec la teinte répandue sur tout vous-même. 
Toutefois si vous y êtes forcée (i), n'ayez pas peur, la part 
du talent vrai vous est échue en partage. Et quant à l'ins- 
piration qui me concerne, si prompte, si peu étudiée par 
vous, si inattendue pour moi qui vous quittais à peine, j'en 
suis restée saisie et plus touchée qu'il ne m'est possible de 
l'exprimer. Notre chère âme des blés, M. Brizeux, n'en reve- 
nait pas plus que moi, qui me suis permis de joindre le 
charme de cette lecture confidentielle à la tristesse des 
adieux qu'il venait nous faire. C'était le remerciement que 
je lui devais, du bonheur qu'il m'a donné de vous connaître. 
Voir s'éloigner de Paris mie telle âme parce que cette gloire 
de la France n'a pas de quoi payer son gîte !... 

Votre commissionnaire a-t-il été bien fidèle à vous repor- 
ter le manuscrit? Il m'a passé, à cet égard, plusieurs frissons 
mêlés à mon chagrin de ne pouvoir vous chercher encore. 



(i) Par la misère, par exemple : et ma mère, si amie de l'obscurité, le 
savait bien (H. V.). ^ 



44 



346 MARCELINE DESBORDES-VALMORE 

1*'' Octobre 1S55. 

Ma vie est bien défaite ! Si vous nie connaissiez de])uis 
longtemps, vous jugeriez ù mon silence même que je ne 
suis plus moi, puisque je ne peux plus m'élancer où le veut 
mou cœur. Jamais, non plus, une solitude n'a été si tur- 
bulente que la mienne. Paris est tellement enfiévré de tous 
les voyageurs qu'il renferme, que je ne sais plus où me 
sauver d'un tel tunuilte ; car c'est à chaque heure des visites 
inattendues, que je n'ai ])lus le tem])snila force de supporter. 
Je n'entrerais avec vous dans aucun détail de cette nature, 
si je n'avais un besoin réel de me justifier d'avoir perdu la 
consolation de vous répondre, de vous dire l'émotion triste 
que m'a causée votre visite d'âme. C'est quelque chose 
d'inouï de pouvoir, à ce degré, se peindre à la fois si ressem- 
blante et si voilée. Vous avez ])ien raison d'aimer la poésie 
qui ne vous résiste en rien, qui ne heurte en rien votre 
amour. Donnez-lui en l^eaucouj), car elle vous le rend l)ien. 
J'ai beaucoup de choses à vous dire qu'une lettre ne peut 
contenir, surtout au milieu de l'esclavage où je suis. Vous 
qui êtes vraie comme un ange, tenez-moi pour vraie au 
moins comme une pauvre femme qui aime et craint Dieu. 
Je suis donc charmée de votre caractère et de votre talent, 
qui en est la \-oix mesurée. vSous tous vos vers, je vois votre 
figure, et ce n'est pas souvent ce qui arrive. Mais, c'est 
pourquoi je vous aime de tout mon cœur, parce que j'ai le 
même défaut ou la même qualité . 

Quant à moi, le rêve d'aller vous serrer la main m'a pres- 
que dit adieu. Toute hberté me manque et ce n'est pas le 
bonheur qui m'étreint !... Vous me supposez du courage, 
bonne et charmante envieuse que vous êtes ! Allez ! je n'en 
ai pas, je ne vais que par la résignation et la grâce de Dieu. 



A M'"* LÉONIDE ALLARD 347 

J'ai aussi, bien souvent, les bras tendus vers sa Mère, la vôtre, 
chère femme étonnée de ce monde. 

Écrivez-moi quand vous pouvez, quand vous soufifrez 
moins, car il y a bien des fièvres muettes et immobiles. 
J'en sors, ou plutôt je combats ce qui en reste dans tous 
mes membres abattus. 



Paris, 25 Décembre 1856. 

J'ose à peine vous écrire, après un tel intervalle tout 
rempli pourtant de vous et de vos peines. Je me suis 
inutilement informée de tous les côtés. Le cœur me dit, 
d'ailleurs, que si une joie, mie espérance était venue à 
vous, je l'aurais appris par vous-même, puisqu'il vous est 
impossible de douter qu'un tel désastre dans votre famille 
ne marque comme un grand malheur dans la mienne. Cette 
terreur est récente en moi, comme d'hier, et il s'y mêle la 
presque certitude que vous êtes malade. Pour moi, je le 
suis sans cesse, et les coups les plus graves m'atteignent 
de tous côtés. Il faut donc que je sois infiniment abattue 
pour que vous ne m'ayez pas vue encore, quand je vous ai 
si souvent envoyé tout ce que n'enchaîne pas la fièvre et 
la fatigue. 

Une âme qui vous est tendrement unie, que vous soyez 
heureuse ou que vous pleuriez, IM- V. 



Paris, Avril 1857. 



On n'a plus trouvé M^'e Reine Garde (i), n^ ii, rue de 
■ Savoie, quand je lui ai envoyé des livres. On n'a pu, non 

(i) Reine Garde, auteur d'un volume de poésies dont M. de I^martine 
faisait beaucoup de cas (H. V). 



348 MAUCRLINE DESBORDES- VALMORE 

plus, donner sa nouvelle adresse. Si vous la savez, soyez 
asssez bonne pour m' aider à remplir ce devoir. Cette femme 
simple, passionnée et confiante, fera-t-elle une épreuve 
heureuse de Paris? Il y a bien des pièges pour les rêves 
qu'elle y ai)i)orte. Elle passe quelquefois tristement dans 
mon idée. Et vous, ne vous semble-t-il j^as que ce voyage 
n'est pas bon pour elle? Quand on y sent souffrir et lutter 
M. de Eamartine, on regarde avec effroi les innocents 
moucherons qu'il attire dans ses rayonnements. 



I 



A LOUISE BABEUF 

^o ^o cÇ=, 



7 Avril 184 1 (2). 

Je ferai lire votre lettre à M}^^ Mars. Cette lettre-là vaut 
bien une couronne. Nous tâcherons de lui en jeter mie, ou 
une fleur; moi je n'y peux aller, mais vous prendrez mon 
cœur dans votre poche, et je verrai par vos yeux. 



18 Mai 1843. 

Bonne et chère Louise, Paris est un miivers. Le triste fil 
de ce labyrinthe, c'est le malheur. On se retrouve toujours, 
à l'aide de ce peloton inépuisable. 

Je vous remercie de vos deux billets auxquels je n'ai pu 
répondre mais où je vous ai bien reconnue. M. Boitel (3) 



(i) Tendre amie de ]M"'« Desbordes- Valinorc, femme instruite et 
intelligente qui, sans être ni bas-bleu ni écrivain de profession, a publié 
un joli recueil de contes pour les enfants. l'Ule était la jjetite- fille du fameux 
socialiste Bab uf, le clief de la secte des babouvistcs, qui, on le sait, 
mourut sur l'échafaud, en 1797, après avoir vainement tenté de se sui- 
cider pour échapper au supplice. (ArUiur Pougin, op. cit., p. 343.) — 
I,es lettres de Marceline Desbordes à Ironise Babeuf comprennent, au 
tome I des manuscrits d'Hippolyte Valmore, les pages 16-59. 

(2) Jour où M"« Mars prit congé du public (II. V.). 

(3) Imprimeur de la Revue du Lyonnais, auteur d'mi vol. de i)oésies, 
Feuilles mortes 



350 MAHCELlNt; DESHOHDIÎS-VALMORE 

est léger. Je n'y ])erils que cinq eeuts fraues. Il assure (ju'il 
])er(l, de son eôté, à sou édition, et i)()urtaut il l'a toute \-en- 
due sans m'en donner un centime. Ce doit être vrai, jjuis- 
qu'il le dit, voilà ! J'attendrai un ou deux ans que ces petits 
livres soient épuisés, et peut-être un éditeur nou\x'au 
se trouvera. Merci de vos charmants efforts et de ceux de 
M. Evrat... Je suis au milieu de telles douleurs et de si 
graves misères que je ne sais ce que je vous écris, sinon que 
je vous aime bien. lya mort m'a pris plusieurs amis; j'ai 
l'âme aveuglée de larmes et de deuil. 



Saint-Dcnis-d'Anjon, 27 Octobre 1832. 

Ma chère et bonne Louise, je suis bien sûre que souvent 
notre souvenir traverse votre cœur d'amie. Il en est de 
même de cet autre côté de l'absence, et nous croyons 
que vous commencez à ressentir une grande soif de nos nou- 
velles. 

Mais, chère amie, quand on ne peut en envoyer que d'in- 
décises, de vagues, de tristes, les plumes font peur. On gagne 
du temps, on remet de jour en jour, pour attirer et pour 
envoyer de l'espérance. Ce peu de lignes vous donne le précis 
de bien des heures de souffrance et des nuits d'angoisses. 
Qui sait mieux que vous, connue c'est long à subir et triste 
à décrire ! Laissez-moi donc retourner vers vous avec ma 
bien-aimée Ondine, pour vous raconter de la voix et des 
yeux ce que vos yeux et votre \'oix v(nis aideront à redire. 
On a souffert; on a mal dormi. Apprenez-nous autre chose 
de vous, Louise, et de Marie que j'ai tant besoin de croire 
radieuse et hors de régime, comme nous l'a écrit miss Twem- 
'o\v. Cette aimable personne doit avoir quitté Paris, à nujn 



1 



A LOUISE BABEUF o5l 

grand regret, presque au moment où nous pensions }' revenir 
nous-mêmes. 

Vous pouviez penser que je ne tarderais guère à vous 
aller annoncer notre retour, qui commence à me devenir 
bien nécessaire au cœur. Pourquoi ma chère Ondine ne 
peut-elle y courir aussi vite? Hélas! ma bien excellente 
Ivouise, vous marchez à peine plus lentement. Que de choses 
tristes pèsent donc sur nos âmes ! 

On ne nous croirait guère ici au miUeu des vendanges, 
tant les vents et les pluies d'orage ont inondé les campagnes. 
Pourtant le vin pique au nez, de tous les côtés; on ne sait 
où le mettre, tant il est abondant et inattendu, ce qui veut 
dire qu'il sera pour rien. Je couche sur les caves où il fer- 
mente et je suis comme au miUeu d'mie cuve, tant il filtre 
par les murailles. On devrait chanter du matin au soir, et, 
pour ne pas danser, il faut être bien triste. 

Je vous embrasse de ma fidèle affection, vous et tout le 
nid joyeux, et vous prendrez, avec le mien, le tendre au 
revoir d' Ondine. 

Marceline Valmore 



riN 



TABLE DES MATIÈRES 



Notice biographique sur la (^.orrcspoiidancc de M»'" I)es- 

bordes-Valmore 5 

A Kclix Dcshordcs 15 

A Jcan-Baptistc Gcrgcrcs 18 

A Frédéric Lcpcytrc 88 

A Caroline liranchu 204 

A M"" Camille Dcrains 217 

A son fils llippolyte 236 

A Ondine, sa fille 291 

A ses enfants 325 

A M"° Mars 328 

A F.-V. Raspail 333 

A iM""" Récamier 338 

A M"" Lconide Ailard 344 

A .M°"' Louise lîabeuf 349 



l'.iris. — Iiiip. l'Aui. Dui'oNT (Cl.). TiiouzELMEn, D'. — 1446.0.11 







rai vB^ia w<«BM ^' vrAi«*->jki«#r^ 



PQ Desbordes-Valmora, ^^arceline 

2218 Félicite Josephe 
Û75Z53 Lettres inédites 

1912 



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